De VEglise gallicane
instances et les indiscretions de ses amis. Bossuet en surveilla l’impression, et le livre parut en 1683, avec l’approbation de plusieurs eveques. Je ne parlerai pas ici de 1’orage qu’il sonleva. Le reformateur fut attaque de toutes parts. La seule reponse a son livre qui nous intdresse, est celle de Mabillon, qui represenle l’autre esprit du christianisme. Mabillon etaitl’un desbenedictins les plus savants de son ordre. On croit que La Bruyere l’a designe quand il a dit : « Une personne humble, qui est ensevelie dans le cabinet, qui a medite, cherche, consults, confronts, lu ou ecrit pendant toute sa vie, est un homme docte. » Mabillon, charge par ses freres de ddfendre les etudes des cloitres, composa le Traite des etudes monastiques, qui fut publie en 1691. II ne m’appartient pas de decider sur le fond de la querelle. Conmie l’a dit le savant historien de la Trappe 1 , il semble difficile de contester le droit de M. de Ranee, puisque la regie de Saint-Benoit, dont il avait eu soin de donner la traduction et l’ex plication, prescrit exclusivement le travail des mains et les lectures pieuses, sans assigner aucune place a l’etude 2. D’autre part, qui aurait le courage de condamner Mabillon? Proscrire les etudes monastiques, e’est supprimer l’oeuvre admirable des Benedictins et des autres religieux devoues au travail, e’est enlever au christianisme une de ses gloires les plus pures , e’est attirer sur lui l’accusation de precher l’ignorance, parce qu’il a peur de la science et de la verite. Mabillon, d’ailleurs, et e’est une des forces de son beau livre, ne demande pas pour les religieux la liberty sans frein des dtudes profanes : il poussc si loin la sobriete de l’esprit, qu’il conseille aux jeunes moines de s’abstenir de la predication, de peur que l’ambition du succes oratoire et de la re-
1 . M. Gaillardin, les Trappisies ou V Ordre de CUeaux au xix* siecle , t. Ier. p. 233.
2. C’est un argument auquel Mabillon ne r6pond pas suffisamment , mfime dans son chapitre vn : que les dtudes out etd dtablies par saint Benoit mdme dans ses monasteres, chapitre dont le titre est plus affirmatif que le texte n’en est convaincant. P. 39.
nominee ne corrompe le desintdressement de lews etudes. Mais est-il ndcessaire, est-il possible meme de bannir des couvents l’etude de l’histoire, de la philosophie, de la tlidologie et des sciences ? Sans doute les monasleres ne sont ni des ecoles ni des academies ; mais , si l’amour de la retrace et le detachement du monde sont les plus solides fondements de la vie religieuse , la science doit-elle etre comprise dans le mepris du monde dont les solitaires font profession? La science est-elle l’ennemie du chrislianisme ? L’ennemie veritable de la religion , c’est l’ignorance , c’est l’oisivete , qui degradent la raison de l’homme , et la plongent dans l’ego'isme, tandis que la science, unie a l’humilite, est, comme dit saint Augustin, l’instrument qui sert a Clever dans son coeur l’ddifice de la charitd, tanquam machina quxdam , per quam structura caritatis assurgat
Yoila, repr6sentes par deux grands hommes, les deux esprits du cbristianisme ; d’une part, le detachement absolu de loute chose profane, meme du savoir, et l’absorplion en Dieu de toutes les forces de la pens6e ; d’ autre part, la conciliation de la piele la plus severe avec les besoins intelleetuels de 1’homme et avec l’etude des lettres, filles de la raison, la raison, ce reflet huniain de la pensSe divine, ce rayon terrestre de la lumiere des cieux.
Chacun de ces deux esprits a tour a tour ete vainqueur. Au ive et au xvne siecle combien a ete douce aux chefs-d’oeuvre de l’antiquite la religion lettree d’un saint Basile et d’un saint Gregoire de Nazianze, d’un Bossuet et d’un Fenelon ! Mais au moyen age, que de blessures faites a 1’antiquite par des mains chrdtiennes! G’est alors qu’il s’est trouve des papes pour defendre la lecture des chefsd’oeuvre antiques 1 2, et des moines inexorables pour en effacer les derniers vestiges sur le parchemin viole, en
1. Mabillon, Traitd des Etudes monastiques , partie III, chap, i, p. 3S6.