CHAMPIONNET
aussitôt, de Girone, le général Guesta avec une forte division, le chargeant de chasser les Français de la Gerdagne espagnole, ce qui fut accompli.
Cuesta se préparait à attaquer Mont-Louis, lorsqu'une grande nouvelle retentit dans les deux camps. Aussitôt, les soldats, des deux côtés, déposent leurs armes et courent se jeter dans les bras les uns des autres. Cette nouvelle était celle du traité signé à Râle, le 22 juillet 1795, entre la France et l'Espagne.
Par ce traité, qui valut à Manuel Godoy, de la part de son maître, de nouvelles faveurs et le titre de Prince de la Paix, la France restituait toutes ses conquêtes au delà des Pyrénées, et acceptait la médiation de l'Espagne en faveur de Naples, de Parme, de la Sardaigne et du pape. De son côté, l'Espagne cédait aux Français sa part de l'île de Saint-Domingue, et s'engageait à leur payer, pendant cinq ans, une sorte de tribut annuel de cent chevaux andalous, mille moutons et cent béliers.
Ces avantages étaient certainement peu en rapport avec les sacrifices qu'avait coûtés à la nation française une guerre si meurtrière, si prolongée; et le prince de la Paix a pu avec quelque raison s'écrier dans ses Mémoires : « Qu'on me cite un autre traité où la France ait été aussi facile, aussi accommodante! « Au fond, comme il en fait encore la remarque, « l'acquisition de la partie espagnole de Saint-Domingue était si peu désirable , que la République n'eut la pensée d'en prendre possession que quatre ans après. »
Cela n'empêcha pas les Thermidoriens de triompher d'un traité qui était leur ouvrage et dont Tallien avait ébauché les préliminaires.
Pour ce qui est des royalistes, ceux d'entre eux qui, comme Puisaye, n'avaient cessé de prôner le patronage de l'Angleterre, éprouvèrent une satisfaction secrète d'un résultat qui semblait donner raison à leurs préférences. Ceux, au contraire, dont toutes les espérances s'étaient tournées vers l'Espagne se répandirent en plaintes amères sur ce qu'ils appelaient une véritable trahison. Mais il est à remarquer que cet événement n'altéra point, du moins en apparence, les prédilections des conseillers du prétendant. Ils attribuèrent ou feignirent d'attribuer la décision du Cabinet de Madrid à la pression des circonstances , et se plurent à supposer qu'il n'avait renoncé à servir la cause royaliste par l'épée qu'afin de se mieux mettre en état de la servir par l'intrigue. Les instructions qu'ils envoyèrent aux « agents de Paris » furent rédigées dans cet esprit.
Quoi qu'il en soit, et à supposer que le gouvernement français eût raison de considérer la seconde paix de Râle comme une victoire diplomatique, c'était peu pour compenser les revers de la campagne de 1795, si différente de la campagne de 1794, et par la gloire acquise, et par les résultats obtenus.
Au commencement du mois de mars, le nombre des armées de la République se trouvait réduit à huit, savoir :
Armée de Rhin et Moselle : général en chef. Piciiegru.
— de Sambre et Meuse Jourdan.
— du Nord Moreau.
— d'Italie Kellermann.
— des Pyrénées occidentales Moncey.
— des Pyrénées orientales Pérignon.
remplacé à la fin de mars par Sciiérer.
— des côtes de l'Ouest Canclaux.
— des côtes de Rrest et de Cherbourg. . Hociie.
La paix de Bàle ayant laissé disponibles les forces employées du côté de l'Espagne, ordre fut expédié à l'armée des Pyrénées orientales de s'acheminer vers l'Italie, où Kellermann fut invité à tout préparer pour reprendre l'offensive. Et en effet, sur cette partie du théâtre de la guerre, la campagne s'était alors passée en escarmouches insignifiantes. Quoiqu'il régnât entre les Sardes et les Autrichiens une mésintelligence qui, loin de diminuer par la séparation des troupes des deux nations, n'avait fait que s'accroître, cette circonstance n'avait amené, en faveur des républicains, aucun résultat décisif; une attaque des Sardes sur le mont Genèvre avait été repoussée ; on avait dépensé beaucoup de temps à dresser des plans; et c'était là à peu près tout. Plus tard, il est vrai, les choses changèrent de face; et il fut donné à Schérer, qui remplaça Kellermann dans les premiers jours d'octobre, de remporter sur le baron Devins une victoire qui coûta aux Autrichiens 7000 hommes, dont 5000 prisonniers, outre d'énormes magasins de fourrages et plus de 80 pièces de canon. Mais cette bataille, demeurée célèbre sous le nom de bataille de Loano, fut gagnée à la lin du mois de novembre; et, à cette époque, la Convention avait cessé d'exister.
Que si maintenant nous parcourons d'un regard le reste de nos frontières, quel triste spectacle ! Nulle part les changements apportés à la situation par le 9 thermidor n'apparurent d'une manière plus frappante que dans la dégénérescence des armées. Les jeunes gens que la loi d'août 1793 avait appelés à la défense de la patrie refusant de quitter leurs foyers et restant impunis ; ceux qui étaient sous les drapeaux, excités à la désertion par leurs familles; les vertus militaires qui avaient marqué la campagne de 1794 et commandé l'admiration de l'Europe, bannies de nos camps ; la discipline absolument ruinée; les soldats tout entiers au pillage, parce que « les tribunaux militaires acquittaient les coupables , pour n'être pas accusés de terrorisme : qualification justement odieuse, qu'un certain parti prodiguait alors indistinctement à tous les hommes énergiques, » telle est la peinture qu'a tracée de l'état des armées, à cette époque, l'homme le mieux placé pour en juger, c'est-à-dire le général Jourdan.
Hoche écrivait, de son côté : « Le luxe a reparu dans les armées, et, semblables à des pachas, nos généraux ont huit
chevaux à leur voiture C'en est assez, et cette campagne
verra s'écrouler plus d'une réputation. »
Mais ce qui devait être encore plus fatal au succès de nos armes que le luxe des généraux, c'était la perfidie de celui d'entre eux que le gouvernement thermidorien avait le plus comblé de faveurs et d'éloges. Pichegru, nommé le 13 ventôse (3 mars), commandant en chef de l'armée de Rhin et Moselle, portait la trahison dans son cœur. On trouvera plus loin le détail des négociations dont le flétrissant souvenir est lié pour jamais à la mémoire de ce général.
Le premier échec que les Français éprouvèrent sur le Rhin vint de la présomptueuse confiance avec laquelle le gouvernement insista sur la nécessité d'assiéger Mayence pendant l'hiver. Son but était d'assurer les conquêtes de la campagne précédente, que menaçait effectivement la possession de Mayence par les Autrichiens. Mais entreprendre avec quelque chance de succès, sur la rive gauche du Rhin, le siège d'une place que toute une armée soutenait sur la rive droite, on ne l'aurait pu qu'après avoir franchi le fleuve et battu les Impériaux. D'ailleurs, on n'avait nul moyen de réunir les bouches à feu et l'immense attirail qu'exigeait une opération de cett» importance; et, enfin, le pays, sur lequel avaient pesé tant d'armées, était épuisé d'une manière absolue. Ces considérations furent présentées avec beaucoup de force et de clarté
LES ARMÉES PENDANT LA RÉACTION
par Kléber, dans un mémoire qu'il adressa au Comité de salut public, en réponse à l'ordre d'aller prendre le commandement de la portion de l'armée de Rhin et Moselle restée devant Mayence. Kléber jugeait l'entreprise dont on le chargeait, en capitaine expérimenté, et ne voulait point compromettre sa réputation militaire. Mais il ne fut point écouté. Les Thermidoriens se rappelaient les prodiges cpi'avaient accomplis les armées républicaines, sans songer qu'eux-mêmes avaient mis un terme à l'enthousiasme sacré qui avait rendu possibles ces prodiges ! Le siège fut donc commencé, et les prédictions de Kléber ne se réalisèrent que trop : les chevaux périrent faute de fourrage; les soldats privés de subsistances et exténués de fatigue, allèrent mourir dans les hôpitaux ; et il fallut finir par se borner à perfectionner les lignes qui environnaient le front de la place. Le 7 avril, Kléber écrivait à Jourdan :
« On me dit que tu es à Coblentz avec les représentants Gillet et Gavaignac. Eh bien, profite, si tu m'aimes, de cette circonstance pour me demander; sans quoi, je resterai accroché à l'armée du Rhin. Mes chevaux filent sur Crevelt ; ils sont partis le 3, je comptais les suivre le 5 : le 4 au soir, une lettre du Comité de salut public m'enjoint de rejoindre l'armée du Rhin, pour en prendre le commandement jusqu'à
l'arrivée de Pichegru Cette armée, excellente au fond,
mais détruite, dénuée par l'ineptie, ne demande point un commandement provisoire, mais un chef doué de tous les talents, de toute l'énergie possible ; et Kléber n'est pas l'homme qu'il faut. Je ne suis quelque chose, moi, qu'avec toi ; que quand tu m'as encadré dans mes devoirs, etc.... Tire-moi donc d'ici, je t'en conjure. Non -seulement tu me rendras service, mais tu serviras encore la cause publique. lime tarde bien de t' embrasser. »
Cette armée dans laquelle Kléber brûlait de rentrer était celle de Sambre et Meuse. Elle se trouvait alors dans un état peu florissant : forcée de vivre par la voie des réquisitions , elle avait épuisé les contrées de la rive gauche du Rhin et aurait été bientôt forcée de les abandonner si elle n'eût reçu quelques secours de la Hollande ; il lui manquait trente mille chevaux, trois mille caissons et autant de voitures pour les services de l'artillerie, du génie, des vivres et des fourrages. En revanche , elle avait à sa tête un homme qui aux talents d'un capitaine familiarisé avec la victoire joignait les vertus du citoyen.
Nous avons dit que le gouvernement français jugeait nécessaire de porter le théâtre de la guerre sur la rive droite du Rhin. Le temps exigé par les préparatifs du passage donnant lieu de penser que les Autrichiens tenteraient de secourir Luxembourg qu'investissaient alors quatorze mille hommes, Pichegru reçut ordre de s'opposer au mouvement prévu. Celui-ci objecta l'affaiblissement de l'armée de Rhin et Moselle, les privations dont elle souffrait depuis longtemps, les fatigues essuyées par elle pendant un hiver rigoureux. Il n'en fallut pas davantage : le Comité de salut public, qui avait une confiance sans bornes dans Pichegru, ne prit pas la peine d'approfondir les motifs qu'il alléguait, et il l'autorisa à rappeler les vingt-quatre mille hommes qui investissaient Luxembourg, pendant qu'il envoyait à Jourdan l'ordre de les faire remplacer et d'opérer un mouvement général sur sa droite, de manière à pouvoir, au besoin, soutenir son collègue.
Le 1 5 avril, l'armée de Sambre et Meuse , dont la force s'élevait à quatre-vingt-six mille combattants, occupa les po-
sitions suivantes : vingt-quatre mille six cents hommes aux ordres du général Hatry, sous les murs de Luxembourg; vingt mille formant l'aile gauche sous ceux de Lefebvre, le long du Rhin depuis Uerdingen jusqu'à Sinzig; vingt-six mille sept cents commandés par Kléber, entre Andernach et Coblentz, et quatorze mille huit cents bordant le Rhin , depuis Coblentz jusqu'à Bingen, sous le commandement de Marceau. L'armée de Rhin et Moselle, un peu moins forte, occupait divers camps depuis Mayence jusqu'à Huningue.
Jourdan s'étonne , dans ses Mémoires manuscrits , que l'empereur d'Autriche qui avait sur le Rhin une armée de cent quatre-vingt mille combattants, n'ait point cherché à sauver une place d'une aussi haute importance que Luxembourg. Il fait remarquer que Mayence et Ehrenbreitstein offraient des points de passage d'où cent cinquante mille hommes pouvaient facilement déboucher et marcher sur Trêves; auquel cas, les deux armées de la République, qui n'auraient plus eu de communication entre elles et qui étaient affaiblies des vingt-cinq mille hommes détachés devant Luxembourg, se seraient trouvées hors d'état de résister à une masse imposante, les accablant alternativement de tout son poids. Quel motif paralysa l'armée autrichienne? Manquait-elle de ressources indispensables pour entrer en campagne? Ou bien, le Cabinet de Vienne méditait-il une autre opération? Jourdan croit que le projet de l'Autriche était de faire pénétrer ses armées par la haute Alsace, en Franche -Com té , où les émigrés comptaient d'assez nombreux partisans, et où l'on pouvait s'attendre à rencontrer moins d'obstacles pour s'avancer sur Paris.
Quoi qu'il en soit , le maréchal Bender, gouverneur de Luxembourg, ne fut point secouru, et, comme ses approvisionnements étaient consommés, il capitula. La capitulation fut signée le 7 juin. La garnison , forte de neuf mille hommes, sortit avec les honneurs de la guerre, déposa ses arme3 et ses drapeaux sur les glacis, et fut conduite au delà du Rhin, après avoir prêté serment de ne servir contre la République que lorsqu'elle aurait été échangée. Huit cents bouches à feu, dont quatre cent cinquante en bronze , mille milliers de poudre et une immense quantité de fers coulés tombèrent au pouvoir du vainqueur.
Tandis que Jourdan remplissait ainsi son double devoir de citoyen et de soldat, Pichegru se préparait à la trahison.
Ce fut entre le prince de Condé et Pichegru que s'ouvrirent les négociations infamantes dont celui-là même a révélé le secret, qui en fut l'intermédiaire principal.
Au mois d'avril 1795, le prince de Condé avait dû occuper avec son armée le cantonnement de Mulheim, en Brisgaw. Sa situation était loin d'être ce qu'elle apparaissait de loin à beaucoup de royalistes français qui, sur la loi du nom que portait ce prince, le croyaient investi d'un pouvoir considérable et jouissant d'un grand crédit auprès des Puissances coalisées. La vérité est qu'il commandait un corps mal payé et mal discipliné ; qu'il était entouré de courtisans qui le trompaient, en lui représentant la France toute prête à embrasser ses genoux ; que les Cours de Pétersbourg et de Vienne le berçaient de promesses illusoires; que les comtes de Provence et d'Artois ne l'aimaient pas, et que, si les Anglais lui donnaient de l'argent, c'était pour qu'il l'employât à tout autre chose qu'à augmenter l'illustration militaire de sa maison : témoin les trente-six mille louis qu'ils lui firent remettre, en avril, à Mulheim, « pour dépenses secrètes sur la rive gauche. » Enlever à la République ses défenseurs, en tâchant de gagner les officiers et en poussant les soldats à la déser-
tion, tel était l'objet des « dépenses secrètes sur la rive gauche ; » et les banquiers de cette agence de corruption étaient Grawford et Wickam, ce Wickam que, dans son Histoire du dix-huitième siècle., Schlosser flétrit du nom de « méprisable intrigant. »
La trahison de Pichegru!... La plume hésite avant de tracer de tels mots ; et l'historien se demande, frappé de stupeur, l'explication d'un aussi triste mystère. Pichegru était alors au zénith de sa réputation; la France aimait à saluer en lui un de ses plus grands capitaines ; le gouvernement le regardait presque comme l'arbitre des destinées du pays ; rien de plus élevé que ce qu'il possédait déjà ne semblait pouvoir tenter son ambition ; son orgueil n'avait à se plaindre d'aucune préférence accordée à un autre; loin de là, des généraux, Jourdan par exemple, qui avaient rendu plus de services que lui à la République , avaient reçu moins de louanges et moins de faveurs : quelle fatalité inconcevable le précipita dans les voies de la trahison?
Si, comme Jomini l'assure, il était adonné au vin et aux femmes, il est bien certain qu'il n'avait pas le moyen de satisfaire ce double penchant ; car il ne possédait pas de fortune particulière; et son traitement journalier de général en chef n'était que de cent cinquante livres, somme réduite à ce' point par l'extrême dépréciation du papier, qu'elle lui permetlait à peine de se procurer du vin pour sa table, et qu'il fut un jour obligé de vendre deux de ses chevaux, faute d'avoir de quoi pourvoir à des dépenses de première nécessité.
Mais il est difficile de comprendre que des mobiles d'une nature ignoble agissent souverainement sur une âme illuminée par le génie et capable de vastes desseins. Faut-il supposer que Pichegru aspirait au rétablissement de la monarchie, par l'effet d'une conviction sincère et forte? Même dans ce cas, il y a lieu d'être surpris qu'il n'ait pas vu combien peu les circonstances se prêtaient à une parodie du rôle de Monk, et sur quelle carte douteuse il jouait son honneur.
Quoi qu'il en soit, et malgré ce mot de ses instructions secrètes à un des négociateurs du prince de Condé : ■< Je n'ai pas envie de faire le second tome de Dumouriez, » c'est bien après le nom de ce traître , que le sien prendra place dans l'histoire des traîtres.
De tous les intrigants au service du parti royaliste, nul n'était plus rompu aux habitudes d'une politique souterraine • pie Maurice Rocques, comte de Montgaillard : ce fut à lui <pie le prince de Gondé donna les pleins pouvoirs nécessaires pour traiter avec Pichegru.
Les offres faites à ce dernier étaient magnifiques. On lui écrivit : qu'il serait nommé maréchal de France et gouverneur d'Alsace ; qu'on lui accorderait le cordon rouge, le château de Ghambord avec son parc et douze pièces de canon enlevées aux Autrichiens, un million argent comptant, deux cent mille livres de rente, et un hôtel à Paris ; que la ville d'Arbois, sa ville natale, porterait le nom de Pichegru, et serait exempte de tout impôt pendant quinze ans, etc., etc.
Furent adjoints à Montgaillard, dans cette négociation, un bourgeois de Neufchàtel, nommé Antoine Gourant, homme debeauoup de sang-froid, d'une présence d'esprit rare, parlant très-bien plusieurs langues , et un autre habitant de Neufchàtel, Fauche-Rorel.
Quoique né dans une république et d'une famille protestante qu'avait chassée de France la révocation de l'édit de Nantes Fauche-Borel s'était pris d'enthousiasme pour la cause royaliste , avait accueilli beaucoup d'émigrés dans un
atelier d'imprimerie qu'il tenait à Neufchàtel , et s'était mis à imprimer en leur faveur toutes sortes de brochures. Si le désintéressement de son zèle en égala l'ardeur, c'est ce que le passage suivant du mémoire de Montgaillard autorise à mettre en doute : « Les promesses qu'on lui fit et dont il exigea la signature avant toute chose furent : un million, l'imprimerie royale, l'inspection générale de la librairie de France, la charge de conseiller d'Etat et le cordon de Saint- Michel. »
Toujours est-il que Fauche-Borel, dans les négociations du prince de Condé avec Pichegru, accepta les périlleuses fonctions de porteur de messages. Sa première entrevue avec le général eut lieu le 14 août 1795. Il était muni d'une lettre contenant la preuve de l'authenticité de sa mission, et rien de plus : Pichegru en ayant exigé une autre plus explicite, Fauche-Borel repartit aussitôt pour Bâle , où il arriva, les portes fermantes. Montgaillard l'attendait. Il passa la nuit à rédiger les instructions du prince de Gondé, à dresser un état des récompenses qui devaient être accordées au général ainsi qu'à son armée, et Fauche reprit la poste à sept heures du matin.
Le prince de Gondé demandait que Pichegru se déclarât sur la rive gauche et y fît proclamer la royauté par son armée; qu'il arborât le drapeau blanc sur tous les clochers qui bordent le Rhin, depuis Huningue jusqu'à Mayence ; qu'il envoyât aussitôt à Mulheim un trompette, les yeux bandés, pour informer le prince que l'armée républicaine avait reconnu le roi et pour l'inviter à se rallier à cette armée; qu'il livrât Huningue incontinent comme place de sûreté, avec liberté d'y établir un pont de bateaux; qu'il arrêtât les représentants du peuple près l'armée du Rhin, et les fît conduire à Mulheim les fers aux mains et aux pieds, pour en être disposé ainsi qu'il appartiendrait.
« Le but de ce plan, observe Montgaillard, et le motif de l'insistance du prince de Condé à le faire adopter,, étaient ceux-ci : il cherchait à hasarder le moins possible , et à se ménager en même temps une influence décisive dans le nouvel ordre de choses. »
Mais ce n'était pas de la sorte que l'entendait Pichegru. Sur l'accueil qu'il fit au plan du prince de Gondé, voici ce que Fauche-Borel raconte :
« A l'heure indiquée , je me trouvai au rendez-vous que m'avait fixé le général, mais je ne pus lui parler : il était forcé de partir avec son état-major. Cependant il m'aperçut, et son regard sembla me dire de le suivre. J'arrivai presque sur ses pas à son quartier général, à Altkirch, près Strasbourg. Je me fis annoncer comme ayant sept caisses de vin de Champagne à lui livrer et désirant savoir où je devais les déposer. Il comprend le vrai sens de cette annonce , descend au jardin. Je l'accompagne, chapeau bas. « Couvrez- vous, me dit-il, et, surtout, écartons toute apparence de mystère. » Ensuite il prend la lettre du prince, la lit, me la rend pour n'avoir rien sur lui qui pût le compromettre , et fait verbalement la réponse suivante, que je crois rendre mot pour mot : « Assurez le prince qu'il peut compter sur moi; je serai digne de la confiance qu'il daigne m'accorder, mais ce qu'il me propose ne peut avoir lieu Je connais le soldat . il ne faut pas lui donner le temps de penser au premier mouvement; il faut l'entraîner et non chercher à le décider. Dès que je l'aurai comme transporté sur la rive droite du Rhin, je serai sûr de lui. Que le prince ma désigne lui-même le point du fleuve le plus favorable pour qu'en le passant je me réunisse à son armée. Je crois que Neubourg ou Steinstadt serait l'endroit le plus avantageux, à cause de la position mi-