HIVER DE
E fut un terrible hiver que celui de 1794. Et d'abord, la viande manqua.
La Vendée , avant la guerre , fournissait six WgÊ&Êk cents bœufs par semaine, depuis Pâques jus- ^sP^» qu'à la Saint-Jean. L'insurrection vendéenne détruisit cette ressource. Les herbages de la Normandie étaient épuisés. Tirer des bœufs du dehors, il n'y fallait pas songer, la France étant placée au centre d'un immense in cendie, et l'étranger n'ayant rien à lui envoyer que la mort.
C'est peu : 1 augmentation des besoins se trouvait avoir marché de pair avec la diminution des ressources. On ne jeûnait plus, comme jadis, pendant près de la moitié des jours de l'année; et, tandis qu'autrefois les habitants des campagnes se nourrissaient de fruits, de laitage et de légumes, on avait maintenant sous les armes douze cent mille hommes qui mangeaient de la viande tous les jours.
Ainsi qu'on devaif s'y attendre, les efforts réunis de la cupidité et de la malveillance centuplèrent le mal. D'une part, on vit la lie des garçons bouchers, des gens sans mœurs, beaucoup, chassés de chez leurs maîtres pour cause de vol, se réunir dans les marchés, et, de leur argent rais en commun, acheter bœufs, vaches, veaux, tout ce qu ils trouvaient, de manière à réaliser, par l'accaparement et la hausse arbitraire des prix, d'homicides bénéfices; d'autre part, des bandes de spéculateurs sans âme spéculèrent sur l'étendue drs besoins qui appelaient aux foires les approvisionneurs des armées, forcés d'acheter, coûte que coûte, de. quoi pourvoir à une consommation dévorante. Est-il besoin d'ajouter que les ennemis de la Révolution n'eurent garde de manquer une aussi belle occasion de satisfaire leur rage, se faisant un jeu de tuer les vaches et les brebis déjà pleines, ou de jeter les veaux à la rivière?
Tout concourait de la sorte à créer la disette de la viande, et elle devint effrayante. De dix-huit sous, la livre de bœuf monta à vingt-cinq; bientôt il n'y eut de viande que pour les riches, et l'on put prévoir le moment où, même pour eux, il n'y en aurait plus. 0.' entendit le boucher Legendre s'écrier, avec ce genre d'éloquence vulgaire, mais quelquefois saisissant, qui lui était propre : « On détruit 1 espèce, en mangeant
le père, la mère et les enfants L'époque n'est pas éloignée
où vous n'aurez ni viande ni chandelle. Les bœufs qu'on tue aujourd'hui ne donnent pas assez de suif pour les éclairer à leur mort. »
Il fallait aus i compter avec cette partie de l'armée révolutionnaire que Ronsin animait de son esprit, et dont les hordes dévastatrices déshonorèrent si souvent la cause qu'elles prétendaient défendre. Semblables à des loups affamés, selon la comparaison employée par Mercier, les pourvoyeurs et précurseurs de l'armée révolutionnaire parcouraient les campagnes, en dardant des yeux avides sur les métairies et les fermes. Ils s'y précipitaient , la fourche à la main, ou la baïonnette an avant, empoignaient les moutons, emportaient les v lailles, incendiaient les granges, déliaient les bœufs de leurs étables, à la face des propriétaires muets et consternés; puis, couraient vendre leurs larcins à des misérables dignes de les acheter.
Par suite de ces brigandages, le beurre et les œufs disparurent. Que font tout autour de la halle ces longues files de femmes qui bravent là depuis minuit 1 inclémence de l'air? Elles savent que, dès neuf heures du matin, la halle est dégarnie, et elles attendent l'heure de conquérir, presque au péril de leur vie, trois œufs et un quarteron de beurre.
Tragique était le spectacle que présentait, en ces jours d'angoisses la Halle aux boucheries ! Une multitude entassée et frémissante; le tumulte augmenté par l'apparition de la cavalerie aux ordres des Comités révolutionnaires; des femmes enceintes à demi étouffées dans la foule; des milliers d'individus des deux sexes se pressant, se poussant, s'écrasaut l'un l'autre, dans les avenues étroites de la Halle ; des hommes à gages emp irtant des moitiés de bœufs et fuyant courbés sous leur énorme fardeau; les pauvres suivant le visage pâle et le regard attaché sur la viande crue; quelquefois, les gendarmes lançant leurs chevaux au galop entre les étals larges de trois pieds à pane culbutant le monde, multipliant les accidents sous prétex'e de les prévenir et favorisant par une tactique astucieuse d ignobles trafics, tel est, tracé par Mercier, le tableau de ces désordres. « Des scélérats, dit-il, aux appointements de la Commune, faisaient ranger les femmes à la file ; mais, tandis qu'elles attendaient leur t ur, en grelottant de froid, des portefaix formant un rempart impénétrable devant les boutiques, enlevaient des bœufs entiers, et, quand le partage du lion était fait, les femmes, rangées deux à deux, et qui n'avaient pas avancé d un pas, se reliraient les mains vides. »
Un exemple de dévouement civique vraiment admirable, et, — si l'on met à part ceux qui eurent leur source dans la superstition, — unique dans l'histoire, fut le résultat de cette situation. Il fallait de la viande aux soldats qui combattaient pour la liberté, il en fallait aux malades qui encombraient les hôpitaux : de la sollicitude qu'ils inspiraient naquit 1 idée d'un car^ni^ civique que devaient s'imposer volontairement tous les bons citoyens. Déjà, en juin 1793, la Section de Montmartre et celle de l'Homme-Armé avaient arrêté un carême civique de six semaines, le 3 ventôse 1794 (.1 février), Barère, dans la Convention, s'exprima en ces termes : « A Londres, lorsque Georges arma des encadres pour asservir les Elats-Unis d'Amérique, il ordonna des jeûnes ... Dans ce moment, il y a des jeûnes religieux en Angleterre.. . Nos pères, nousmêmes avons jeûné pour un saint du calendrier, pour un moine du dixième siècle ou pour quelque supercherie sacerdotale: jeûnons pour la Liberté.... Les soldats du Rhin étaient au bivac depuis plusieurs jours; ils aperçoivent Landau, on leur offre du pain et de l'eau-de-vie avant d'y parvenir; ils refusent, ajournant ces besoins après la prise de la ville. » Legendre se leva et dit . « Si la Convention se borne à inviter à un carême civique, tous les bons patriotes se passeront de viande; le peuple se soumettra à votre invitation par amour pour la liberté; ma<s le riche, le sybarite, continueront de s'engraisser avec une nourriture qu'il faut réserver aux défenseurs de la patrie.... Décrétez un carèine civique » Cam bon ayant signalé l'inconvénient d'emprunter à la superstition les formes qui lui étaient propres, et I egendre insistant pour que la Convention consacrât au moins le principe : « Il n'y a pas ici de principe à décréter , il n'y a que des précautions à prendre, » s'écria Barère.
La Commune avait fait placarder dans toutes les rues un arrêté qui réduisait chaque bouche à une livre de viande par décade, et les membres des Corai lés révolutionnaires s'étaient imposé le devoir de l'abstinence : 1 idée, partout répandue, que l'économie de matière alimentaire tournera t au profit