Trublet. Mdmoires surLamotte et sur Fontenelle, p
dire le pere de cette generation d’esprits g6om6triques, si nombreux aujourd’hui, dont I’aptitude scientifique a trouble le sens litteraire, et qui inclinent a regarder l’etude des anciens comme l’apprentissage d’une societe adolescente , inutile aux peuples emancipes- Enfin ce qui moins que tout le reste aurait pu arreter Fontenelle, c’est le respect pour les opinions etablies. II fut profond&nent sceptique avant Voltaire, et peut-etre plus que lui, car il le fut jusqu’en litterature, ob. Voltaire admettait l’autorit6. Plus maitre de lui que Voltaire, plus calme, plus ego'iste, nullement tente de troubler la quietude de sa vie, en lachant sur l’espece humaine quelques poign6es de verites, il se Fit une loi, des son age tnur, de tenir sa main tout au plus entr’ouverte, et il assista, comme un temoin curieux, a la grande guerre que se faisaient devant lui la philosophic et la religion. Mais, a l’epoque ou nous sonunes, il etait encore jeune, il aimait a contredire pour briber, il avait a prendre une revanche et a se venger d’adversaires personnels ; il se croyait oblige d’etre 1’ennemi de Racine, comme neveti de Corneille, et parce que Racine s’etait moque d’Aspar. Fontenelle done se d6cida, et se mit en campagne contre les anciens, mais comme Fontenelle pouvait entrer en campagne, sans bruit, a petits pas. On peut dire, en changeant un mot ait vers de Jean-Baptiste :
C’est le guerrier le plus joli du monde.
La Bruyere a trac6 le portrait de Cydias, qui, « apres avoir toussd, relev6 sa manchette, etendu la main et ouvert les doigts, debite gravement ses pens^es quintesscnciecs et ses raisonnements sophistiques.... Soit qu’il parle oti qu’il ecrive, il ne doit pas 6trc soupgonne d’avoir en vue ni le vrai, ni le faux, ni le raisonnable, ni le ridicule. Il evite uniquement de donner dans le sens des autres, et d’etre de l’avis de quelques-uns. » Dans ce portrait sdvere, oil Fontenelle se reconnut , deux traits conviennent parfaitement a sa
jeunesse : le desir de briller par la contradiction, etl’absence d’opinions arretdes. II ne croit pas a ses idees; aussi, quand il discute , prend-il une precaution inaccoutumee dans la polemique, c’est d’adoucir d’avance les coups qu’il va porter, et d’affaiblir la valeur de ses arguments : il semble oser et n’ose pas. Avant d’ exposer ses idees sur les anciens et les modernes, par exemple, il declare qu’en matiere de gout tout est vrai et tout est faux. On dirait qu’en faisant bon marche de sa critique, il prend d’avance ses suretes contre celle d’autrui. On lui demandait un jour comment il s’etait fait tant d’amis, etsi peu d’ennemis : «En trouvant tout possible, repondit-il, et que tout le monde a raison. » Dans YEpitre dedicatoire qui precede le Jugement de Pluton sur la querelle des anciens et des modernes, il a developpe ce principe de la tolerance illimitde :
« Je vous ai dit qu’il n’y avait rien de plus inutile ni en meme temps de plus aise que de faire des critiques. Critiquez tout ce qu’il vous plaira. Faites-vous revenir quelqu’un de son premier jugement? Personne du monde. Et puis, pourquoi ferait-on revenir les gens? Leur premier jugement a souvent ete fort bon, et s’il ne l’a pas dte, ils reviennent d’euxmemes avec un peu de temps.... Tout paresseux que je suis, je voudrais etre gage pour critiquer tous les livres qui se font. Quoique l’emploi paraisse assez etendu, je suis assure qu’il me resterait encore du temps pour ne rien faire. »
C’est parler de la critique avec degagement. Mais comme, apres avoir ecrit ces lignes, Fontenelle consacra plusieurs ouvrages a critiquer des opinions etablies en litterature, et differentes des siennes, je suivrai son exemple plutot que ses pr£ceptes.
La premiere escarmouche de Fontenelle contre les anciens, ce furent les Dialogues des Morts (1683). Dans ce petit ouvrage tres-agreable, ou Fontenelle rapprocbait avec une certaine affectation d’imprevu des personnages de siecles et de caracteres differents, il pretait a ses acteurs des pensees philo-
sophiques singulierement justes, d’un tour aise et harcli, qui annoncaient de bonne heure l’esprit le plus libre et le plus penetrant. Les heros antiques 'ou modernes de Fontenelle, dans leurs entretiens souvent subtils et manieres, laissent echapper, comme sans y prendre garde, des vues rapides qui portent loin. Le d6faut de ces dialogues, c’est que l’auteur parait derriere tous ses personnages. II en tient les fils; il pense et parle pour eux. Dans le dialogue d 'Esope et d 'Homere , fisope repr6sente d’abord les idolatres d’Homere, qui lui pretent partout des allegories profondes. Homere se defend d’avoir eu tant d’esprit ; il affirme qu’il n’a pas entendu precher comme le croient ses admirateurs : « Quoi, dit Esope (c’est Fontenelle qui prend la parole), ces dieux qui s’estropient les uns les autres, ce foudroyant Jupiter qui, dans une assemblee de divinity, menace l’anguste Junon de la battre, ce Mars qui etant blesse par Diomede, crie , dites-vous, comme neuf ou dixmille homines, et n’agit pas comme un seul (car au lieu de mettre tous les Grecs en pieces, il s’amuse a s’aller plaindre de sa hlessure a Jupiter), tout ccla eut ete bon sans allegorie ? — Pourquoi non, repond Homere, et Homere, c’est encore Fontenelle, qui prete a l’auteur de l’lliade la theorie du scepticisme le plus intrepide : « Yous vous imaginez que l’esprit humain n’aime que le vrai ; detrompez-vous. L’esprit humain et le faux sympathised extrfemement. Si vous avez la v6nte a dire, vous ferez fort bien de 1’envelopper de fables; elle en plaira beaucoup plus... Le vrai a besoin d’emprunter la figure du faux pour 6tre agreablement recu dans l’esprit humain ; mais le faux y entre bien sous sa propre figure , car c'est le lieu de sa naissance et sa demeure ordinaire , et le vrai y est etranger. » Fontenelle est la tout entier. La conclusion du dialogue est charmante. fisope s’effraye de cette disposition de l’csprit humain, qui prend si facilement le faux pour le vrai. Cela me fait trembler, dit-il. Je crains furieusement que l’on croie que les b6tes aient parld comme elles font dans mes
apologues, mais si l’on a bien cru que les dieux aient pu tenir les discours que vous leur avez pr6tes, pourquoi ne croira-t-on pas que les betes aient parl6 de la manure dont je les ai fait parler? Hom^re lui r6pond : Eh ! ce n’est pas la mfime chose. Les homines veulent bien que les dieux soient aussi fous qu’eux ; mais ils ne veulent pas que les betes soient aussi sages.
Dans le dialogue entre Erasistrate et Harvey, Fontenelle 6tablit le progres des connaissances humaines dans les sciences; on sent, en passant de Saint-Sorlin a lui, qu’on vient de quitter un rfiveur, et qu’on rencontre un philosophe. D^j^i Fontenelle suggere a Perrault des id6es sur les sciences et sur les arts que celui-ci developpera dans ses Parallels sur la science et sur les arts. Fontenelle se peint encore dans cc dialogue avec beaucoup de grace et d’esprit :
J’avoue, dit Erasistrate, que les modernes sont meilleurs physiciens que nous, ils connaissent meme la nature, mais ils ne sont pas meilleurs medecins... Nous voyons venir ici tous les jours autant de morts qu’il y en est jamais venu. — II serait strange , repond Harvey, qu’en connaissant mieux Fhomme , on ne le gu6rit pas mieux. A ce compte pourquoi s’amuser a perfectionner la science du corps humain? II vaudrait mieux laisser la tout. — Erasistrate : On y perdrait des connaissances fort agreables. — Voila encore Fontenelle. Tout chez lui se tourne en idee. O spiritus! pourrait-on dire de cet 61eve de Descartes , comme Gassendi disait du maitre. II ne voit dans les choses que ce qui touche 1’esprit. II croit aux progres des connaissances; il ne croit guere au profit que Fhomme peut en tirer, et il ne s’en inquiete pas : « Pour ce qui est de 1’utilite, je crois que ddcouvrir un nouveau conduit dans le corps de Fhomme, ou une nouvelle dtoile dans le ciel, e’est bien la meme chose. » Il y a une certaine mesure de connaissances utiles que les liommes ont eue de bonne heure, a laquelle ils n’ont guere ajoute et qu’ils ne passeront gu&re... — Le reste, e’est le luxe de l’esprit , que
Fontenelle prise beaucoup, mais comma luxe, et sanssefaire illusion sur son utilite. Le progres des connaissances ne donne pas aux homines de nouveaux plaisirs, Raymond Lulle, plus loin, le demontre a Apicius; il ne les rend pas meilleurs, Montaigne le prouve tres-spirituellement 5. Socrate. Dans ce dernier dialogue, l’un des plus s6rieux de Fontenelle, a cote du tableau piquant de la permanence des vices bumains, on voit reparaitre, mais cette fois avec plus de precision et de finesse, cette idee sur la permanence des forces de la nature, que nous avons deja rencontree dans Saint-Sorlin. Montaigne vient de dire a Socrate, que les hommes d6g6nerent, que les connaissances qu’ils ont acquises ne leur servent a rien ; ils sont faits comme les oiseaux qui se laissent prendre sous le fdet ou 1’on a pris mille oiseaux.de leur espece. II n’y a meme plus de ces grandes ames vigoureuses et roides de l’antiquitd, des Aristide, des Phocion, des Socrate.
SOCRATE
Prenez garde , l’antiquitd est un objet d’une esp6ce partieuliibre : l’eloigncment la grossit. Si vous eussiez 6t6 comme Aristide, Phocion , Pericles et moi , puisque vous voulez me mettre de ce nombre , vous eussiez trouve dans votre siiclc des gens qui nous ressemblaient. Ce qui fait d’ordinaire qu’on est si pr6venu pour l’antiquite , c’est qu’on a du chagrin contre son si6cle , et 1’ antiquity en profite. On met les anciens bienhautpour abaissersesconlemporains.Quandnousvivions, nous estimions nos anc6tres plus qu’ils ne meritaicnt, et a present notre post6rit6 nous estime plus que nous ne meritons; mais et nos anctRres et nous et notre post6ritd , tout cela est bicn cgal , et je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux , pour qui le regarderait d’un certain ceil ; car c’est tou jours la m&ine chose.