LES OPPOSANTS
Si la société du seizième siècle compte plus de curieux à vue courte, comme de Thou, que d'observateurs comme Bodin, il est à croire qu'il y eut des opposants à rétablissement colonial. On en peut reconnaître, en effet, de plusieurs sortes.
Ce sont d'abord, comme aujourd'hui, les hommes politiques. Engagés dans les événements, ils voient de trop près pour voir de haut. Ceux d'entre eux qui ont écrit des mémoires, et il n'y a guère qu'eux à l'avoir fait, ou bien n'ont pas un mot pour les découvertes françaises ni même pour les découvertes en général, ou bien, s'ils rencontrent un fait qui ait le caractère colonial, ils le font entrer dans le cadre des événements politiques, qui les préoccupent par-dessus tout. Un passage de Montluc le fera comprendre.
Il parle de son fils, le capitaine Montluc dit Peyrot, qui, en 1563, ne pouvant supporter l'oisiveté que lui impose la paix d'Âmboise, « desseigna une entreprise sur mer, pour tirer en Affrique et conquérir quelque
chose — , s'embarqua à Bordeaux avec six navires aussi bien équippés qu'il estait possible..., mais perdit la vie ayant esté emporté d'une mousqueterie en l'isle de Madère » . Montluc, en pleurant la mort de son fils, « que M. l'admirai n'aimait et n'estimait que trop, ayant tesmoigné au roy qu'il n'y avait prince ny seigneur en France qui eust peu de ses seuls moyens et sans bienfaict du roy, dresser en si peu de temps un tel équipage » , fait son examen de conscience et se demande s'il n'aurait pas dû s'opposer à cette entreprise. Il disserte sur l'affaire avec un air de mystère significatif. Il déclare, en prenant la reine et l'amiral à témoins, qu'il refusa longtemps d'y donner les mains, « pour la crainte que j'avais, dit-il, qu'il ne fût cause d'ouvrir la guerre entre la France et l'Espagne » . Son fils n'avait pas dessein « de rompre avec l'Espagnol » ; mais Montluc voyait bien a qu'il estait impossible qu'il ne donnât là ou au roi de Portugal ; car à voyr et ouyr ces gens, on dirait que la mer est à eux » . Cependant le projet méritait considération, et le vieux guerrier se reproche de ne s'en être pas ouvert à quelque autre. Qu'était-ce? Il refuse de le dire, « parce que la royne peut-être le renouera quelque jour » . Il s'agissait sans doute d'une compensation à prendre aux Canaries ou à Madère, contre la renonciation à la couronne de Portugal, à laquelle Catherine avait des droits. Quoi qu'il en soit, on voit que Montluc n'envisage la chose qu'au point de vue politique; il n'est préoccupé que demain-