CHAPITRE VIII
LES COMPLOTS
E mois d'avril dont les agitations viennent d'être rappelées ne fut pas marqué seulement par les fureurs du fanatisme religieux. L'homme d'épée y figure à côté de l'homme d'Église. La contre -révolution pouvait compter sur le prêtre : il lui fallait le soldat.
Aussi, pendant que la chaire poussait aux révoltes et le confessionnal aux trahisons , le désordre , sourdement propagé, gagnait les régiments. Des artisans de complots allaient semant dans l'armée des rivalités meurtrières. Des hordes de mendiants étrangers accoururent du dehors, guidés par des chefs mystérieux , et les chemins se couvrirent de vagabonds napolitains , sardes et piémontais que d'invisibles mains précipitaient sur Paris On dégarnissait les places frontières, on soulevait les garnisons. Il y eut à Metz, à Saumur, à Vitry-le-Franç.ais , des commencements de révolte, et Lille fut au moment de voir se renouveler dans ses murs ce que Tacite raconte de la grande sédition des légions de Pannonie.
Il y avait à Lille, à cette époque, quatre régiments : deux de cavalerie, les chasseurs de Normandie et la Colonnelle générale; deux d'infanterie : Royal -Vaisseau et la Couronne. Les premiers passaient pour être royalistes ; parmi les seconds , au contraire, l'esprit des jacobins dominait. La guerre civile était là en germe : de quel côté vinrent les excitations factieuses?
Quand les passions ennemies sont en présence, leur tendance à se heurter est servie par tant d'imperceptibles causes, qu'il est bien difficile, dès que le choc a eu lieu, de savoir au juste à quelle circonstance particulière on le doit attribuer. S'il en faut croire Bertrand de Molleville, ce fui l'arrivée à Lille du mulâtre Saint-George qui troubla tom Autre est le dire de la plupart des auteurs ou journalistes du temps; seul, en cette occasion, le royalisme fut coupable : ils l'affirmèrent; el, dans sa feuille, Camille Desmoulins accusa formellement Mme de Clermont-Tonnerre, un déserteur de l'Assemblée, nommé Noyelle, et enfin le marquis de Li-
LES COMPLOTS
varot , qui commandait dans les Flandres en l'absence du prince de Robeck.
Quoi qu'il en soit, un soldat du régiment de la Couronne ayant été tué en duel par un chasseur de Normandie, la que-
relle, qu'un échange d'insultants propos avait préparée, s'étendit et menaça Lille d'une conflagration épouvantable. Royal-Vaisseau prit violemment parti pour la Couronne; la Colonnelle générale se rangea du côté des chasseurs de Nor-