JOSEPH LEBON
plonger dans la Révolution; » vainement chercha -t-il, par l'image de la force qui résulte de l'union, à entraîner les Jacobins dans une alliance avec les Gordeliers ; les deux clubs représentaient deux pensées dont le choc était devenu inévitable. Peu de jours auparavant, on avait entendu l'Hébertiste Carrier louer bien haut le Dantoniste Westermann ; aujour-
d'hui, les Gordeliers tendaient la main aux Jacobins ' pure tactique de parti, qui ne changeait rien à la situation ! D'ailleurs, la résolution des Hébertistes était prise, et ils sentaient qu'ils n'avaient pas un moment à perdre. Laisseraient-ils à Robespierre le temps de se rétablir, de venir jeter dans la balance le poids de son énorme popularité? L'affluence des ci-
toyens qui, d'un cœur ému, couraient s'enquérir de la santé du malade, et le nombre des députatious qui allaient lui porler les vœux des patriotes, avaient une signification assez jlaire : il fallait se hâter.
Nous avons dit combien fut cruel l'hiver de 1794, et ce que /e peuple eut à souffrir : tout à coup sont répandus dans les marchés et dans les halles des pamphlets qui font remonter à la Convention la cause de tant de maux ; des émissaires courent de groupe en groupe, semant les alarmes, échauffant les esprits sur le manque de subsistances, parlant de représentants factieux à proscrire, d'un nouveau parti brissotin qui se forme, tenant enfin un langage propre à remplir d'effroi ceux qui apportaient des denrées.
Le 9 ventôse (27 février), le club des Gordeliers avait déclaré Fabre, Bourdon (de l'Oise), Philippeaux et Camille indignes de siéger à la Montagne, « roche tarpéienne du haut de laquelle ils devaient être un jour précipités : » le 14, le club se rassemble dans un état d'agitation inaccoutumé. Lecture faite du prospectus d'un nouveau journal de Y Ami du peuple, placé sous l'invocation de Marat, et destiné à poursuivre les mandataires infidèles du peuple, on apporte un voile noir, on en couvre le Tableau des Droits de l'homme, et l'on décide qu'il restera voilé jusqu'à ce que le peuple ait recouvré ses droits, par l'anéantissement de la faction. Vincent insiste pour qu'on déploie toute la terreur que la guillotine inspire. Carrier se lève alors, et de cette voix qui avait ordonné les noyades de Nantes : « J'ai été effrayé des nouveaux visages que j'ai vus à la Montagne, des propos cpii se tenaient à l'oreille.... les monstres! Ils voudraient briser les échafauds ! Ceux-là ne veulent point de guillotine , qui en sont dignes. Une insurrection, une sainte insurrection, voilà ce qu'il faut opposer aux scélérats. » Il était lâché, le mot funeste, et Carrier est couvert d'applaudissements. A son tour, prenant la parole, Hébert tonne contre Amar, qui veut, ditil, soustraire au glaive vengeur soixante et un royalistes, non moins coupables que Brissot. Et pourquoi? Parce que Amar est noble, parce qu'il était trésorier du roi de France et de Navarre : « Oh! pour celui-là, il est bien noble; car il avait acheté sa noblesse deux cent mille livres en écus. » Hébert s'élève ensuite contre les voleurs. Mais aussitôt : « Les hommes le plus à craindre ne sont pas les voleurs ; ce sont les ambitieux, les ambitieux! ces hommes qui mettent les autres en avant, qui se tiennent derrière la toile, qui veulent régner. Mais les Cordeliers ne le souffriront pas. » — «Non, non. » — Hébert, encouragé, reprend avec une animation croissante : « Ces hommes qui ont fermé la bouche aux patriotes dans les sociétés populaires, je vous les nommerai. » Il ne nomma personne. Entre la fureur et la peur, il hésitait. Il dit, comme inquiet des suites : « Depuis deux mois je me retiens ; mais mon cœur n'y peut plus tenir. Je sais ce qu'ils ont tramé ; mais je trouverai des défenseurs. » — Toutes les voix : « Oui, oui. » Boulanger lui cria : « Père Duchêne, ne crains rien, parle net. Nous serons, nous, les Père Duchêne qui frapperont. » Et Momoro d'ajouter ; «Parle, nous te soutiendrons. » Scène vraiment tragique ! Quel était donc ce nom que chacun attendait, et que nul n'osait prononcer? Quelle secrète puissance faisait trembler sur ces lèvres convulsives l'accusation préparée contre un absent, contre un malade? Ni les excitations hardies, ni Boulanger, ni l'appui promis par Momoro, ni les applaudissements du club, ne purent amener Hébert à articuler ce mot : « Robespierre. » Tout ce qu'il se sentit la force de dire fut qu'un « homme, égaré sans doute.... » Il s'arrêta ici, évidemment troublé. Eh bien! quel crime avait-il commis, cet homme égaré? — Hébert rappela que cet homme
avait défendu Camille Desmoulins! A l'égard d'autres noms, il fut moins bésitant. Il dénonça les ministres Paré et Deforgues ; il appela Westermann « un monstre couvert d'opprobre, » et il termina par ce cri, qui allait être son arrêt de mort : « L'insurrection ! Oui, l'insurrection 1 » De vifs applaudissements accompagnèrent ces paroles. Était-ce l'effort du voyageur effrayé qui, traversant un bois pendant la nuit, chante pour se donner" du cœur? Ce qui es? certain, c'est que, pendant et après le discours d'Hébert, on aperçut des « visages allongés. » Vincent ne put s'empêcher d'en faire la remarque; et, « afin de démasquer les intrigants, » dit-il, il fit une ronde, accompagné des commissaires épuraleurs, après avoir demandé que chacun mît sa carte à sa boutonnière.
L'espoir des Hébertistes fut amèrement déçu. Paris ne bougea pas. Désespérés, ils essayent d'entraîner la Commune; et, comme députés de la Section de Marat, ils courent déclarer à l'Hôtel de Ville qu'ils resteront debout et tiendront la Déclaration des droits voilée, jusqu'à ce que les ennemis du peuple soient exterminés. On les écoute d'un air glacé. Chaumette prononce quelques paroles évasives ; Pache est absent.
Pendant ce temps, le Comité de salut public, le bras prêt à frapper, lançait Barère à la tribune de la Convention, pour demander qu'on recherchât les conspirateurs; et cette motion, appuyée par Tallien, était adoptée.
Parmi les membres du Comité de salut public, un seul tenait aux Hébertistes : Collot-d'Herbois. Mais leur isolement l'effraya ; il se sentit perdu s'il embrassait leur querelle. Tout ce qu'il osa fut d'aller entretenir les Jacobins d'une prétendue agitation populaire qu'on savait bien ne pas exister. Le but de Gollot, dans cette extrémité, était d'amener entre les deux clubs une réconciliation qui détournât le péril. Carrier facilita la solution, en assurant que la séance des Cordeliers avait été mal rendue par les journaux, qu'il ne s'était agi que d'une insurrection conditionnelle; et là-dessus les Jacobins nommèrent une députation que Collot-d'Herbois se chargea de conduire.
Elle fut accueillie par les Cordeliers avec de grands applaudissements. Collot-d'Herbois monte à la tribune : les applaudissements continuent. Lui, prêche l'union entre les deux sociétés, flétrit les scélérats qui veulent les diviser : « On parle de s'insurger, dans quel moment! Quand Pitt, embouchant la trompette de Daniel, prophétise une insurrection en France ! On a voilé les Droits de l'homme, parce que deux individus ont souffert dans la Révolution. Eh ! quels sont les patriotes qui n'ont rien souffert? » Puis, avec cette éloquence mélodramatique qui lui était propre : « Droits sacrés de l'homme, s'écrie-t-il, vous avez été voilés.... Ah! si j'étais plongé au fond d'un cachot, mon âme se consolerait, en voyant ces Droits immortels : voudrais je les contempler, couverts d'un voile funèbre? » De bruyantes acclamations lui répondent. Hébert explique que, par insurrection, il a voulu dire union plus intime avec les Montagnards, les Jacobins et tous les bons patriotes, pour obtenir j-ustice contre les traîtres et les persécuteurs impunis. L'accolade est donnée à la députation, au milieu des cris de Vive la République .' On déchire le voile qui couvrait les Droits de l'homme, et, en signe de fraternité, on le remet à Collot-d'Herbois, qui l'emporte, comme un trophée à montrer aux Jacobins.
La défaite des Hébertistes était complète, irrévocable, et rendue plus triste encore par la honte d'une espèce de rétractation publique. Collot-d'Herbois, qui savait le Comité de salut public décidé à sévir contre les chefs, les abandonna. Dans le compte rendu qu'il fit aux Jacobins de sa visite, il con-