COCHON DE LAPPARENT
Monseigneur... Votre.... » Une voix du parterre : « Est ce irae vous avez peur? » Et Facteur de répliquer : «Eh! quand cela serait? Son Altesse a fait peur à bien d'autres. •» Il va sans dire que cette scène d'abominable et sacrilège bassesse avait été arrangée d'avance. C'était le compliment de liienvenue fait par les royalistes à l'étranger ! Voici comment
l'étranger y répondit : le lendemain même, le feld-maréchal Cobourg annonçait qu'à Valenciennes, ainsi qu'à Condé, il prenait possession de la ville au nom du roi son maître, et. de peur qu'on en doutât, une junte, composée de sujets autrichiens, l'ut aussitôt instituée, et l'aigle impériale ail e sur les remparts '
Hâtons-nous d'ajouter que, pendant ce temps, cinq mille gardes nationaux républicains qui, accourus des -villes voisines , avaient concouru à défendre , dans Valenciennes , le sol sacr.é, abandonnaient volontairement leurs foyers domestiques ; et, unis à la garnison, allaient chercher la mort pour ne pas perdre l'honneur.
La nouvelle de la reddition de Mayence n'était pas encore arrivée à Paris ; mais on y était instruit déjà de la capitulation de Gondé, et l'on y tremblait de voir succomber Valenciennes, lorsque le Comité de salut public manda Custine.
L'attitude équivoque de ce général, le « mélange incompréhensible de vues très-justes et de mesures singulières , » qui avait marqué sa carrière de soldat, son inaction prolongée à l'armée du Nord, les éloges imprudents dont le comblaient les artisans de la guerre civile et les Girondins fugitifs, leur confiance en lui hautement déclarée, la lettre où Wimpfen l'appelait « mon cher maître, » et se montrait si assuré de son concours, tout le désignait aux soupçons d'un parti ombrageux, aigri d'adleurs par l'excès des revers. Ce n'est pas que Custine eût paru disposé à répondre aux sollicitations de Wimpfen ; d les avait, au contraire, repoussées avec rudesse, et dénoncées. Mais sa conduite, en cette dernière occasion, ne fut attribuée qu'à un calcul de prudence. Aussi longtemps qu'entre les Girondins et les Montagnards la lutte avait paru douteuse, sa haine à l'égard des seconds s'était librement épanchée, et la Convention elle-même, prise dans son ensemble, avait été de sa part lobjet de dédains qu'il mettait une coupable jactance à afficher devant ses troupes. Les Montagnards savaient cela, et ne lui tinrent aucun compte d'une soumission qui lui fut imputée à faiblesse.
Lui, cependant, arrive à Paris, affectant beaucoup de sécurité et portant la tète haute. Il se présente au Palais-Royal, et, sur ce théâtre des conciliabules secrets du royalisme, reçoit une ovation. Ou eût dit une page de l'histoire de Dumouriez; et ce qui , malheureusement pour Custine , compléta la ressemblance, c'est qu'il devint, par cela seul qu'il était suspect à la Montagne, le point de ralliement de l'aristocratie. La France, à cette époque, semblait toucher de si près à «a ruine, que beaucoup crurent la Révolution à l'agonie. Aussi les royalistes déployaient- ils une confiance qui croissait à chaque nouveau revers des armées. A peine Custine fut -il à Paris, qu'ils l'entourèrent, et la section de la Rutte-des-Moulins, celle des Filles-Saint-Thomas, se pressèrent autour de lui, comme elles avaient fait jadis autour de la Fayette et de Dumouriez. Ce ^ fut sa perte.
A la séance du 22 juillet, Bazire annonce que Custine a paru la vedle au Palais-Royal, et que les habitués des tripots ont crié : Vive Custine! D l'accuse d'avoir donné pour mot d'ordre: Condorcet, Paris, la Constitution. Simon l'inculpe à son tour pour avoir déclaré insolemment que, « lorsque les décrets de la Convention lui déplaisaient, il en faisait des papdlotes, » et cette inculpation s'appuie sur le témoignage du ministre de la guerre. Danton dit que la nation a des doutes, et qu'il importe rie les éclaircir promptement. La détention provisoire de Custine à l'Abbaye fut décrétée.
Survint la nouvelle de la reddition de Mayence. Barère se rend à la Convention, et, au nom du Comité de salut public, s'exprime en ces termes : « Nous venons de recevoir des nouvelles.... qui ne serviront qu'à enflammer le courage des républicains : ils savent que l'empire de la liberté ne se fonde que sur des revers.... Mayence a capitulé, au moment où deux ;.rmées victorieuses s'avançaient à son secours — Houchard, après avoir délivré Mayence, devait prendre les Autrichiens par derrière, et les forcer d'évacuer les départe-
ments du Nord. Custine s'est toujours opposé à cette expédition, en disant qu'il ne fallait s'avaneer sur Mayence que vers le 15 août. Ce général perfide triomphe; voilà l'effet de ses trahisons : il voulait livrer Valenciennes et Condé en môme temps que Mayence. Nous avons appris qu'il existait un billet signé Custine, où il engageait Doyré, commandant de Mayence, à livrer la place aux Prussiens. » Barère alors donne lecture d'une dépêche du général Houchard, qui commandait l'armée de la Moselle. Houchard pressait la Convention de faire arrêter sur-le-champ Custine, comme suspect de trahison ; il ajoutait : « Sans ses perfidies, j'étais avant huit jours à Mayence, et je délivrais la place. » L'ordre donné par Custine d'enlever de Lille soixante -seize pièces de canon, sans motif appréciable, et une lettre de lui contenant ces mots étranges : « Emmenez avec vous le plus de Prussiens que vous pourrez : ce sont des Prussiens, il ne faut pas tout tuer; quant aux Autrichiens et aux Hessois, je vous les abandonne, faites-en chair à pâté : » tels furent les documents qui complétèrent l'acte d'accusation présenté par le rapporteur du Comité de salut public. Les lignes du billet qui précède ne rappelaient que trop les relations du fils de Custine avec le duc de Brunswick, auquel le général français avait, par une manœuvre absolument inexplicable, livré Francfort: la Convention n'hésita pas, et Custine fut décrété d'accusation.
Or, ce jour-là même, on l'a vu, la ville de Valenciennes, qu'on lui reprochait aussi d'avoir abandonnée, capitulait. A la vérité, U pouvait répondre que, l'armée du Nord étant désorganisée, son premier soin avait dû être d'en recomposer les débris, et que la chance de sauver Valenciennes ne valait pas le risque d'une grande bataille perdue. Mais son crime, aux yeux de la Convention, était moins dans sa circonspection que dans une sorte d'indifférence systématique qui, rapprochée de sa conduite à l'égard de Francfort, puis à l'égard de Mayence, évedlait des idées de trahison. « Ce que je lui reproche, écrivait un soldat de la dernière garnison délaissée, c'est de n'avoir point provoqué un rapide rassemblement de forces par la vive peinture de notre détresse, qu'il devait présumer, et d'avoir, au lieu de cela, endormi le peuple et l'armée par des récits mensongers sur nos vigoureuses sorties ; c'est de n'avoir pas même essayé (ce dont je suis sûr) de nous faire parvenir de ses nouvelles ; c'est de n'avoir établi aucuns signaux sur les endroits dont il était maître, et que nous découvrions ; par exemple, le drapeau tricolore, élevé au lieu Saint-Amand, eût confirmé la résolution du soldat, diminué la frayeur des citoyens faibles et contenu l'audace des malveillants. » De fait, Valenciennes était la troisième place importante qui tombait, après avoir compté sur le voisinage des troupes de Custine et sur son secours.
Quoi qu'il en soit, ce dernier événement rendait fort critique la position du camp de César, dont Kilmaine, à la suite du rappel de Custine, avait accepté le commandement provisoire ; car l'armée qui occupait ce camp était à peine le tiers de celle que pouvaient former les forces réunies du duc d'York et de Cobourg. La question était de savoir quel parti prendrait l'ennemi.
Selon le plan adopté, à l'ouverture de la campagne, le prince de Cobourg devait, marchant à gauche, aller s'emparer de la vdle du Quesnoy, tandis que le due d'York, se dirigeant à droite, irait assiéger Dunkerque. Et le Cabinet de Londres pressait l'exécution de ce plan. Mais le prince de Cobourg qui, par là, aurait perdu la direction d'une grande partie des troupes, et qui tenait à rester l'arbitre de la guerre. fit décider qu'on attaquerait d'abord le camp de César, espe-
LA COALITION S'AVANCE
rant détourner ainsi les Anglais de l'entreprise sur Dunkerque. Le duc d'York consentit à demander de nouveaux ordres au gouvernement britannique, et, en attendant, se mit en marche à la tète de vingt-deux mille hommes, la veille du jour où le prince de Cobourg partait de son camp de Héiïn, avec le gros de l'armée impériale.
Le camp de César, situé à cinquante lieues en avant de Paris, était la dernière défense de la frontière. Derrière, pas de réserve! Kilmaine, averti qu'il allait avoir toute l'armée combinée sur les bras, ne voulut pas exposer à une destruction presque certaine les seules forces qui défendissent le Nord : la retraite fut résolue ; et, sur l'avis ouvert par l'adjudant général Gay de Yernon, l'on se rangea à l'idée de porter l'armée derrière la Scarpe, entre Douai et Arras. De la su nous nous attachions aux places de la Flandre maritime ; nous mettions Lille derrière nous, et, comme au camp de César, nous nous trouvions protégés par deux places fortes et un bon cours d'eau.
Ce fut le 8, dans la matinée, que la retraite commença. De Solesmes à Cambrai s'étend une plaine de plusieurs lieues. La chaleur était excessive. Grand nombre de chevaux périrent.
Cependant l'armée du duc d'York s'avançait avec lenteur, en trois colonnes que couvrait une cavalerie nombreuse, soutenue de trente pièces d'artillerie légère. Kilmaine, feignant d'attaquer, lorsqu'il ne songeait qu'à gagner du temps, s'avance avec trois mille chevaux à la rencontre du prince, force les premiers régiments à se déployer, retarde leur marche. Au commencement de la soirée, de retour au quartier général, il ordonne à l'avant-garde de contenir l'ennemi, et de prendre position de manière à rester jusqu'au lendemain maîtresse du passage de l'Escaut, en amont de Cambrai. Mais, n'ayant pu ou su exécuter ces ordres, la cavalerie abandonna sans résistance Noyelle, Marcoing, Crévecœur, et vint se former à Fontaine- Notre-Dame, à la gauche de Bourbon.
A l'entrée de la nuit, le duc d'York était devant Cambrai. Sommé d'en ouvrir les portes, le général Declaye répond : « Je ne sais pas me rendre, mais je sais me battre. » Et, pour le prouver, il ordonne deux sorties, tombe sur les Anglais, leur tue une centaine d'hommes et leur prend un drapeau.
Le 9, l'armée française continua son mouvement de retraite avec beaucoup d'ordre et de fermeté. Deux bataillons. s'étant égarés, se virent enveloppés par les Anglais; mais Kilmaine, accouru à temps, les dégagea : ce fut le seul épisode alarmant de la journée. Toutefois, vers le soir, ce cri des traîtres qui a traversé toutes les guerres de la République française, ce cri infâme de Sauve qui peut se fit entendre. Mus, grâce au ciel, on n'eut pas, cette fois, à gémir des suites ; e1, le lendemain, 10 août, au moment où Paris célébrait, comme nous le raconterons, l'anniversaire du renversement de la royauté, l'armée du Nord occupait la position de Gravelle, ayant sa gauche appuyée à Douai, sa droite à Arras, et son front couvert par la Scarpe.