PROMENADE DE LA DEESSE RAISON
•souviens que Frédéric le Grand nous mettait en pénitence, à l'Ecole militaire de Berlin, lorsque nous parlions l'idiome du pays. — Le point d'appui qu'Archimède chercha vainement pour enlever la terre, et que le clergé, selon Hume, trouva dans le ciel, vous, mes hères, vous le trouverez en France pour renverser les trônes. Que n'âi-je les cent mille voix de la renommée pour faire entendre à toute la terre l'éloge du nom français? — Paris est une assemblée nationale, par la force même des choses. C'est le Vatican de la raison. — Lisez ce que disait Sterne du physique et du moral des Parisiens, et foyez la génération actuelle ! Jamais Paris n'a été peuplé
d'autant de beaux hommes et de belles femmes. Il semble vraiment que la philosophie embellit. »
Voilà Clootz tout entier. Mercier raconte qu'à propos de la République universelle de Clootz un plaisant disait : « Le mont Athos, en ce cas, servira de tribune, et les représentants de l'univers seront assis sur les Cordillères. » Le fait est que ses doctrines « firent sourire dans un temps où l'on était fort peu disposé à rire. » Il le savait, et répondait aux faiseurs d'épigrammes : « Je me moque des moqueurs. » Esprit enthousiaste et subtil, naïf et pénétrant, moitié Allemand et moitié Gaulois, il n'adorait Dion que dans l'universalité des êtres,
croyait à la solidarité des peuples jusqu'à les vouloir confondus en un seul, aimait passionnément la France comme le nécessaire instrument de l'unité du genre humain, aimait passionnément Paris comme l'âme de la France et la capitale prédestinée du monde.
Glootz ne saurait donc être rangé parmi les Hébertistes. Aussi résolument qu'eux, il repoussait l'idée d'un Dieu personnel. Mais ils étaient athées; lui, était panthéiste. Ils procédaient par négation ; lui, affirmait. Ils étaient incrédules ; lui, avait une foi. Politiquement, ils réduisaient tout à la souveraineté isolée de l'individu, au risque de faire tomber la société en poussière; lui, au contraire, absorbant l'individu dans la masse, combattait jusqu'à l'existence de ces grandes individualités qu'on appelle nations, et n'admettait d'autre société véritable que celle qui aurait Paris pour capitale, et pour territoire le globe.
Quant à l'intimité de ses relations avec le parti dont la ruine entraîna la sienne, on en peut juger par ce fait qu'il n'était point personnellement connu de Chaumette. Au fond, l'unique lien entre Glootz et les Hébertistes était la haine qui les animait contre les prêtres. Elle était si violente chez Yorateur du genre humain, que, lorsqu'il parlait d'un prêtre, il entrait aussitôt en fureur. Quelles paroles que celles-ci, et quel étonnement elles inspirent, venant d'un homme si plein de bienveillance et de douceur : « Plût à Dieu que la journée du 2 septembre se fût étendue sur tous les • chefs-lieux de la France! nous ne verrions pas aujourd'hui les Anglais appelés en Bretagne par des prêtres, qu'il fallait, non déporter, mais septembriser. On va chercher niaisement un comité d'insurrection : il existe dans le cœur de tous les amis de l'humanité. Je suis, moi, du comité d'indignation. » Il poursuivait le fanatisme avec fanatisme! Inutile, après cela, d'ajouter que le mouvement contre le culte catholique n'eut pas de plus ardent promoteur que lui.
Ce mouvement prit naissance dans les premiers jours du mois d'octobre. Le peuple y avait été depuis longtemps préparé par le libertinage de certains prêtres, les apostasies cyniques de certains autres, et l'intolérance factieuse de la plupart. Le refus du serment civique était une vraie déclaration de guerre à la Révolution, et le peuple ne pouvait s'y tromper. « Mme ***, ayant fait publier que chaque jour il y aurait chez elle, à son dîner, deux couverts pour deux prêtres qui n'auraient pas prêté le serment civique , son cuisinier dit : « Les mauvais prêtres n'ont qu'à venir. J'écrirai le serment c< civique dans de petits billets, qui seront enfermés dans des « pâtés. S'ils ne veulent pas prononcer le serment, ils l'avale- « ront, du moins. » Il ne fut pas difficile de persuader au peuple, ainsi disposé, qu'il serait « utile de transformer les temples en magasins, les calices et les croix de vermeil en monnaie, les grilles en boulets, les chérubins de cuivre en canons. » Contre les puissances fondées sur le prestige, il n'est pas de médiocre rébellion. Malheur à elles quand elles tombent ! C'est en les foulant aux pieds que le peuple se venge de les avoir trop adorées. La Révolution, — et ici c'était la patrie vivante, — une fois amenée à envahir l'Église un marteau à la main, l'élan devint irrésistible. « On suspendit de périlleux échafauds, pour aller gratter sur des voûtes à perte de vue des figures de pape que cachaient, depuis cent ans, des toiles d'araignées. •> Les saints furent descendus de leurs niches, les vierges délogées, les balustrades jetées bas, au milieu de rires bruyants. La lampe du commissaire se promena irrespectueusement au fond des caveaux, sur le visage pâle des morts, et les débris des autels allèrent s'amonceler dans un dépôt « comme des moellons informes dans mie carrière. »
Les armoires des sacristies ayant été vidées et ce qu'elles contenaient vendu à l'enchère, on vit des revendeuses à la toilette trafiquer des ornements sacerdotaux, on vit des chasubles pendre à côté de pantalons dans les boutiques de fripiers; et tandis que des prêtres en habit séculier célébraient la messe avec des coquetiers d'étain, « des présidents de comités révolutionnaires purent se faire tailler des culottes de velours à pleines chapes , ou porter des chemises faites avec des aubes d'enfants de chœur. »
Plus d'une fois, dans le courant du mois d'octobre, des pétitionnaires s'étaient présentés à la barre de la Convention, vêtus de chasubles. Le 1" novembre, une députation parut, apportant des croix d'or, des crosses, des mitres, dix-sept malles remplies de vaisselle, une cuvette pleine de doubles louis. Il y avait parmi ces dépouilles une couronne ducale : un huissier la prit et la brisa. La députation venait de Nevers, où Fouché, pour mieux détruire le pouvoir des prêtres, avait imaginé de se substituer à eux dans la célébration des mariages.
Ces circonstances semblèrent favorables à Clootz, et il résolut de précipiter la crise. Il va trouver Gobel, évêque constitutionnel de Paris, le presse, dans un entretien nocturne, de renoncer à ses fonctions de ministre du culte, le décide. Puis ils se rendent à l'Hôtel de Ville et demandent à entretenir secrètement Chaumette. « J'avais, raconte ce dernier, beaucoup entendu parler de Glootz, sans jamais avoir eu rien de commun avec lui. Je n'étais pas fâché de connaître ses principes révolutionnaires, et mon intérêt pour lui augmenta lorsqu'il m'apprit qu'il avait décidé l'évêque Gobel à abdiquer ses fonctions épiscopales et à ne reconnaître d'autre culte que celui de la Raison. » Une démarche publique fut conve- I nue ; Pache consentit à l'appuyer en sa qualité de maire, et Lhuillier en sa qualité de procureur général du département de Paris.
Le 7 novembre, la Convention venait d'ouvrir sa séance. lorsqu'une lettre est remise au président. Il l'ouvre et lit : « Citoyens représentants, je suis prêtre, je suis curé, c'està-dire charlatan. Jusqu'ici charlatan de bonne foi, je n'ai trompé que parce que j'ai été trompé..,. » Le signataire se disait incapable de gagner sa vie, ne sachant que ce qu'on lui avait enseigné : des oremus; il désirait qu'on l'affranchît de la nécessité de débiter des contes de Barbe Bleue, en lui accordant une pension. Sergent, indigné, s'écria : « Un prêtre qui dit qu'il était la veille un charlatan et qu'il ne l'est plus le lendemain, l'est encore. »
Gobel et ses vicaires, Pache, Chaumette, Lhuillier, parurent à la barre. Momoro présidait la députation; il annonce en peu de mots l'objet de la démarche. Alors, d'un air solennel , mais d'un style décent et grave qui contrastait avec l'impudence de la lettre lue précédemment, Gobel déclare abdiquer ses fonctions de ministre du culte. Il remet ensuite sa croix et son anneau. Ses vicaires l'imitent. Le curé de Vaugirard va jusqu'à déposer ses lettres de prêtrise. Profitant de l'impulsion donnée, Ghaumette demande que dans le calendrier républicain une place soit assignée au a jour de la Raison. » Le président de la Convention, à cette époque, était Laloy. Sa réponse aux pétitionnaires eut cela de remarquable qu'elle associait le culte de la Raison à la reconnaissance formelle de l'Être suprême. Il embrassa Gobel, ainsi que plusieurs membres de l'Assemblée en avaient exprimé le désir; et les prêtres démissionnaires traversèrent la salle, au bruit des applaudissements, le bonnet rouge sur la tète. Coupé, curé de Sermaires ; Thomas Lindel, évêque d'Évreux ; Julien (de Toulouse), ministre protestant, vinrent tour à tour abdi-