‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 101 sur 106 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

SANS-CULOTTISME DES GIRONDINS

Les Girondins avaient donc fait décider la guerre : il ne restait plus qu'à la déclarer, après avoir mis la main sur le pouvoir, afin de la conduire. Maîtres de l'Assemblée , il

leur restait à le devenir du roi , c'est à quoi ils préludèrenl par des coups vivement frappés.

Le 9 février, les biens des émigrés furent mis sous le séquestre.

Le 14, il fut décrété que les héros du 14 juillet, les gardes françaises, continueraient à recevoir leur solde.

Le 16, une adresse aux Français, rédigée par Condorcet, voua aux malédictions du peuple les prêtres fanatiques, 1rs privilégiés rebelles et les rois conspirateurs.

De son côté, la royauté se mettait en défense. On avait décrété à Louis XVI et une maison militaire et une maison civile. La reine ne voulut point de celle-ci, et mit à former la première une ardeur passionnée. Que lui importait une maison civile où il eût fallu admettre des plébéiens, et qui, par les nouvelles dénominations des charges, n'eût servi qu'à mieux constater l'anéantissement des anciennes? Avoir autour du trône, pour le garder, des épées nues dans des mains sûres, là était sa préoccupation. D'où ces paroles de Barnave, dans une lettre qu'il lui adressait . « Semblable au jeune Achille, parmi les tilles de Lycomède , vous saisissez avec empressement le sabre, pour dédaigner de simples ornements. »

Inutile de dire que, telle qu'on la composa, la garde du roi n'était pas autre chose que la contre- révolution sous les armes. Les mémoires présentés par ceux qui briguaient cette sorte de service révélèrent, quand plus tard on les publia, la nature des conditions exigées. Les uns faisaient valoir, à l'appui de leur demande, la haine qu'ils portaient à l'ordre nouveau, les autres s'annonçaient sous des titres proscrits par la Constitution; plusieurs étaient des officiers qui, pour se rallier sous le drapeau de la domesticité royale, désertaient celui de la nation. Pour masquer ce que la composition de la garde pouvait avoir de menaçant , on eut soin d'y appeler un certain nombre d'hommes, fournis soit par les troupes de ligne, soit par les gardes nationales des quatre-vingt-trois départements ; mais la partie la plus nombreuse de la maison militaire, celle qui donna lieu à des choix calculés, ne compta que d'anciens gendarmes , des capitaines de cavalerie qui avaient quitté leurs escadrons, et, comme le journal des Révolutions de Paris les appelle, des coryphées des orgies de Versailles. Du reste , fidèle à la lettre de la Constitution , Louis XVI n'accorda que dix-huit cents brevets d'activité. Mais derrière le groupe des prétoriens avoués, se cachait celui des prétoriens qu'on n'avouait pas. Or, ils formaient, ceuxdà, une armée de près de dix mille hommes, et quels hommes ! Les chasseurs qui avaient commis les massacres de La Chapelle, les cavaliers farouches qui avaient chargé le peuple au Champ de Mars, les Suisses sous le commandement de d'Affry, une foule d'aventuriers résolus et de hardis bretteurs.

Les Girondins sentirent bien le péril,, et qu'il leur étaii impérieusement commandé de s'appuyer sur le peuple, dans leur lutte contre le trône. Ils commencèrent donc par publier, sous la forme d'une lettre que Pétion adressait à Buzot, un manifeste très-habile où l'alliance du peuple et de la bourgeoisie était invoquée comme moyen suprême de salut public. Selon le manifeste, la bourgeoisie et le peuple ne devaient faire qu'un. Noble parole, et vraiment sainte! Malheureusement, rien qui indiquât à quelles conditions ce résultat serait obtenu ; rien sur les mesures à prendre pour élever le niveau delà dignité humaine; rien sur les réformes sociales à tenter pour faire disparaître la distinction des classes, et, comme dernière réponss au cri déchirant de la misère: Tout lemond: souffre. Il était trop clair que l'unique but de l'alliance tant recommandée était de défendre contre l'ancien monde les ré-

sultats déjà conquis, sans pousser au delà. « La bourgeoisie et le peuple, disait Pétion , ont fait la Révolution ; leur réunion seule peut.... » — l'achever? non: — « la conserver. » Et la pensée véritable du manifeste éclatait, au surplus, d'une manière naïve dans cet appel « Union du tiers état contre les privilèges : » privilèges politiques, bien entendu, puisque c'étaient les seuls qu'on eût encore mis en question; et ils se trouvaient abolis déjà, à l'exception de celui contre lequel les Girondins ouvraient la campagne, à l'exception de la royauté 1

Mais ce n'était pas tout que d'avoir pour soi le peuple, il fallait l'avoir armé : les Girondins poussèrent avec fougue à la fabrication des piques. Déjà, dans son discours du 18 décembre 1791, Robespierre, comme on l'a vu, avait dit : « II faut avant tout, partout, sans relâche, faire fabriquer des armes ; il faut armer le peuple , ne fût-ce que de piques. » Et les fameuses piques du :4 juillet n'avaient pas même attendu ce cri pour se montrer çà et là. Au mois de février 1792, l'impulsion fut immense, le mouvement devint général. Les républicains des Révolutions de Paris écrivaient ■ « Que chacun de vous, citoyens, possède au moins deux piques, l'une pour le repos de ses foyers, l'autre pour la sûreté de la République. Jadis, les gentilshommes ne sortaient pas de leurs maisons sans suspendre une épée à leur hanche . que le peuple ait sans cesse sa pique à la main.... Les Chinois et les Turcs ont leur fête des lanternes qui leur rappelle la naissance du premier jour du monde et le retour de la lumière. Français, ayez votre fête des piques, en commémoration de la conquête de la liberté. » Le 8 février, Gorsas publiait l'article suivant ■ « Des piques, des piques, des piques! » Le brave Gonchon, orateur des hommes du 14 juillet, s'est présenté au club électoral de l'Èvcchc à la tête d'une députation, pour offrir les flammes tricolores qui doivent voltiger au haut des piques. Voici l'exorde et la péroraison de son discours ■ « La cocarde nationale doit faire le tour du globe : elle a pris racine sur un bonnet de lame ; elle prendra racine sur le turban. » Il n'y eut pas jusqu'aux femmes qui demandèrent à porter des piques.... Que dis-je, c'était une femme qui, par une lettre, adressée au club électoral de l'Evêché, avait pris, à proprement parler, l'initiative de ce mouvement. Bientôt les piques se hérissèrent de toutes parts. Aux Jacobins, des piques ayant demandé l'entrée, et quelque hésitation s'étant manifestée, à cause de la loi qui interdisait les délibérations armées . « Sans doute, cria Danton, nous voulons observer la loi. Mais regardez ces drapeaux! Ils sont surmontés de lances. Je demande qu'en signe d'une alliance indissoluble entre la force armée constituée et la force armée populaire, une pique soit ajoutée à chacun de ces drapeaux. » Et la motion fut adoptée d'enthousiasme, au bruit d'un tonnerre d'applaudissements.

On juge si les royalistes furent alarmés ! Ils se mirent de leur côté à fabriquer des poignards, et tous leurs journaux grondèrent. Mais Biïssot . « Ah! le réveil du lion épouvante ceux qui comptaient sur son sommeil! — Où se porteront ces piques, dites-vous? — Partout où vous serez, ennemis du peuple. — On les promène sur la terrasse des Feuillants, comme pour menacer le château des Tuileries ; oseraient elles se porter là? — Oui, si vous y êtes. — Mais qui commande ces piques? — La nécessité. — Qui en fera la distribution? — Le patriotisme. — A qui seront- elles livrées? — Au courage. »

Le roi eut peur, lui aussi, manda Pétion, aux Tuileries; et le même jour parut un arrêté municipal, statuant que tout porteur de piques serait tenu de faire sa déclaration au comité

SANS-CULOTTISME DES GIRONDINS

de sa section ; qu'on arrêterait quiconque se trouverait vaguant soit de jour, soit de nuit; que les personnes, inscrites ou non inscrites , ne pourraient ni se former en patrouilles, ni marcher sous d'autres drapeaux et obéir à d'autres officiers que ceux de la garde nationale. L'arrêté, signé par Pétion, un

des chefs du parti de la Gironde, montrait, qu'après tout, ce parti n'était pas sans se défier du peuple, même en l'armant, comme le journal de Prudhomme en fit amèrement la remarque.

C'était indiquer aux royalistes une manière de calomnier

DUMOURIE Z

le mouvement des piques. Pour montrer ce qu'il avait de dangereux, ils songèrent à fomenter une émeute , et malheureusement, les circonstances ne se prêtaient que trop bien à ee manège impie. Car, pendant que les nobles menaçaient au dehors, que les piètres fomentaient au dedans la guerre ci-

vile, et que, pour faire évader les fabricateurs de faux assignats, on incendiait leur prison, les riches spéculateurs, afin de ruiner les fabriques-, de casser les bras aux ouvriers, d<* forcer la misère à maudire la Révolution, accaparaient tou;, oui tout, jusqu'au papier, jusqu'aux ardoises, jusqu'aux

épingles. Paris et ses environs regorgeant de sucre, on y faisait payer au delà de 3 livres la même denrée qu'à Liège et à Bruxelles, villes sans colonies, on ne payait que 14 sous. Un ancien constituant, d'André, chose honteuse, figurait à la tête des accapareurs. Et, comme si ce n'était pas assez de provoquer le peuple par la privation, voilà qu'on le provoqua par l'insulte Un certain Joseph-François d'Elbe, se disant Américain, fit savoir à l'Assemblée qu'il était propriétaire de deux millions de sucre et d'un million de café, qu'il mettait ces richesses sous la sauvegarde de la force publique, et qu'il ne vendrait les denrées qui lui appartenaient à aucun prix, tel étant son bon plaisir. En d'autres termes pour se venger de l'insurrection de ses nègres à Saint-Domingue, il condamnait les Parisiens à avoir constamment deux millions de sucre sous les yeux et à s'en passer. Il oubliait que, même sous l'ancienne monarchie, même sous François Ier, il avait été rendu une ordonnance ainsi conçue : « Seront appréhendées au corps les personnes des monopoleurs et des accapareurs de marchandises, et leurs biens et denrées confisqués et vendus sur la place publique, au profit de l'Etat! »

C'eût été merveille qu'irrité avec tant d'art, le peuple ne cédât point aux émissaires envoyés pour lui souffler de déplorables fureurs, émissaires dont l'action serait niée bien en vain: car, ainsi que le firent observer les Rivolutions de Paris, étaient- ce les pauvres qui auraient pu forcer les marchands, comme cela eut lieu, à délivrer le sucre, par pains, à 20 et 25 sous la ivre? Où donc aurait-il trouvé 25 sous pour payer une livre de sucre, le malheureux qui avait laissé au logis sa femme en pleurs et ses enfants criant la faim ? L'émeute éclata donc, c'était tout simple ! Le faubourg Saint Marceau s'ébranla ; beaucoup du faubourg Saint-Antoine se hâtèrent , de leur côté, vers l'Hôtel de Ville, pour réclamer, non-seulement le rabais du prix du sucre, mais celui de la viande de boucherie et du pain. Est-il vrai qu'à leur arrivée on fit faire un léger mouvement aux pièces de canon qui défendaient l'entrée de la maison commune? Le bruit en courut; mais le journal de Prudhomme, qui le rapporte, refuse d'y croire, pour l'honneur de la garde nationale. Un autre bruit courut aussi, et celui-là monstrueux. Les agitateurs gagés n'allaient-ils pas,

de groupe en groupe, désignant comme accapareurs qui?

le duc d'Orléans et Pétion! Pendant ce temps, et tandis qu'on doublait la garde du château, Marie-Antoinette se promenait, en grand appareil, au bois de Boulogne. Ce jour-là même était arrivée la nouvelle que, dans les Pays-Bas, par ordre de sa sœur , des horreurs avaient été commises sur quarante personnes de tout âge et de tout sexe.

Du reste, Paris ne fut pas alors le seul point de la France où se produisirent ces agitations funestes. Dans le département de l'Oise, des milliers d'hommes se rassemblaient en tumulte, anathématisaient les accapareurs et arrêtaient sur la rivière d'Oise des bateaux chargés de grains ; l'accaparement des matières premières et des subsistances mettait en ébullition Dunkerque , Noyon, le Havre, Évreux, Verneuil, Montlhéry, Gorbeil, Étampes, Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Toulouse ; à Dunkerque, des brigands conseillèrent au peuple d'incendier le port; des bandes, transportées de rage, parcoururent le département de l'Eure , traînant avec elles les officiers municipaux terrifiés, portant des fusils, brandissant des fourches, menaçant les villes si l'on ne taxait pas à leur volonté le bois et le pain, comme si le meilleur moyen de faire entendre raison au fermier eût été de bouleverser les fermes! Un cultivateur lâchement immolé à Montlhéry, le maire d'Étampes assassiné pour avoir refusé de taxer le blé au-dessous du cours du marché, et de vastes déprédations

commises dans les bois de l'Ile-Adam, complètent ce triste tableau. En le traçant, le journal de Prudhomme , avec une indignation généreuse, en appela au peuple de la barbarie et de l'astuce des imposteurs qui s'étudiaient à l'égarer; et au spectacle des crimes conseillés ou commis à Dunkerque , à Montlhéry, à Étampes, il opposa celui des Marseillais apprenant qu'à Aix le régiment d'Ernest opprimait les patriotes , partant aussitôt en bon ordre , entrant à Aix, se concertant avec les magistrats, et regagnant leurs foyers sans avoir laissé d'autres traces de leur expédition que la tranquillité rétablie et la contre-révolution désarmée.

Nous avons dit que les Girondins étaient des artistes en révolution : rien ne le prouva mieux que la façon dont ils pressèrent l'adoption du bonnet rouge. Les motifs qui le leur firent aimer sont curieux à lire dans le journal de Brissot, leur organe. Suivant le Patriote français, ce n'est pas seulement comme symbole de la liberté que le bonnet rouge se recommande, c'est aussi « parce qu'il égayé, parce qu'il dégage la physionomie, parce qu'il la rend plus ouverte, plus assurée, couvre la tête sans la cacher, en rehausse avec grâce la dignité naturelle, et est susceptible de toutes sortes d'embellissements. »

A la même disposition d'esprit se rapporte l'engouement des Girondins pour certaines expressions devenues fameuses dans le vocabulaire de la Révolution.

Mmes de Goigny et de P... , qui suivaient le torrent des idées nouvelles, assistant un jour à une séance de l'Assemblée constituante , et témoignant leur improbation d'un discours que tenait en ce moment l'abbé Maury , celui ci, avec sa grossièreté ordinaire, s'écria, en les montrant du doigt : Monsieur le président, faites donc taire ces deux sansculottes. Le mot fit fortune; il fut appliqué aux révolutionnaires exaltés; Gamdle Desmoulins se plut à l'enchâsser dans son style athénien, et les railleries mêmes des royalistes contribuèrent à le mettre à la mode. Dans ce mois de février 1792, dont nous esquissons la physionomie, une députation de sans-culottes s'étant présentée à l'Assemblée nationale, les Sabbats jacobites leur mirent dans la bouche le discours suivant :

Ah! que nous serions satisfaits,

Si, toujours patriotes, Au lieu de faire des décrets,

Vous faisiez des culottes.

Se parer des injures d'un ennemi est un moyen d'y répondre. Le mot sans- culotte y aussi original que familièrement cynique, et aussi expressif que brutal , plut aux Girondins , malgré leur atticisme, et à cause de leur penchant à appré- 'cier les choses moins par le fond que par la surface.

Ajoutons que ce goût pour les choses extérieures qui, combiné avec la vanité, enfante le désir de paraître, et, combiné avec l'orgueil, produit l'emphase, fut, dans la Révolution, un défaut commun à tous ceux qui, de près ou de loin, par leurs naturelles affinités , sinon politiquement , tinrent au parti de la Gironde. Tantôt c'est Carra qui, après avoir médité toute une semaine son coup de théâtre et choisi son moment, court à la tribune des Jacobins agiter un assignat de mille livres, prix offert à sa conscience, qui a refusé de se vendre ; tantôt c'est Manuel qui, sans nécessité, sans prétexte, publie une lettre à Louis XVI commençant par ces pompeuses paroles : Sire, je n'aime pas les rois...; tantôt enfin c'est Danton qui, prenant place au conseil général de la Commune, prononce ces mots étranges ■ La nature m'a

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donné en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la liberté.

Robespierre avait trop de gravité dans l'esprit pour s'abandonner à ce courant. Jamais on ne le vit donner ni dans l'affectation du débraillé révolutionnaire, ni dans l'emphase. Sa tenue décente annonça toujours qu'il se respectait luimême; et dans son langage, quoique le style de ses discours soit travaillé et révèle un peu trop peut-être l'habitude des préoccupations littéraires, dans son langage jamais il ne sacrifia le fond au luxe de la forme. Les piques aux mains du peuple lui convenaient fort, et il avait été des premiers à les demander, parce qu'il y avait là quelque chose d'effectif et de sérieux; mais il ne goûta ni le mot sans-culotte ni la mode des bonnets rouges. Il pensait que la liberté doit avoir des mœurs simples, des allures dignes, et se montrer sobre dans l'adoption d'emblèmes qui ne servent trop souvent qu'à dissimuler l'idée quand ils n'en tiennent pas lieu ; il savait combien il est facile d'égarer les hommes avec des mots et de les conduire avec des signes ; il ne voulait pas que, pour tromper la multitude, les agitateurs vendus ou à vendre n'eussent qu'à se coiffer d'un bonnet de laine ; il se défiait, en véritable observateur qu'il était , de cette impétueuse tendance à se contenter des dehors , tendance malheureusement particulière au peuple français , le peuple artiste par excellence.

Et il faut bien le dire : nul doute que, sous ce rapport, le génie de la Gironde ne répondit beaucoup mieux que celui de Robespierre au génie de la France.

Aussi , on n'eut pas plutôt recommandé le bonnet rouge qu'il fit fureur. On ne vit plus que bonnets rouges partout, dans Paris ; on se promenait en bonnet rouge , on allait au café en bonnet rouge , on assistait en bonnet rouge aux séances des clubs et aux représentations théâtrales. Au Vaudeville, une rixe s'étant élevée entre les partisans de la Cour et ses adversaires, ceux-ci se hâtèrent de hisser, comme leur labarum, un bonnet rouge au haut d'une pique : In hoc signo vinces. Des citoyens, visitant les appartements des Tuileries, jetèrent leurs bonnets rouges sur le lit du roi, en formèrent une pile, et dirent : Puisse-t-il se coiffer une bonne fois de la liberté, il n'en dormira que mieux.

Tout cela entretenait Paris dans un état d'excitation extraordinaire. Les théâtres devinrent des arènes de gladiateurs, et là, généralement plus nombreux, les aristocrates triomphaient. Mme Campan rapporte que, vers la fin de ce mois de février, comme la reine, sa sœur et sa fille assistaient un soir à la représentation des Événements imprévus, de Grétry, un effroyable tumulte s'éleva, parce que Mme Dugazon, en chantant ces paroles : Ah! comme j'aime ma maîtresse! s'était inclinée vers la reine. Pas de maîtresse, pas de maître, liberté! crièrent aussitôt, du parterre, plusieurs voix passionnées. Vive la reine! répondent ceux des loges et du balcon. Les colères s'allument, le parterre se divise, on se bat, les Jacobins plient, et la reine se retire, ardemment applaudie par ses chevaliers, victorieux. Pareille lutte au théâtre Molière , quelques jours après ; seulement , cette fois , le peuple du dehors s'en mêla, et deux pages du roi furent traînés dans le ruisseau. Ce sont là de vulgaires désordres sans doute, et regrettables, mais qui n'ôtent pas plus à la Révolution sa grandeur que le bouillonnement partiel des flots autour de quelques écueils n'ôte sa majesté à la mer. •

Les Constitutionnels y virent un prétexte pour attaquer les clubs. Yaublanc et Ramond les dénoncèrent avec un emportement qui n'était pas exempt de courage, et un membre du

côté droit, Mouysset, afin d'empêcher la réunion des députés soit aux Jacobins, soit dans d'autres sociétés populaires, proposa à l'Assemblée de décréter que toutes les fois qu'il n'y aurait pas séance le soir, la salle serait ouverte aux représentants pour des conférences non officielles. Mais cette motion, qui menaçait l'influence des Girondins, fut si heureusement combattue par Lasource, Guadet et leurs amis, qu'elle tomba, non sans avoir donné lieu à un débat enflammé.

L'attaque dirigée contre les sociétés populaires ne lit que redoubler leur énergie. Elles n'avaient pas attendu le résultat pour braver leurs détracteurs. Aux Jacobins, dans la séance du 22 février, Chabot et Merlin étaient venus prêter le serment solennel de « rester invariablement attachés aux incorruptibles Jacobins; » Robespierre avait prononcé ces fièrès paroles : « Où est-il celui qui osera porter la main sur ceux que le peuple protège? Je mets nos ennemis au défi de le tenter; » et à l'instant même une députation de patriotes, paraissant à la tribune, avait dit : « Nos piques sont prêtes à vous soutenir. »

Mais ce qui servit plus que tout le reste à rallier le peuple autour des Jacobins, ce fut un nouvel office envoyé de Vienne, en ce temps-là même, et où l'empereur d'Allemagne les dénonçait d'une manière aussi violente que téméraire. En réponse à la demande d'explications présentée par le minisire de Lessart, Léopold justifiait les ordres qu'il avait donnés au maréchal Render, par la nécessité de mettre un prince de l'Empire à l'abri d'une agression injuste, dans le cas où elle aurait lieu ; il rappelait ses efforts pour le maintien de la paix, insistait, sur ce fait que les émigrés avaient été désarmés et dispersés, attribuait un caractère purement défensif et de précaution au concert des souverains, se plaignait amèrement des provocations incessantes de l'Assemblée, et après avoir peint sous les plus sombres couleurs l'état de cap li vite de son royal beau-frère, l'anarchie à laquelle la Fiance gémissait en proie et son pouvoir contagieux, rejetait tout le mal sur les Jacobins, « secte pernicieuse d'hommes qui n'étaient pas seulement les ennemis du roi, mais ceux du repos public et les perturbateurs de la paix. »

Ce document, qui portait la date du 17 février et la signature du prince de Kaunitz, fut communiqué à l'Assemblée par de Lessart, dans la séance du 17 mars, et accueilli par des murmures, par des ricanements sardoniques, par des exclamations méprisantes, qui annonçaient assez l'effet qu'il produirait, au dehors, sur l'opinion publique. La vérité est qu'il ne fut pas plutôt connu, qu'il y eut tempête de malédictions et de colères. Les conseils menaçants qu'un monarque étranger s'avisait de donner à la France parurent le comble de l'insolence et de la folie. Les Constitutionnels eux-mêmes, n'osant aller contre cette légitime révolte de la fierté nationale, feignirent d'y entrer.

Suivant Mme de Staël, c'étaient les mystérieux conseillers de la reine, Duport, Rarnave, qui avaient rédigé cet imprudent office, et elle ajoute expressément (pie le modèle en fut envoyé par Marie-Antoinette ell e-mème au comte de Mercy-Argenteau, lequel s'empressa de le faire parvenir à Léopold. De son côté, et tout en disant que le document porte le cachet du style de la chancellerie impériale, l'auteur des' Mé moires lires des papiers d'un homme d'État assure que l'Empereur, ayant sous les yeux un mémoire que la reine lui avait adressé sur l'état des partis, minuta de sa main les passages dirigés contre les Jacobins, passages auxquels son chancelier de Cour et d'Etat n'eut plus qu'à étendre ensuite la forme diplomatique. Ce qui est certain, c'est qu'on crut

généralement, dans le public, que l'office du 17 février avait été réellement concerté entre le roi de France, Léopold, et leurs conseillers intimes. Il n'en fallait pas davan tage : le déchaînement des esprits fut terrible. On approchait, d'ailleurs, des heures tragiques. Un jeune et beau Marseillais, Barbaroux, parut aux Jacobins, et dit d'un ton de voix qui émut, puissamment toutes les âmes • « Les Marseillais sont en marche » Les nouvelles des provinces dont chaque jour les députés entretenaient l'Assemblée nationale, témoignaient de l'ardeur immense dont la France se sentait animée. Dans la Loire-Inférieure, les femmes demandèrent à être chargées de la défense des villes.

Un seul obstacle à la guerre restait encore..., et il venait d'être levé par le destin : le l'r mars, au moment même où son office parvenait à l'Assemblée, Léopold était mort ; il était mort presque subitement, dans une crise de vomissements convulsifs, n'ayant auprès de lui qu'un valet de chambre, et lorsque toute la ville de Vienne le croyait en parfaite santé. Qui l'avait frappé, ce coup imprévu? Etait-ce bien la nature? Léopold avait toujours été dévoré de la soif des voluptés ; d'après des témoignages peu récusables, on trouva dans son cabinet des traces singulières de ses galanteries : une collection d'étoffes précieuses, de bagues, d'éventails, et jusqu'à cent livres de fard superfin ; il avait plusieurs maîtresses à la fois , dona I.ivia , la Prohaska, la comtesse de Wolkenstein, et il ne s'était pas fait scrupule de présenter la dernière à l'impératrice, au risque de lui briser le cœur; s'il avait rendu à la liberté Théroigne de Méricourt, devenue sa prisonnière, c'était en considération des grands yeux noirs de la jolie Liégeoise, circonstance dont celle-ci oublia de se vanter lorsque, de retour à Paris, elle courut aux Jacobins raconter ses aventures; enfin l'on donne pour constant qu'il faisait un usage immodéré, dans sa poursuite du plaisir, de certains excitants connus en Italie sous le nom de diavolini, et qu'il préparait lui-même. Sa mort pouvait donc être rapportée à des causes naturelles. Telle ne fut point cependant l'opinion générale. Des bruits d'empoisonnement coururent, appuyés sur le témoignage de Lagusius, médecin du prince. Les Jacobins et les émigrés furent tour à tour accusés de ce crime : les premiers, parce qu'on les jugeait intéressés à se débarrasser d'un ennemi revêtu de la pourpre ; les seconds, parce qu'on les savait irrités jusqu'au délire de la répugnance de Léopold à armer la contre-révolution. Pour ce qui est des moyens adoptés, des récits divers furent répandus. Les uns prétendirent que, dans un bal masqué, et à la faveur de son déguisement, une dame lui avait offert des bonbons empoisonnés; les autres affirmèrent qu'on s'était servi de la main même d'une Italienne qu'il aimait tendrement.

La mort de Léopold servait la foi tune des Girondins en précipitant la guerre : la mort de Gustave III vint, quelques jours après, ajouter à leurs succès en privant la coalition du plus enthousiaste de ses futurs capitaines. Le 16 mars, le roi de Suède était au moment de se rendre à un bal masqué, lorsqu'il reçut une lettre anonyme lui annonçant qu'il y était

attendu par la mort. Des bruits d'assassinat prochain,

' semés à profusion depuis quelque temps, jamais réalisés, avaient façonné son cœur à la confiance : il se mit à sourire et partit; arrivé dans la salle du bal, à une heure avancée de la nuit, il se mêla gaiement à la foule, puis s'étant assis à côté du comte d'Essen : « Eh bien, lui dit-il, n'avais-je pas raison de mépriser cet avertissement tragique? Si l'on en voulait à ma vie, quel moment serait plus favorable que celui-ci pour me l'arracher? » Il se leva, et se. perdit de nouveau dans le tourbillon. Soudain un mouvement étrange se

fait autour de lui; le comte de Horn l'aborde, et prononce ces mots, signal convenu, signal sanglant : Bonsoir, beau masque. Au même instant^ un coup de pistolet retentit, et le roi tombe, atteint d'une blessure mortelle. Ordre fut aussitôt donné de fermer les portes, et tandis qu'on transportait le prince dans une chambre voisine, des gardes postés au seuil de la salle faisaient démasquer les assistants, visitant leurs habits, prenant leurs noms, et, d'un œil soupçonneux, interrogeant leurs visages.

Nul ne se trahit, nul ne fut arrêté; mais on trouva par terre le pistolet qui avait servi au meurtre et un couteau semblable à celui qu'avait employé Ravaillac. Ces armes ayant été le lendemain reconnues par l'ouvrier qui les avait fournies, il déclara les avoir vendues à un gentilhomme, ancien officier aux gardes, nommé Anckarstroëm. Le dernier de tous, Anckarstroëm avait quitté la salle du bal, et c'était lui qui effectivement était l'assassin. A la haine profonde dont les nobles suédois poursuivaient Gustave III, leur tyran, il associait la violence d'un ressentiment particulier, né de la perte d'un procès où le roi était intervenu ; mais il est faux, comme l'ont avancé les panégyristes de sa victime, qu'il eût voulu livrer la Finlande aux Russes, et que, condamné à mort pour cette trahison, il n'eût été redevable de la vie qu'à la générosité du roi de Suède. L'ardeur de la vengeance agitait tellement son cœur, qu'admis dans la conjuration, il avait sollicité comme une grâce l'honneur de porter le coup, ce qu'il ne put obtenir que sur la désignation du sort, les jeunes comtes de Ribbing et de Horn lui ayant disputé ce sinistre privilège. Arrêté, il déploya une intrépidité morne, et, suivant plusieurs, refusa constamment de nommer ses complices. D'autres prétendent qu'il ne montra de la fermeté que dans ses premières réponses et finit par tout avouer. Ce qui est certain, c'est que les conjurés furent découverts, et tous ils appartenaient à la noblesse. De ce nombre était Lillienhorn, major des gardes bleues, que le roi avait comblé de faveurs, et qui, aux approches de l'heure fatale, combattu de sentiments contraires, avait écrit la lettre anonyme dont l'orgueil de Gustave refusa de tenir compte. Un autre conjuré, le baron Rjelike, prévint son arrestation en s'empoisonnant. Un troisième, le comte de Ribbing, fut indiqué par le roi lui-même comme devant appartenir à la conspiration, et cela par suite d'un incident singulier. Sur son lit de mort, Gustave se ressouvint qu'au mois de janvier précédent, comme il partait pour Gêfle, une diseuse de bonne aventure se présenta tout à coup, et lui cria : Sire, défiez-vous du mois de mars et de la première personne que vous allez rencontrer. Or, cette première personne se trouva être Ribbing.

Anckarstroëm, le seul des conjurés qu'on exécuta, fut condamné à être décapité, après avoir été battu de verges pendant trois jours. Du haut de la charrette qui le traînait au supplice, on le vit promener sur la foule des regards tranquilles. Ce fut seulement sous la main du bourreau que, son courage paraissant fléchir, il réclama quelques minutes pour demander pardon à Dieu.

Quant à Gustave III, il expira après quatorze jours de souffrances supportées avec courage. Dans l'intervalle, il lui échappa ce mot singulier : Je voudrais bien savoir ce que Brissol dira de ma mort ?

De telles paroles ouvraient carrière aux commentaires les plus venimeux : les révolutionnaires de France furent accusés de préluder par le régicide à la guerre. Comme si l'assassinat de Gustave III ne s'expliquait pas do reste par les deux coups d'Etal qu'il avait successivement frappés en 1772

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et en 1789, coups d'État que marqua un mélange inouï de duplicité et d'audace, d'insolence et d'hypocrisie ! Comme si la noblesse suédoise avait eu besoin que la propagande française lui remit en mémoire le jour où, après avoir environné de grenadiers la salle des Etats, Gustave tira de sa poche un livre de prières et força les gentilshommes, saisis d'effroi, à

chanter une hymne d'actions de grâces au Tout-Puissant pour le coup sous lequel ils succombaient?

Les émigrés pleurèrent fort la perte du roi de Suède : « Il y a maintenant du ride dans le Nord, » disaient-ils tristement; mais plus que de leurs regrets l'ombre de Gustave se put enorgueillir de la joie des Jacobins!

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