LETTRE DE DOUDUIT, CURE DE LOURENAIS, A PUISAYE
ShadwtU, 20, Great Spring Street.
14 mars 1795.
« Mon général et cher bienfaiteur,
« Encore un mot de l'évêque de Léon et je ne vous eu parlerai ^>lus. Jeudi dernier, M. Gaultier, mon intime ami et moi, nous allâmes saluer Sa Grandeur et attendre le sermon paternel solennellement promis à cette époque. Il nous reçut d'une manière à nous faire juger qu'il éprouvait une certaine satisfaction en nous voyant soumis, mais qu'il avait en même temps envie de nous mordre. Il ne nous laissa pas longtemps sans nous faire connaître ses bonnes dispositions à notre égard.
« — Messieurs, nous dit-il, comme vous avez contribué à cette association (pour la fabrication des faux assignats) qui m'a fait tant de peine, qui a scandalisé le clergé catholique, et même tous les anglicans de tout ordre et de toute condition, vous ne devez pas vous attendre à être relevés aussitôt que les autres. »
« Nous eûmes, mon ami et moi, bien de la peine à ne pas rire tout haut; mais nous nous tûmes, et voici comment le bon évêque continua ses honnêtetés :
« — Vous avez d'autant plus de tort, que vous , monsieur Douduit, avez fait venir tout le monde, et que vous, monsieur Gaultier, avez, par votre exemple, attaché au parti de Douduit tous ceux qui, ne s'en rapportant pas à sa tête enthousiaste, crurent tout ce que vous leur dites, parce que votre prudence, vos connaissances et votre mérite leur étaient plus connus. D'ailleurs , vous avez agi contre votre conscience , ou vous avez tout au moins suivi une conscience douteuse.
« — Pardonnez-moi, monseigneur, lui répondis-je, nous savions faire le bien de notre païs , et je n'en ai jamais eu, n'en ai actuellement, ni jamais n'en aurai le moindre remords. Je n'ai fait, comme mes confrères, en rompant notre association, que me soumettre à l'autorité apostolique, mais je ne crois pas que jamais mon travail m'ait rendu coupable d'un seul péché véniel.
« — Assurément, il faut, me répliqua l'évêque, que vous soyez fou ou étrangement trompé.
« — Non, monseigneur, répondis-je, c'est vous.
« — Gomment ! vous me dites que je suis fou ! reprit vivement le prélat.
« — Non, monseigneur, dis je, mais trompé.
« — Et par qui ?
« — Par tous les cabaleurs qui vous assiègent et qui
CHUTE DES ASSIGNATS
ne cherchent qu'à abuser de la confiance de Votre Grandeur.
« — Mais, monsieur Douduit, pour qui me prenez-vous? Des cabaleurs me tromper!
« — Oui, monseigneur, des cabaleurs, que je nommerais bien si je voulais , vous trompent tous les jours. Un homme respectable comme vous, incapable de tromper, croit rarement que les autres cherchent à le surprendre et à lui en imposer.
« — Apprenez, monsieur, qu'on peut m'en imposer un instant, mais pas toujours, et que le parti que j'ai pris contre vos opérations est le fruit d'un mûr examen et de longues considérations; je crois avoir au moins plus d'expérience et de connaissances que vous.
« — Assurément , je me ferais un devoir , en toute autre occasion, de recevoir des instructions de Votre Grandeur, mais je suis un peu mieux informé qu'elle sur ce que j'ai fait jusqu'ici.
« — Je le sais bien, ce que vous avez fait.... de faux assignats, et jamais il ne convient de faire un faux , même pour le plus grand bien .
« — J'ose observer, monseigneur, soit que j'aie fait ou non des assignats, ce que je ne puis vous dire, que jamais je n'ai fait de faux assignats, vous devez m'entendre... Au reste, je soutiens qu'il n'en existe pas de véritables.
« — Vous avez tort, monsieur, ceux de la Convention, quoiqu'elle soit coupable, sont les seuls vrais.
« — Je ne crois pas, monseigneur, que le papier-monnoye des rebelles et des régicides puisse être autre chose qu'un faux, maintenu par la force, les violences et l'invasion de toutes les propriétés.
« — Les princes, croyez-moi, monsieur Douduit, n'ont pas le droit de faire faire un faux. S'ils avaient, comme on dit, l'intention de rembourser les assignats fabriqués à Londres, ils auraient dû en émettre qui auraient porté leurs noms , leur empreinte. On dit qu'il y a une marque distinctive, un caractère de reconnaissance pour leur remboursement; mais cette marque même doit les faire reconnaître pour faux, et c'est le moyen d'occasionner des massacres et des incarcérations. Il y en a eu déjà beaucoup à ce sujet, et cela a fait un grand scandale en Bretagne. C'est faire un grand tort au ministère français.
« Comme il n'y avait pas dans toutes ces phrases un seul mot qui n'eût exigé une réponse directe , et que cela m'eût mené trop loin, je m'abstins d'y riposter. Il continua sa pointe, et me dit qu'il savait de la bouche des ministres de Sa Majesté Britannique qu'ils désapprouvaient notre association et notre travail. « C'est, au reste, dit il, affaire de politique. » Je lui répondis froidement que je pensais, comme lui, que c'était par pure politique. Il me dit ensuite que le comte avait été trompé fj 'ignore de quel comte il voulait parler) et ajouta que lui, évêque de Léon, avait eu entre les mains pour 50 000 francs en assignats faux, mais de notre manufacture; que s'il avait voulu en avoir d'autres, cela lui eût été facile. « Alors, dit-il, s'il existe un caractère de reconnaissance, je pourrais, en France, dire à mes princes : « Voilà vos assi- « gnats, remboursez-les-moi, » et j'aurais une somme presque incalculable, pour trois ou quatre guinées!
« — Mais, monseigneur, repartis-je , ces assignats ont donc été volés dans quelque manufacture, non pas dans notre prétendu atelier, je n'avoue pas qu'il en existe.... L' évêque hésita, et à la fin il me dit qu'ils avaient été volés et qu'il les avait rendus à un ministre. Il me souhaita et à mon ami le bonjour, après nous avoir dit que, puisque nous nous
obstinions à ne pas nous reconnaître coupables, jamais, pendant que nous serions dans de pareils sentiments, il ne nous accorderait aucuns pouvoirs. Ainsi, comme je ne puis, sans trahir mon honneur, la bonne cause et ma propre conscience, confesser que j'ai eu tort, me voilà suspens jusqu'à la vallée de Josapliat.
« Nous n'avons plus que deux partis à prendre, mes con frères et moi. Nous vous supplions de nous décider , après que vous en aurez conféré avec Mgr l'évêque de Dol.
« Le premier serait de nous retirer à Guernesey ou Jersey, pour y faire une espèce de quartier de séminaire , afin de mettre nos âmes en bon état, et d'être prêts à travailler pour vous, ou à mourir pour Dieu, le roi et vous. Nous serions là sous la juridiction de l'évêque de Coutances , qui pourrait bien nous réhabiliter.
« Le deuxième parti serait , en cas que les émigrés soyent en peu obligés de se rendre en France, de continuer, s'il est nécessaire, le travail que tant d'agitations nous ont forcés d'abandonner.
« Daignez m'honorer d'une réponse, ou m'assigner un lieu où je puisse recevoir vos bons avis. Nous nous y. soumettrons tous avec le plus grand respect. Je puis vous le dire au nom de la très-grande majorité de mes associés, et surtout au nom de MM. Julien Gaultier, prêtre, curé de Treffendel, diocèse de Saint-Malo ; Pierre Frobert, prêtre de Moncontour, directeur des religieuses dudit Moncontour, évêché de Saint - Brieuc; Etienne Amy, prêtre de la ville de Saint-Malo; Julien Basle, prêtre de Saint-Meloir, évêché de Saint-Malo; Piene Cogranne, prêtre de Tremblay, évêché de Rennes; Marc- Antoine Bosciiut, sous -diacre de la paroisse de Saint-Urian de Quintin, évêché de Saint-Brieuc.
« J'ai l'honneur d'être, mon général et cher bienfaiteur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« J. Douduit,
« curé de Lourenais. »
Voilà par quels hommes était dirigée la conscience des royalistes , et comment ils servaient la cause de la religion!
Le document qu'on vient de lire, outre l'intérêt qui s'attache à une pareille révélation, a cela de grave qu'il prouve que les ministres anglais connaissaient à merveille ce fait de la fabrication des faux assignats par Puisaye , le toléraient et n'avaient l'air de le désapprouver, en présence d'hommes du caractère de l'évêque de Léon, que par « pure politique. »
Mais ne furent-ils coupables que de tolérance? Dans les Papiers de Puisaye nous lisons une lettre relative à la fabrication des faux assignats, par laquelle la fille de Saint Morys prie le marquis Dumesnil d'obtenir un ordre de M. Windham pour faire 40 livres d'encre!
Pour chaque variété de faux assignats il y avait un signe de reconnaissance particulier, qui était, d'après les Papiers de Puisaye :
Pour les assignats de 5 livres :
« A la bande de droite, le premier azur en descendant le plus près du mât au bout du mot mort, un peu émoussé par un coup de burin dans la partie à droite, à côté du filet extérieur ; »
Pour les assignats de 25 sols :
« Dans le filet du rond à gauche, dans la partie infé-
ÏIlSToIHL DE LA REVOLUTION FRANÇAISE
rieure dudit iilet qui est dans la Lande, une coupure de bu • 1 in ; »
Pour les assignats de 50 livres :
« Au fdet d'en bas, en dehors, sous le troisième chiffre de la série, un point rond. »
Gomme il n'en coûtait à Puisaye, pour avoir de l'argent, que de se déshonorer , il fut bientôt en état d'écrire au Gomité central catholique-royal : « Portez la solde à 40 sous : avant peu, vous aurez un million par jour, et deux dans quelque temps.... La fabrication est lente, mais elle prendra la plus grande activité.... Les prêtres qui partent ont chacun mille livres dans leur poche.... Je fais faire des assignats de 25, 10 et 15 sous, mais cela est horriblement volumineux. Néanmoins, il en faut de toute espèce pour compléter le système, que vous trouverez bon, et auquel il faut donner sur toute la surface du pays le plus d'étendue possible. »
Puisaye, dans ses Mémoires, dit d'un ton de triomphe que les faux assignats sortis de sa manufacture « étaient parfaitement imités et se donnaient pour rien aux officiers qui passaient en France. »Mais ces assignats qu'on leur donnait pour rien, eux les échangeaient, en France, contre des valeurs réelles, et qu'était-ce que cela, sinon un vol?
Le fait est qu'au mois de mai 17 95, on ne. portait pas à moins de douze ou quinze milliards le nombre des faux assignats glissés dans la circulation. Vernier, à la vérité, nia, du haut de la tribune, l'exactitude de ce chiffre, et alla même jusqu'à prétendre que le nombre des faux assignats était « très-petit; » mais d aurait fallu expliquer d'une manière un peu précise ces mots « très-petit », et comment prendre la dénégation de Vernier au sérieux, quand on songe à l'immense intérêt qu'avaient les Thermidoriens à rassurer les esprits, à éviter une panique?
Du reste, la surabondance des assignais, même vrais, n'était déjà que trop calamiteuse. La vente des biens nationaux ne s' opérant qu'avec beaucoup de lenteur, et les besoins du trésor appelant sans cesse des émissions nouvelles, la circulation s'engorgeait d'une manière effrayante. D'après Vernier, se fondant sur un tableau publié par le Gomité luimême, le chiffre des assignats créés jusqu'au mois de floréal an III (mai 179 ) ne s'élevait pas à moins de 11 855 831 623 livres, sur lesquels 8 milliards moins 140 millions étaient en circulation
- Nous avons une hydropisie de papier, » s'écriail avec terreur Bourdon ,de l'Oise) dans la séance du i.8 tloréal (17 mai 1795). Et c'était vrai.
De là, une dépréciation continue dans la valeur du signe et de l'instrument des échanges; de là, une horrible incertitude dans les transactions; de là, dans les conventions publiques et privées, un désordre qui allait croissant et menaçait, de devenir incurable. Tous ceux qui avaient des payements à recevoir étaient ruinés; tous ceux qui avaient des payements à faire s'accoutumaient , comme s'en plaignit amèrement Johannot, à y porter une mauvaise foi qu'ils ne se reprochaient même plus, la rejetant sur les accidents de la Révolution : de sorte que fortune publique et moralité publique semblaient à la veille de s'abîmer à la fois dans un gouffre sans fond. Le fonctionnaire public, qui recevait maintenant en une monnaie avilie un salaire qu'on n'avait point augmenté, djscendait la pente du désespoir. Le rentier, qui avait vécu heureux avec une rente de 60C0 livres, laquelle n'en valait plus aujourd'hui que 1200, se déclarait un homme perdu. Le propriétaire
d'une ferme de 6000 livres de rente, que son fermier payait avec le produit de la vente d'un cheval, criait à la spoliation. L'État, de son côté, perdait considérablement, parce que, dans le payement des impôts , il lui fallait recevoir l'assignat à sa valeur nominale , tandis que ses fournisseurs , depuis que les prix étaient libres, recevaient seulement l'assignat à la valeur que lui assignait le cours. Gomment suppléer à ce déficit, qui se renouvelait sans cesse? Le trésor n'ava t d'autre ressource que de créer des assignats, encore des assignats, toujours des assignats. G'était essayer de remplir le tonneau des Danaïdes!
Autre fléau. De même que les vers naissent de la pourriture, de même l'agiotage naquit du vaste désordre moral qu'enfantèrent bientôt, et l'incertitude des transactions, et la tentation de pêcher en eau trouble. La mobilité des prix étant née de la hausse continue des marchandises par rap • port aux assignats,- la fureur du jeu n'eut garde de manquer une aussi belle occasion de se donner carrière. On acheta des marchandises qu'on n'entendait nullement posséder, et l'on vendit des marchandises qu'on ne possédait pas, selon la pratique bien connue des marchés à terme. Au terme échu, la marchandise se trouvait -elle avoir haussé, c'était l'acheteur qui bénéficiait de la différence ; se trouvait-elle avoir baissé, c'était le vendeur. On ne produisait pas, on spéculait. Le commerce était mort, le pari régnait à sa place. Bientôt, il y eut agiotage sur toute chose : sur les denrées, sur les subsistances, sur les métaux; et le royalisme s'alliant à l'agiotage, les manœuvres qui avaient pour but d'achever les assignats par le sarhaussement systématique du prix des denrées, des subsistances et des métaux, eurent un succès déplorable. Elles ne fuient pas indignes seulement, ces manœuvres : elles furent barbares ; car la spéculation, mariée à l'esprit de parti, n'eut pas même pitié de la faim. Lorsque, dans la séance du 23 floréal (12 mai) 1795, Pressavin dénonça ce fait qu'au Palais-Egalité (Palais-Royal) on exposait en vente du pain à vingt -deux francs la livre, un mouvement d'indignation éclata sur tous les bancs; et de vifs applaudissements se firent entendre, quand Pressavin ajouta : « Je demande que le Gomité de sûreté générale soit chargé de prendre des mesures pour atteindre ces voleurs-là. »
Dans la même séance, Jean Bon Saint-André s'exprimait en ces termes : « Ces hommes trouvent dans les principes de douceur et de justice qui vous animent l'impunité et un moyen assuré d'assassiner le peuple sans courir de risques. » Sur quoi, Duroy s'écria : « Il y a un mois que j'ai instruit le Comité de salut public du brigandage qu'on vient vous dénoncer aujourd'hui, niais nous n'avons pas de gouvernement. »
Duroy se trompait . il y avait un gouvernement, mais qui n'était fort que contre.... la Révolution qu'officiellement il représentait !
L'agiotage, d'ailleurs, a l'élasticité de l'anguille : il s'échappera toujours des mains qui essayeront de le saisir. Qu'avait fait la réaction en abolissant le Maximum, en absorbant l'intérêt social dans l'intérêt individuel, en proclamant comme l'inviolable loi du monde commercial la mobilité sans limites du prix des choses, et en dégageant de tout contrôle les rapports qui unissent la production, la circulation et la consommation des richesses? Elle avait rendu la société à l'empire du principe de l'offre et de la demande, principe qui soumet nécessairement la vie de l'industrie et celle du commerce à des conditions aléatoires, à des fluctuations de chaque jour. Or, la spéculation ainsi déchaînée, son pouvoir, qu'elle fût productive ou non, devenait incoercible.
CHUTE DES ASSIGNATS
Pour interdire efficacement les marches à terme, pour empêcher par voie réglementaire les fureurs du jeu de se substituer à l'action du commerce, il aurait fallu sortir du système de V offre et de la demande; il aurait fallu revenir précisé-
ment à ce que les réactionnaires avaient détruit; et cela même n'eût pas suffi ; car, au point de vue économique, l'œuvre révolutionnaire ayant été illogique, incomplète, il aurait fallu la compléter. Maudire les excès de la spéculation.
CAMBACERES
après avoir inauguré un ordre social qui rendait ces excès inévitables, c'était, de la part de la réaction, le comble de l'inconséquence.
Si, pour arrêter la spéculation dans son frénétique essor, il n'y eût eu qu'à la maudire, les meneurs du parti dominant eussent été bientôt délivrés des soucis qu'elle leur causait,
Jamais on n'ouït pareil débordement d'anathèmes. Il ne se passait presque pas de séance que quelque membre des Comités ne vint tonner contre l'audace avec laquelle « des millionnaires en guenilles poursuivaient leurs plans de destruction et de famine. » Le Journal du Bonhomme Richard, feuille dont le rôle était de célébrer en langage orduiier la sa-
gesse de la politique thermidorienne , s'écriait : « Croirait-on bien qu'il y a de ces infâmes brocanteurs d'or qui jouent jusqu'à 10 000 livres la partie au domino, et qui se peignent ensuite comme des chiens qui sont las de manger la curée ? »
Imprécations vaines et vaines invectives ! La logique, l'indomptable logique de la situation que le triomphe des réactionnaires avait enfantée, donnait raison aux agioteurs et les couvrait d'une égide impénétrable à tous les traits.
Ils marchaient donc tête levée, en hommes qui se savaient .'es grands prêtres d'une société qui n'avait plus d'autre religion que l'individualisme.
Leur temple, c'était le Palais-Égalité, qui avait été et devait redevenir le Palais-Royal, temple bien digne du culte immonde qu'on y pratiquait. Là, en effet, s'étaient conservées les traditions de la corruption monarchique; là, durant l'orage révolutionnaire, les libertins de la Jeunesse dorée avaient fait en silence leur éducation politique, à l'école des prostituées ou dans l'ombre des tripots. Les agioteurs ne pouvaient choisir un plus convenable repaire, ni un plus admirable lieu de rendez-vous pour leurs conférences avec la fraction gangrenée du parti royaliste. Ce fut dans ce monument bizarre, moitié palais, moitié bazar, dont le seul aspect indiquait l'alliance intime de la boutique et du trône, que la spéculation improductive et spoliatrice, en 1795, établit le siège de son empire.
« C'est un spectacle dégoûtant, s'écriait Jean Don Saint- André, dans la séance du 23 floréal (12 mai), que celui que présentent les agioteurs qui siègent au Palais-Égalité. Ils portent empreinte sur leur figure toute l'immoralité des sentiments qui les animent. On les voit, les uns ayant à la main des tabatières d'or, les autres des échantillons d'étoffe ou d'autres marchandises, venir faire des opérations qui attestent en même temps la faiblesse du gouvernement et l'excès d'avilissement où la plus basse cupidité peut porter certains individus. »
Ceux qui spéculaient sur les valeurs métalliques avaient coutume de se réunir au café de Chartres. Avoir l'air de vendre des louis ou des écus, avoir l'air d'en acheter, en faire monter la valeur à volonté, et faire baisser les assignats dans la proportion de la valeur factice qu'ils donnaient entre eux à l'or et à l'argent, telle était l'occupation journalière de ces hommes que , du haut de la tribune nationale , Lehardy appelait des sangsues politiques, et Eailleul des misérables. Grâce à leurs manœuvres, la variabilité des prix était devenue quelque chose de fabuleux. Le louis, qui, à onze heures, par exemple, valait 200 liv. en assignats, se trouvait en valoir 250 à midi. Après avoir fait monter le louis à 400 livres, puis à 100 pistoles, ils finirent par dire bien haut qu'il fallait qu'il montât à 1500 livres.
Ainsi, tout contribuait à rendre la chute des assignats effroyable.
Et contre ce mal, quel remède?
Le 13 ventôse (3 mars) 1795, Boissy d'Anglas avait présenté un rapport sur l'agiotage.
Il y attribuait cette fièvre de spéculation, qu'il était, du reste, le premier à déplorer, au découragement du commerce et de l'industrie, découragement produit, disait-il, « par les réquisitions, les préemptions, les taxations arbitraires des prix et la législation insensée du Maximum. » Mais cette législation avait été abolie ; et c'était précisément à partir de ce jour que l'agiotage avait envahi la scène !
« Il est simple, ajoutait Boissy d'Anglas, que les citoyens auxquels il reste des capitaux et qui craignent de les rendre
ostensibles, de les exposer aux regards jaloux de la dénonciation et à la main rapace de la tyrannie, aiment mieux les jouer que n'en rien faire. » — Mais quand Boissy d'Anglas disait cela, il y avait déjà plus de sept mois que cette prétendue tyrannie à laquelle il faisait allusion avait cessé d'exister, et c'était précisément depuis cette époque que tout s'inclinait devant l'abjecte souveraineté de l'agiotage!
Le mal qu'il s'agissait de guérir, Boissy d'Anglas le décrivait en ces termes :
« Le jeu de l'agiotage n'est pas précisément illicite, mais il est immoral, et c'est avec justice que les hommes le méprisent, qu'ils refusent leur estime aux égoïstes qui en font métier. La raison en est simple : c'est que la nation ne gagne rien au déplacement de fortune que l'agiotage peut occasionner; c'est que l'industrie de l'agioteur ne produit aucune création réelle ; c'est que les capilaux qu'elle emploie sont faits pour salarier le travail, pour faire naître de nouvelles productions ou fabriquer de nouveaux ouvrages ; en un mot, pour servir la société, et non pour être prodigués ou risqués dans des spéculations frivoles, où l'avantage de celui qui gagne n'est fondé que sur le malheur de celui qui perd, sans qu'il y ait pour personne aucun profit. L'agiotage tarit donc les sources naturelles de la richesse de l'État; mais, en produisant une vicissitude excessive dans les fortunes, il tend à bannir encore la morale de la société; il en chasse l'économie; il en éloigne la frugalité ; il y fait naître le luxe et les vices inséparables d'une opulence promptement acquise et qui, souvent, doit être si promptement détruite ; il invite, par l'appât du gain, le père de famille, l'époux, le citoyen aisé, à livrer aux chances du hasard l'existence de ce qui l'entoure et les aliments de son industrie; il substitue la cupidité à la bonne foi, la dissimulation à la franchise, et l'oisiveté criminelle à l'activité laborieuse. »
Boissy d'Anglas aurait pu dire mieux encore ; il aurait pu dire que la spéculation improductive affecte, en mainte occasion, des formes qui ne sont pas seulement celles du pari ou du jeu; il aurait pu dire que l'agiotage est lié à la propagation des fausses nouvelles, à l'abus des secrets d'État, à l'absence de tout patriotisme, à l'astuce, à la trahison. L'immoralité de l'agiotage ne vient pas de ce que l'avantage de celui qui gagne est fondé sur le malheur de celui qui perd — c'est là un fait inhérent à tous les genres de commerce sous l'empire de la concurrence — mais bien de ce que le mensonge, la fraude, et, tranchons le mot, le vol, sont au nombre des moyens qui font gagner.
Restait à savoir ce qu'on opposerait au fléau. Interdirait-on l'agiotage par des lois? Mais, à supposer même que la répression n'eût pas entraîné un despotisme inquisitorial plus à craindre que le mal qu'on voulait extirper, quelle efficacité attendre d'un pareil remède dans un ordre social basé sur un principe dont l'agiotage était le résultat nécessaire ? Ainsi que Johannot en fit la remarque dans la séance du 25 germinal (14 avril) : « On peut appliquer à l'agiotage ce que Montesquieu dit de l'usure défendue dans les pays mahométans : elle augmente à proportion de la défense, le prêteur s'indemnisant des périls de la contravention. »
Cela étant, que faire ? Les économistes du Comité de salut public imaginèrent que, puisqu'il ne fallait pas songer à détruire l'agiotage, le mieux était de le régulariser. Dans la séance du 13 ventôse (3 mars) 1795, Boissy d'Anglas avait dit : « Le tripot des joueurs restera livré à son ignominie quand on rouvrira le marché de la République commerçante;» et, comme conclusion, il avait proposé un décret dont le premier article était : « La Bourse de Paris sera rouverte. »
CHUTE DES ASSIGNATS
C'est ce qui ne tarda pas à être décidé. Mais la création d'un tripot pour ainsi dire officiel n'arrêta rien, n'empêcha rien. Les agioteurs ne sont pas de pudiques jeunes filles qu'un mot vif fait rougir : ils s'amusèrent beaucoup de cette « ignominie » à laquelle Boissy d'Anglas prétendait les condamner; et fiers de lui avoir arraché cet aveu qu'à leur égard toute loi de répression serait impuissante, ils continuèrent de se rassembler, non plus seulement au Palais-Royal, mais à la Halle au blé, au quai de la Ferraille, partout. On eut beau ouvrir la Bourse, les agioteurs se soucièrent si peu des expédients de Boissy d Anglas et de son « marché de la République commerçante, » qu'il fallut en venir à les poursuivre de place en place comme des bêtes fauves, et que, cela ne suffisant pas encore, on dut mettre en discussion les moyens de faire rendre gorge à ces invincibles brigands. Jamais la logique ne s'était montrée plus inexorable.
Une autre question qui donnait aux dominateurs du jour de cruels soucis était celle du numéraire.
Le 5 floréal (24 avril) 1795, Vernier disait : « L'or et l'argent sont un point de comparaison auquel tout se doit rapporter. Ces métaux, par le consentement exprès ou tacite des peuples, sont reçus comme une estimation, comme une mesure de valeur, de même que la pinte est une mesure de contenance, de même que la toise et l'aune sont des mesures d'étendue, de même que la livre de poids est une mesure de pesanteur. Il est donc impossible de concevoir qu'une nation qui se livre au commerce, ou qui a des besoins qu'elle ne peut satisfaire que par l'étranger, puisse se priver de cette commune mesure, à moins qu'elle n'ait des moyens d'échange propres à tous les lieux et à tous les pays dont elle doit extraire ses marchandises. »
Ces considérations étaient d'une justesse frappante, en tant qu'elles se rapportaient à l'ordre de relations internationales que la cessation du régime révolutionnaire tendait à faire prévaloir; mais on conçoit qu'elles n'avaient pas dû agir avec beaucoup de force ou du moins d'une manière décisive sur l'esprit de ceux que la Révolution avait chargés du soin de ses destinées, alors que la France, presque isolée du monde entier, n'avait à se préoccuper que de se suffire à elle-même. Aussi avaient-ils tout sacrifié à la nécessité de faire de l'assignat, en France, la monnaie par excellence, la monnaie de la Révolution, la vraie monnaie républicaine ; et son rival naturel, le numéraire, ils l'avaient repoussé comme obstacle, ne pouvant pas s'en servir comme moyen. La vente de l'or et de l'argent avait donc été prohibée. Mais depuis que le triomphe de la réaction était venu encourager la violation de tout ce qui était loi ou défense révolutionnaire, la vente de l'or et de l'argent se pratiquait, sans qu'on se crût même obligé à beaucoup de mystère. D'autre part, la tendance, de jour en jour plus vivement accusée, à se procurer les objets de provenance étrangère, avait amené le trésor public à appeler à lui le numéraire. N'était-ce pas, d'ailleurs, en numéraire métallique ou en assignats au cours que les Comités étaient forcés de stipuler leurs marchés, depuis que la chute du papier-monnaie avait commencé? Ajoutez à cela qu'une fois les besoins du trésor public à cet égard bien constatés, on n'avait pas manqué de s'en prévaloir pour lui vendre l'or et l'argent au plus haut prix.
Ainsi, la loi se trouvait violée, chaque jour, par le législateur lui-même ; et ses prohibitions, sans être respectées par les particuliers, nuisaient à l'Etat.
Cet état de choses conduisit la Convention à adopter le décret suivant, que Lesage (d'Eure-et-Loir) vint proposer, au nom du Comité de salut public et des finances, dans la séance
du 5 floréal (24 avril) 1795, et qui fut vivement appuyé par Vernier, Jean Bon Saint-André et Cambacérès :
« L'article 1" du décret du 11 avril 1793, portant que le numéraire de la République en or ou en argent n'est pas marchandise, est rapporté.
« Cette marchandise ne pourra être exportée qu'en donnant caution de faire rentrer pour sa valeur des denrées de première nécessité, conformément au décret du 13 nivôse.
« Le gouvernement est autorisé à continuer à solder ce qui peut ou pourra être dû en or ou en argent, avec des assignats, à la concurrence de la valeur de cette marchandise , selon le cours. »
Suivait un article ainsi conçu : « Tous les lieux connus sous le nom de Bourse , où se tenaient les assemblées pour la banque, le commerce et le change, seront ouverts. »
Donner à l'agiotage , tout en le maudissant, une sorte de haute sanction ; ménager à la passion du jeu un sanctuaire, dans l'espoir de la dépayser, et, par la vente publique du numéraire, imprimer une nouvelle secousse à l'assignat, voilà tout ce que le génie des économistes de la réaction i-ut inventer en matière de finances. Mais cela ne sauvait du désespoir aucun de ceux que la dépréciation progressive du papier-monnaie menaçait d'une ruine complète. Quel parti prendre ?
Au point où en étaient les choses, la dépréciation de l'assignat consistait en ceci : que, pour se procurer un objet quelconque , il fallait donner en assignats le décuple de la valeur nominale, le marchand n'ayant plus à subir l'empire du Maximum et étant libre d'exiger qu'on lui payât en assignats, pour le même objet, dix fois plus qu'il n'aurait demandé si on lui eût offert de l'argent. Mais, à côté de ce fait, il y avait celui du contribuable pouvant payer avec un assignat de 100 livres ses 100 livres d'impôt; celui du fermier pouvant payer avec un assignat de 10U0 livres les 1000 livres qui constituaient le prix de son fermage; celui du débiteur pouvant, avec un assignatde 10 000 livres, éteindre une dette de pareille somme ; celui de l'acquéreur de biens nationaux pouvant se faire adjuger, avec 1 00 000 livres d'assignats, un domaine national estimé à ce prix. Donc, tant que l'assignat était pris forcément à sa valeur nominale dans le payement des impôts, des fermages, des créances échues, des biens nationaux, cette valeur nominale répondait, du moins entre les mains du contribuable,' du fermier, du débiteur, de l'acquéreur des biens nationaux, à une valeur parfaitement réelle, et il y avait une limite à la Laisse. Mais supposons qu'on eût décrété tout à coup que, désormais, dans tous les payements sans exception, l'assignat ne serait reçu qu'au taux de sa valeur réelle, constatée par le cours du jour, et sans égard à sa valeur nominale, où eût été la limite? Les causes qui avaient fait descendre l'assignat de 100 à 10, risquaient de le faire descendre de 10 à 1 et de i à zéro. La réduction de l'assignat au cours, c'était , pour peu que les choses suivissent leur pente, l'anéantissement de l'assignat.
Et, en outre, c'était une banqueroute, soit qu'on réduisit l'assignat au cours de l'argent, comme Johannot le proposa, soit qu'on le réduisît au cours du blé, comme Jean Bon Saint- André le demandait.
Si, par exemple, après avoir constaté que l'assignat en était venu à ne plus valoir que le dixième de l'argent, on décrétait qu'il ne serait plus reçu qu'à ce taux dans tous les payements, c'est-à-dire que le débiteur d'une somme de
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100 livres aurait à donner à son créancier 1000 livres en assignats, et qu'il faudrait payer en assignats une somme décuple de celle qu'on payerait en argent , pour l'impôt , les fermages, l'acquisition des domaines nationaux, etc., à quoi revenait un pareil décret , sinon à faire perdre aux assignats 90 p. 100?
Que si, au lieu de l'argent, on adoptait le b'é comme échelle des valeurs, conformément au plan de Jean Bon Saint- André, c'était bien pis encore. Le prix du blé depuis 1790 avait subi une hausse tellement considérable, que, si l'assignat eût été réduit au cours du blé, celui qui devait 100 livres en 1790 n'aurait pu s'acquitter en 1795 qu'avec 40 0C0 livres d'assignats !
Cependaut, cette banqueroute, que la Convention tremblait de décréter, elle était clans la situation même, hélas! Mais c'est ce que la Convention hésitait à avouer et à s'avouer. La 18 floréal (7 mai), Raffron ayant proposé de déclarer qu'à compter du 30 de ce mois, les assignats commenceraient à diminuer d'un pou. jent, de violents murmures l'interrompirent. « Je demande, s'écria impétueusement Bourdon (de l'Oise), qu'on interdise la parole à celui des membres qui, sous le nom de démonétisation, proposerait ce que j'appelle, moi, une banqueroute. La Convention nationale, en consentant à une pareille opération, se déshonorerait sans nécessité; car il est constant que la valeur des biens nationaux s'élève, d'après l'estimation qui en a été faite en 1790 et 1791, à la somme de 15 milliards ; et il n'existe en circulation que 8 milliards d'assignats. » A ces mots, toute l'Assemblée se leva en signe d'approbation , tant l'émotion était vive chaque fois qu'on touchait à cette question brûlante !
Mais quoi! était-il donc possible de relever les assignats? Ne pouvait-on trouver quelque moyen d'en retirer de la circulation la partie surabondante? Sur ce point, tous les esprits étaient en éveil. Le 10 pluviôse (4 février) 1795, Cambon , comme moyen de retirer les assignats de la circulation, avait émis l'idée d'une loterie qui reposait sur un ensemble de combinaisons très-ingénieuses, mais ce projet n'avait pas eu de suites. Le 22 floréal (11 mai), Bourdon (de l'Oise) proposa un nouveau plan, qu'il exposa ainsi lui-même : • « Un citoyen peu aisé , faisant des économies , possède, par exemple, 800 livres d'assignats. Un décret l'oblige à porter au chef-lieu du district cette somme. On lui remet 500 livres en bons portant intérêt d'un et demi pour cent, recevables en payement des biens nationaux. Les autres 300 livres restant sont vérifiés , frappés d'un nouveau timbre, rendus au propriétaire, et rentrent dans la circulation. Par ce moyen bien simple, sur les 8 milliards en circulation, 5 sont retirés, et les 3 qui restent en circulation reprennent, par la suppression des autres , la valeur qu'une trop grande émission leur avait fait perdre. »
Mais à ce système, Jean Bon Saint-André opposa les objections que voici :
« Tous les citoyens sont porteurs d'une quantité d'assignats plus ou moins grande. Le riche, qui a mis ses fonds dans le commerce, et qui ne se soucie pas d'acquérir des biens territoriaux, sera forcé de retirer ses assignats du commerce, de rompre ses engagements, de renoncer à ses spéculations et de vendre ses bons à celui qui veut acheter des biens nationaux. Le commerce sera donc entravé, et l'agiotage reprendra une vie nouvelle. Je suppose, maintenant qu'un pauvre ouvrier ait devant lui une somme de '00 livres, fruit du travail de la décade, il faut que les cinq huitièmes de celte somme soient annulés et convertis en bons : achètera-t-il avec ces bons un pré, une terre, une vigne? Non, il ira chez
l'usurier, son voisin, et lui dira : Ce bon m'est inutile; donnez-moi en échange des assignats qui aient cours et m'aident à vivre De là l'agiotage sur le pauvre. »
La justesse de ces considérations frappa Bourdon (de l'Oise), qui se contenta de demander le renvoi de son plan au Comité des finances, pour qu'il y fût discuté et mûri.
Le résultat de cet examen , tel que Vernier le présenta dans la séance du 27 floréal (16 mai), fut « qu'apposer un nouveau timbre sur une partie des assignats serait une mesure désastreuse, inutile, inexécutable : désastreuse, en eë que les assignats ne circuleraient plus qu'avec un type de proscription qui annoncerait une détresse totale; inutile, en ce que le timbre pourrait être contrefait ; inexécutable, en ce qu'il faudrait faire venir tous les assignats dans une même caisse, pour y recevoir le timbre, ou envoyer des timbres dans tous les départements, ce qui occasionnerait des retards dispendieux et pourrait faire concevoir des craintes touchant la fidélité des personnes chargées des timbres. » Sur l'exposé de ces motifs , l'Assemblée rejeta le plan proposé par Bourdon (de l'Oise).
Ce dernier s'avisa alors d'un autre expédient. Il imagina que le meilleur moyen de retirer de la circulation une quantité considérable d'assignats était d'activer la vente des biens nationaux, en créant à ceux qui seraient tentés de les acquérir un intérêt immense à le faire Comme ces biens étaient vendus aux enchères, et que les offres se proportionnaient naturellement à la dépréciation des assignats, le prix en assignats auquel on les pouvait obtenir en 1795 excédait de beaucoup celui auquel on les eût obtenusen 1790. Pour se procurer une terre estimée 100 000 livres en 1790, il ne fallait pas donner moins de 500 000 ou 600 000 livres d'assignats en 1795. Or, suivant Bourdon (de l'Oise), l'Etat n'avait qu'à dire aux porteurs d'assignats :
« Mes biens ont été estimés en 1790 à un taux raisonnable, sur le prix des baux. Alors l'assignat ne perdait point. Eh bien, donnez-moi trois fois la valeur de l'estimation du bien que vous désignerez , et vous pouvez en être les propriétaires, sans vous le faire adjuger par enchères. »
De la sorte, ce qu'on avait à payer 6, on n'aurait plus eu à le payer que 3 : nul doute que ce ne fût là présenter, aux acheteurs des biens nationaux un appât très-puissant, faciliter la vente de ces biens et, conséquemment, ouvrir la porte à la rentrée d'une partie des assignats en circulation. Mais, d'un autre côté, c'était enrichir un petit nombre de riches, aux dépens de la nation tout entière, à qui les domaines en question appartenaient; c'était gaspiller une ressource qui n'avait pas encore cessé d'être pour l'État d'une importance suprême ; c'était, comme Balland le fit remarquer, gorger les agioteurs, qui, ayant acquis depuis peu des assignats à vil prix, s'en seraient servis pour s'emparer, sans qu'il leur en eût rien coûté, du patrimoine de la République.
On verra plus loin ce qui advint de ce projet ; mais si la Convention se montra hésitante, elle ne le fut guère à l'égard d'un autre projet qui, en même temps que l'agiotage, favorisait le royalisme.
On se rappelle que Cambon avait fait rendre un décret qui transformait les assignats à face royale en effets au porteur, et les déclarait, pendant un laps de temps déterminé, recevables, soit en ;ayement des contributions, soit en payement des domaines nationaux.
Le but de cette mesure avait été de couper court, sans néanmoins dépouiller personne, à la concurrence ruineuse que faisait au papier émis depuis la chute de Louis XVI,
celui qui, émis sous son règne, portait son effigie. La démonétisation des assignats à face royale avait donc un caractère financier aussi bien qu'un caractère politique; elle visait à empêcher les porteurs de ces sortes d'assignats de s'en aller disant partout : « Lorsque la Révolution aura succombé , seuls les assignats à effigie royale survivront. » Langage si propre à décrier les assignats républicains !
Malheureusement, le décret obtenu par Gambon n'avait pas eu un succès complet. Rien qu'il frappât de déchéance ceux des assignats royaux qui, passé un certain délai, n'auraient pas été donnés en payement des contributions ou employés en acquisition des domaines nationaux, il en était resté dans la circulation près d'un milliard 25 millions , qui ne se trouvaient plus qu'entre les mains des agioteurs, sans excepter même les plus petits, même ceux de 5 livres , ceux qu'il était naturel de supposer entre les mains des citoyens pauvres. « On a fait, disait Dubois Grancé, on a fait de ces assignats un accaparement général; on les a vendus à la porte des boulangers, et l'homme indigent à qui l'on offrait 8 livres pour un assignat de 5 livres à face royale, s'est empressé de vendre, parce qu'il satisfaisait également dans ce marché ses intérêts et son goût bien prononcé pour la République. »
Cela étant, on ne pouvait rapporter le décret qui avait démonétisé les assignats à face royale, et les admettre en payement des biens nationaux , sans récompenser la violation de la loi, sans faire les affaires des agioteurs et des royalistes. Voilà pourtant ce que Bourdon (de l'Oise), dans la séance du 22 floréal (11 mai), ne craignit pas de demander, ce que Johannot appuya au nom du « crédit, » et ce que la Convention décréta, séance tenante, au milieu des plus vifs applaudissements!
Ils prouvaient, ces applaudissements , la force croissante de la réaction, et quels progrès le royalisme faisait sourdement au sein de la Convention elle-même !
Le lendemain, toutefois, l'Assemblée, comme honteuse d'être allée si loin , adopta l'amendement suivant proposé par Monnot : « Pourvu' que le porteur des assignats à face royale les ait fait enregistrer en son nom, suivant la loi, ou qu'il prouve au Comité des finances qu'il en a été empêché par quelque événement de force majeure. »
Ainsi se développaient les conséquences de la crise que le 9 thermidor avait produite. L'assignat ne pouvait pas plus survivre à la Révolution, que l'effet ne peut survivre à la cause; et, quant à l'agiotage, c'était la robe de Nessus attachée aux flancs de la société, telle que la réaction l'avait voulue: cette société n'avait plus qu'à s'arranger de son mieux dans les plis de la tunique empoisonnée!