CHAPITRE VIII
Le P6re Bouhours. — Entretiens d’Ariste et d’ Eugene.
Quand Saint-Sorlin fit a Perrault, avant de mourir, cet appel supreme , Perrault n’avait pas encore pris parti, au moins publiquement, dans le debat souleve par son ami. Jusque-la Perrault, administrateur habile, protege de Colbert, dont Famitid avait etd son plus grand titre aux suffrages de l’Acaddmie frangaise (il y avait dte regu le 22 novembre 1671), ne s’dtait designe k 1’ attention du public lettre que par un Portrait d'lris fort applaudi des ruelles, par son dialogue de l' Amour et de V Amitie , que Fouquet, charme, avait fait imprinter sur vdlin avec des peintures et des ornements d’or, enfin par son poeme de Saint Paulin , publid quatre ans apres sa rdception a FAcaddmie, un an avant la mort de Saint- Sorlin. Rien dans ses oeuvres n’annongail necessairement en lui Fhdritier de Desmarets, et Fexdcuteur de son testament
litt6raire, a moins qu’on ne prenne pour une premiere agression contre les anciens, et pour un presage de la guerre a vcnir, une parodie de Yirgile qu’il avait faite dans sa jeunesse en collaboration avec ses deux freres, le medecin ct le docteur de Sorbonne *. Mais le pofime de Saint Paulin, la plus recente de ses oeuvres, 6tait un poeme chretien, et par la Perrault 6tait entr6 dans la voie Mitiante oil Saint-Sorlin converti s’etait efforce de pousser l’epopee. Prendre pour sujet d’un pofime epique en six chants le d6vouement d’un 6v6que qui engage sa liberty pour racheter celle d’une de ses ouailles, c’6tait marcher sur les traces de l’auteur de Marie-Magdeleinc , c’etait en quelque sorte lui donner un gage. Dans sa preface, Perrault disait aussi, mais en passant, et sans faire une theorie, « que le del et les enters, les anges et les demons pouvaient etre le digne objet destravaux des poetes. » De plus, il montrait dans cette oeuvre difficile a lire aujourd’liui une independance de gout, un penchant a se mettre au-dessus de la tradition et des regies, qui promettait. encore plus que le choix meme de son sujet, un successeur a Desmarets. C’est cette independence qui frappa surtout les lecteurs de Saint Paulin, ct que les admirateurs de Perrault vanterent tout d’abord dans son ouvrage. Louis le Labourenr (il s’etait, on Pa vu plus haut, annonce comme moderne en 1669, par une plai~ doirie pour la langue frangaise contre la langue latine), disait dans une epitre d6dicatoire, mise a la t6te des oeuvres melees de Perrault : « Tous ces ecrits ont une certainc nouveaut6 qui les fait regarder comme autant d’originaux, cliacun dans son genre. Tout y est d’apres nature, on n’y voit rien d’apres les autres; il ne sc dresse pas pour son
1 . Il avait traduit en vers burlesques le sixieme livre de l’Eneide ; c’est dans cette parodie que se trouvent les vers fameux attribues a Scarron par Voltaire et par Marmontel :
J’apergus l’orabre d’un cocher
Qui, tenant l’ombre d’une brosse,
Nettoyaitl’ombre d’un carrosse.
plan surce que les anciens ou les modernes ontfait en pareille rencontre ; il ne suit que ses propres idees, et s’il s’agit de donner le caractere de quelque passion, il ne va point consuiter les livres, il n’etudie que le coeur qui lui dicte toujours quelque chose de nouveau, » Je n’ai pas a parler ici du poeme de Saint Paulin , je n’y veux relever qu’un trait qui fera micux sentir cette liberte de gout dont Le Laboureur felicite Perrault. Le poete y repr^sentait saint Paulin marie, vivant avec sa femme Therasie comme avec une sceur. La susceptibility de quelques amis s’effaroucha de ce spectacle, plus conforme aux moeurs des premiers chretiens qu’a celles du xvne siecle. Ils objecterent a Perrault que cette cohabitation, meme fraternelle, 6tait contraire aux habitudes de leur temps , qui voulaient que lorsqu’un homme marie s’engageait dans les ordres sacres, sa femme se retirat dans un monastere, et ils exhorterent Perrault a faire aux idees du public le sacrifice deTh6rasie. Perrault s’yrefusa etrepondit: « La regie qui veut qu’on se conforme aux moeurs du siecle oil l’on vit en supprimant ou en deguisant les choses qui y sont contraires est tres-bonne pour les pieces de theatre, mais il n’en est pas de meme pour les autres ouvrages qui sontd’autant plus agreables que les evenements, les coutumes et les usages des temps qu’ils represented sont differents des ndtres L »
Outre une distinction fine et juste, il y a la une preuve d’inddpcndance de gout, qui devait plaire a Saint-Sorlin. Mais, je le repete, Perrault n’avait pas encore pris parti dans la question, quand Dcsmarets l’appela a son secours, et un autre ecrivain, plus celebre alors que Perrault1 2, l’avait devance et pouvait etre convi6 par Saint-Sorlin a la defense de ses opinions.
G’^tait le P. Bouhours, un auteur fort goute du monde, ou