CHAPITRE IV
FUITE DU ROI
IX cents sectionnaires enveloppaient le château d'une surveillance armée. Devant la porte exté rieure, deux cavaliers vigilants; à tous les poste:.. du dehors, la garde nationale, attentive, et inquiète; des sentinelles à chaque porte du jardin, le long de la terrasse sur la rivière, de cent pas en cent pas, «tes sentinelles. Les baïonnettes se hérissaient partout, dans l'intérieur même du palais, oui partout, et dans les issues qui conduisaient au cabinet du roi et sur le chemin des appartements de la reine, et jusqu'au fond d'un petit corridor noir où se trouvaient des escaliers dérobés poui le service des deux grands captifs. Ils étaient épiés, d'ail leurs, par quiconque les approchait, depuis les premières femmes de chambre jusqu'aux derniers valets de pied. Malheur à eux s'ils ignoraient l'art de se comprendre par certains signes, s'ils n'avaient pas su créer pour leur usage quelque langage inconnu; car les murailles regardaient et écoutaient !
On ne désespéra point cependant.... Mais, d'abord, où fuir, et de quel côté? Depuis assez longtemps, le roi avait jeté les yeux sur Bouille ; il correspondait avec lui en chiffres. A la suite d'un échange de lettres mystérieuses, Bouille, qui avait dès le commencement mesuré toute l'étendue des périls , s'offrit sans réserve , ave: un calme intrépide et morne .
Entre lui et son maître, il fut convenu que le lieu de retraite serait Montmédy, ville très-forte, sur les confins de la Champagne. Là, on avait presque le pied sur les terres de l'empereur, on était dans le voisinage du Luxembourg, et. en cas de malheur, les Autrichiens accouraient.
Restait à savoir par quelle route le roi gagnerait Montmédy : Bouille proposa celle de Reims, plus aisée à couvrir, et qui donnait peu de villes à traverser. Mais c'était dans cette ville qu'avait eu lieu le sacre, et la figure de Louis XVI y était trop connue : il fut décidé qu'on prendrait la route de Ghàlons, par Clermont et Varennes. Bouille se chargea (!<•
tout, depuis Châlons -sur-Marne, la première ville de son commandement en venant de la capitale, et, de son côté, la reine prit sur elle de tout préparer pour la sortie de Paris.
Il y avait, au rez-de-chaussée des Tuileries, un appartement qui s'ouvrait sur la cour des princes et sur la cour royale. Or, ni l'une ni l'autre de ces deux issues n'était gardée, et, de plus, les sentinelles qui garnissaient les cours étaient celles dont on avait le moins à redouter la surveillance, accoutumées qu'elles étaient à voir sortir du château beaucoup de monde à la l'ois, particulièrement vers onze heures du soir, lorsque le service du château était fini. Si l'évasion était possible, c'était par là. Malheureusement, pour se rendre à cet appartement, que le duc de Villequier avait occupé et que son départ avait laissé vide, il fallait traverser la chambre de Mme de Ronchreuil , une des femmes attachées au service de la reine. Marie-Antoinette prétexta quelques arrangements intérieurs qui la forçaient de disposer de cette pièce, elle s'en empara, se procura la clé de l'appartement de M- de Villequier, et ne songea plus qu'aux autres dispositions jugées nécessaires.
Du soin de tenir prêts chevaux et voitures, la reine chargea le comte de Fersen, jeune seigneur suédois, qui lui avait voué un culte poétique. Gomme courriers, on choisit trois gardes du corps, MM. de Valory, de Moustier et de Malden, que le comte d'Agoult désigna. Un passe-port qui pût servir à toute la famille royale était indispensable: par une heureuse coïncidence, il arriva qu'une dame russe, la baronne île Korff. amie du comte de Fersen, venait de se faire donner un passe-port pou' elle, deux enfants, un valet de chambre et deux femmes. M. de Fersen n'eut pas de peine, à obtenir de Mme de Korff qu'elle feindrait d'avoir laissé tomber ce passe-port dans le feu, le lui céderait et en demanderait un autre.
Bouille avait désigné au roi, comme pouvant lui être trèsutile dans des circonstances imprévues, le comte d'Agoult, oflicier plein d'expérience et de bravoure; mais la place qu'il devait occuper dans la voiture fut vivement réclamée par Mme de Tourzel, gouvernante des enfants. C'était un droit de sa charge! Et telle est la misère de la vie des cours, que ce devoir d'étiquette parut absolument inviolable. Mme de Tourzel fut donc mise du voyage, et ce fut à elle que l'on conféra le titre de baronne de Korff. La reine devait voyager en qualité de gouvernante el s'appeler Mme Rochet. 11 lui convenu que la princesse Elisabeth serait Rosalie, demoiselle de compagnie, et (pie Louis XVI, sous le nom de Durand, jouerait le personnage de valet de chambre. An comte de Fersen, depuis Paris jusqu'à Bondy, était réservé le rôle de cocher.
Tout n'était, dans ces pré] cirai ifs , qu'imprévoyance et fausses mesures. Prendre pour courriers trois jeunes gardes du corps sans habitude du service des postes, au lieu de trois courriers véritables, connaissant la route, payant de mine, sachant mettre la main aux traits, faire aller les postillons, parler leur langage, n'était-ce point se trahir soimême d'avance? Du moins, si ces trois gardes du corps avaient connu Paris! Mais non. Et, chose plus él ange, Fersen, le cocher Fers m , ne le connaissait pas davantage! Mais il était dit qu'on accumulerait les imprudences. Une des grandes préoccupations de la reine, qui le croirait? était d'avoir à Bruxelles un trousseau complet, tant pour (die que pour ses enfants. Chargée de le faire faire ou de l'acheter Aime Gampan raconte qu'elle était obligée de sortir presque déguisée, et d'aller commander six chemises dans une boutique, six dans une autre, ici des robes, là des peignoirs.
Toute une soirée fut employée à l'emballage des diamants, el la reine lit partir, sous le prétexte, en vérité bien transparent, d'en faire cadeau à l'archiduchesse Christine, son nécessaire de voyage.
En même temps, et par une inconséquence singulière, on poussait la dissimulation jusqu'au mensonge. Louis XVI déclarait formellement au général Rochambeau que jamais il n'avait eu l'intention de quitter Paris; il en donnait si bien l'assurance à Mme de Lamballe, que celle-ci la transmettait à son médecin, M. Staëffert ; avec une bonhomie parfaitement jouée, le roi annonçait qu'il irait à la procession de la Fête-Dieu et payerait les frais du reposoir ; ou bien, û faisait mettre une pierre de la Bastille sur la table du conseil. De son côté, la rein§ assurait que, pour traîner le char triomphal de Voltaire, dont Paris attendait les cendres, elle voulait fournir un attelage de deux chevaux blancs. Rencontrant M. de Montmorin, elle lui demanda s'il avait vu Madame Elisabeth, et ajouta : « J'ai fait tout au monde pour la décider à assister à la procession de la Fêle-Dieu ; elle paraît s'y refuser : il me semble pourtant qu'elle devrait bien faire à son frère le sacrifice de son opinion. » * Mais ce voile dont on essayait de se couvrir, on le déchirait à chaque instant soi-même. Fersen avait fait confectionner la voiture qui devait servir au voyage : c'était une berline énorme, si énorme qu'on ne pouvait manquer de la remarquer. Désiranl s'assurer de sa solidité, il l'essayait, traînée rapidement par six forts chevaux, sur la route de Vincennes, lorsqu'il fut rencontré par le duc d'Orléans , qui s'y promenait avec Mme de Buffon : œ Ètes-vous fou, mon cher comte, s'écria le prince ; vous jouez là un jeu à vous casser le cou ! — C'est que je ne veux pas que ma voiture rompe en route. — Pourquoi donc est-elle si grande? Nous enlèverait-elle tout un chœur d'Opéra? — Non, monseigneur, je vous le laisse. — Adieu, bon voyage! » Ils se séparèrent, et trois jours après, le prince eût pu donner le signalement de la voiture, ce qu'il ne" fit pas.
Tout à coup un article foudroyant est lancé. Marat, de sa plume que le peuple se plaît à regarder comme prophétique, laisse tomber ces mots effrayants : « Une personne attachée au service du roi l'a surpris fondant en larmes dans son cabinet et s'efforçant de cacher ses pleurs à tous les regards
On veut à toute force l'entraîner dans les Pays-Bas, sous
prétexte que sa cause est celle de tous les rois de l'Europe
Vous êtes assez imbéciles pour ne pas prévenir la fuite de la famille royale. Parisiens, insensés Parisiens, je suis las de vous le répéter : ramenez le roi et le dauphin dans vos murs, gardez-les avec soin; renfermez l'Autrichienne, son beaufrère, le reste de la famille. La perte d'un seul jour peut 'être fatale à la nation, et creuser le tombeau à trois millions de Français. »
Voici le secret de cette prédiction. Parmi les patriotes qui pourvoyaient de nouvelles l'Ami du peuple, était un nommé Javardin, amant, d'une blanchisseuse qui comptait au nombre de ses pratiques plusieurs personnes de la cour. Cette femme I rouva dans la poche d'une dame attachée à la reine une lettre sans adresse, à demi déchirée, où néanmoins on lisait encore : les papiers sont prêts, on va préparer les voilures pour partir. La blanchisseuse remit cette lettre à Javardin. qui n'eut rien de plus pressé que de la communiquer à Marat.
L'éveil, du reste, avait été' donné de divers côtés. L'abbé Maury avait demandé un passe-port, et on s'en était inquiété; Carra prétendait avoir reçu des confidences ; un caisson du comte de Provence, contenant de l'or, de l'argent et
FUITE DU ROI
des assignats, avait été saisi et porté à la Ville. S'il est vrai que, peu de jours avant la fuite, s'entretenant avec M. d'Ormesson, Lafayette ait ouvert un placard, en ait tiré un morceau de drap, et ait dit : « Voici l'échantillon de l'habit que le roi se fait faire pour partir, * cette circonstance affirmée par l'abbé de Montgaillard, parait peu croyable ; mais ce qui n'est pas douteux, c'est qu'on avait fait passer des avis décisifs à Bailly, à Lafayette, et à son aide de camp, M. de Grouvion. La maîtresse de ce dernier, employée au château, adressa au maire de Paris une dénonciation en forma : elle y déclarait qu'on faisait aux Tuileries d'actifs préparatifs de départ ; qu'elle avait deviné le motif de l'envoi du nécessaire de voyage ; quelle avait trouvé des diamants épars avec du coton sur le canapé de l'entre-sol de la reine, aux Tuileries. Badly garda le secret , au risque de commettre une trahison envers le peuple ; Lafayette et Gouvion l'imitèrent, se contentant de redoubler de vigilance.
Le départ ayant été fixé à la nuit du dimanche au lundi, 19 et 20 juin, on se hâta d'en instruire Bouille, qui sur-lechamp prit ses mesures.
L'itinéraire du roi, à partir de Ghâlons, était celui-ci :
D'abord, à trois lieues de Ghâlons, sur une petite rivière qu'il faut nécessairement passer, Pont-de-Somme-Vesle ; puis, à quatre lieues, de là, Sainte-Menehould ; puis, à pareille distance, Clermont en Argonne, après Glermont, le chemin se bifurque : celui de la droite est la grande route de Verdun; celui de la gauche conduit à Varennes; de Varennes à Dun, d y a cinq lieues; à Dun, que six lieues à peine séparent de Montmédy, on passe la Meuse sur un pont, et l'on gagne la grande route de Verdun à Montmédy, en laissant Stenay sur sa gauche.
Les arrangements de Bouille consistèrent à placer, pour protéger la fuite de la famille royale :
A Pont-de-Somme-Vesle, quarante hussards de Lauzun, sous le commandement du duc de Ghoiseul ;
A Sainte-Menehould, quarante dragons du régiment royal, sous les ordres du capitaine Dandoins;
A Glermont, cent dragons du régiment de Monsieur et quarante du régiment royal, commandés par le comte Charles de Damas ;
A Varennes, soixante hussards de Lauzun, commandés par le sous-lieutenant de Rodwel, le chevalier de Bouille et M. île Raigecourt;
A Dun, cent hussards du régiment de Lauzun, sous les ordres du chef d'escadron Deslon.
Pour se mettre en état de recevoir promptement les informations et de donner sans retard les ordres nécessaires, Rouillé- devait lui-même se tenir entre Stenay et Dun, à peu près au centre de ses cantonnements.
Mais la route à parcourir était une des plus soupçonnées; le passage de beaucoup d'émigrés y avait rendu les populations défiantes à l'excès, et la Révolution, là plus que partout ailleurs, avait l'œil sur ses ennemis : qu'allait-on penser de ces mouvements de troupes?... Bouille espéra déjouer les alarmes, en répandant le bruit d'un convoi d'argent pour la solde des régiments, et il couvrit sa sortie de Metz du prétexte d'une tournée qu'il avait eu soin d'annoncer d'avance. « J'avais tellement persuadé le public, écrit-il dans ses Mémoires, que les Autrichiens rassemblaient un corps de troupes dans cette partie, i u iqu'il n'y eût aucun mouvement sur les frontières, que j'eus la possibilité de faire marcher dans les environs de Montmédy le peu de bons régiments qui me restaient. »
l'ai un les personnes qui avaient la confiance de la reine,
était le baron de Goguelat, officier au corps des ingénieurs géographes : ce fut lui qui reçut mission de reconnaître la route et de rendre compte au roi des dispositions de Bouille. Le secret fut aussi confié à MM. de Damas, Dandoins, d'Hoffelize, de Klinglin, Heyman, mais seulement à la veille de l'exécution. Quant aux autres commandants, on leur laissa croire qu'il ne s'agissait que d'escorter un trésor.
Tel était l'état des choses, lorsque, le 15 juin, Bouille reçut à Longwy une lettre par laquelle le roi l'instruisait que son départ était retardé; qu'il ne partirait que le 20, entre minuit et une heure; qu'il ne pouvait mener avec lui dans sa voiture le marquis dAgoult, parce que la gouvernante des enfants de France, Mme de Tourzel, avait insisté sur les privilèges de sa charge qui lui donnait le droit de ne jamais quitter les enfants de France, "dont elle était gouvernante.
Ce retard de vingt-quatre heures venait de ce qu'une femme de chambre du dauphin, personne très-sûre qui devait prendre le service au jour primitivement fixé, s'étant trouvée malade, sa camarade, qu'on suspectait fort de jacobinisme, continua le service jusqu'au 20 ; or, comme on n'osait ni se fier à elle ni la renvoyer, on aima mieux attendre. Un pareil contre-temps était un véritable malheur: il nécessitait de nouveaux ordres, dont le moindre inconvénient était la prolongation du séjour des troupes sur des points où leur présence risquait d'amener l'orage!
Le jour du départ venu, la reine, pour éloigner tout soupçon, alla se promener en voiture sur le boulevard avec sa sœur et son fils. Elle termina sa promenade au jardin de Bout in, y resta jusqu'à neuf heures, et rentra au château.
Ge soir-là, en dépit des rumeurs inquiétantes depuis quelque temps répandues, un calme inaccoutumé régna dans Paris. Camille Desmoulins revenant, à onze heures, du Club des Jacobins, avec Danton et quelques autres patriotes, s'étonna de ne rencontrer qu'une patrouille, et ne put s'empêcher de faire la remarque que la ville paraissait abandonnée.
Vers dix heures et demie, le roi et la reine ayant soupe comme à l'ordinaire, s'étaient retirés comme pour se coucher. Dès qu'ils purent supposer le château endormi, ils se rendirent dans l'appartement de Madame Royale. « Mon frère, a raconté cette princesse dans un style d'une simplicité touchante, mon frère avait été aussi réveillé par ma mère, et Mme de Tourzel le conduisit à l'entre-sol de ma mère. Je descendis avec lui. Nous trouvâmes là un des gardes du corps, nommé M. de Malden, qui devait nous faire partir. Ma mère vint plusieurs fois nous voir. On habilla mon frère en petite fille; il était charmant. Comme il tombait de sommeil, il ne savait pas ce qui se passait. Je lui demandai ce qu'il croyait qu'on allait faire? il me dit qu'il croyait qu'on allait jouer la comédie parce que nous étions déguisés. » Louis XVI, en effet, qui devait passer pour le valet de chambre de Mme de Korff, portait un habit gris et une perruque.
Mme de Tourzel sortit la première, emmenant les enfants et accompagnée par un des trois gardes du corps. Le comte de Fersen attendait les fugitifs, sur le petit Carrousel, au coin de la rue de l'Échelle, assis en cocher sur le siège d'une voiture de remise. Lorsque Madame Elisabeth, qui suivait à peu de distance, arriva, Mme de Tourzel était déjà dans la voiture, ayant à ses côtés Madame Royale, et à ses pieds, couché dans le fond, le dauphin, qui, avec l'insouciance de son âge, s'était sans doute arrangé là pour dormir. Louis XVI vint ensuite, non sans avoir couru un grand péril; car, comme il passait assez près d'une sentinelle de la porte du Carrousel, une de ses boucles de soulier s'étant cassée, il fut obligé de la raccommoder presque sous les yeux du soldat. On n'at-
tendait plus que la reine, et elle ne paraissait pas. Qu'étaitce donc'/ Avait-elle été reconnue? Était-elle arrêtée? En proie à une anxiété terrible, le malheureux Louis XVI comptait une à une ces minutes qui, quelquefois, sont des années. Quelques instants auparavant, un fiacre vide s'étant arrêté près de la voiture qui allait renfermer les destinées de la monarchie, le cocher avait attaqué de conversation M. de Persen, le prenant pour un de ses camarades. Le hardi gentilhomme répondit avec présence d'esprit, dans*le jargon convenable. Mais la situation était moins singulière encore que tragique. Le comte se trouvait avoir sur lui une mauvaise tabatière ; il offrit une prise de tabac à son gênant confrère, et parvint à se débarrasser de lui, sans avoir éveillé ses soupçons. Enfin, on aperçut la reine, à qui on avait laissé, pour l'accompagner, le troisième garde du corps. Coiffée d'un grand chapeau qui lui couvrait le visage, et favorisée par l'obscurité d'une nuit plus noire que d'habitude, elle avait passé inaperçue, et même il lui avait été donné de croiser impunément Lafayette, qui traversait le Carrousel, juste en ce moment, dans une voiture entourée de laquais et de flambeaux. Mais , par malheur , ni elle ni son guide ne connaissaient Paris. Il en résulta qu'au lieu de prendre à gauche, ils tournèrent à droite, franchirent les guichets du Louvre, traversèrent Je Pont-Royal et s'égarèrent dans la rue du Rac. Après avoir ainsi erré plus d'une demi-heure, il leur fallut se résoudre à demander leur chemin, qu'une sentinelle du pont leur indiqua, sans reconnaître la reine. Ils revinrent donc sur leurs pas, longèrent les cours des Tuileries, et atteignirent la rue de l'Echelle, ayant perdu beaucoup de temps, lorsque, peut-être le gain d'une heure, d'une minute c'était le salut.
N'importe! Voici toute la famille réunie : les chevaux qui doivent l'arracher à la Révolution s'ébranlent sous le fouet ; on part. Il y avait à aller joindre la berline de voyage, placée au delà de la barrière Saint-Martin. Quelle fut l'inquiétude de Louis XVI, mieux instruit que son guide de la topographie de Paris, quand il sentit rouler le long de la rue'Saint- Honoré cette voiture qui emportait sa femme, sa sœur, ses enfants, tout le trésor de son cœur! Fersen ignorait ou n'avait osé prendre le plus court chemin ! On laissa la rue de Grammont derrière soi ; on traversa le boulevard ; on passa, dans
la rue de la Chaussée-d'Antin, devant les fenêtres du n° 42
— 0 Mirabeau, le roi de France serait-il forcé de fuir, si vous étiez encore là? — puis on atteignit la rue de Clichy et la maison de Mme Sullivan. Aussitôt Fersen mit pied à terre, pour s'enquérir de son postillon et. de la berline : « Partis depuis une heure et demie, » grommela le concierge, du mdieu de son sommeil. Depuis une heure et demie! Les chevaux reprirent leur course, et, par les vieux boulevards, gagnèrent rapidement la barrière Saint-Martin. La berline y était; on la prit et on abandonna le carrosse de remise, tout attelé, dans la grande rue, sans personne pour le garder ou *e ramener chez son maître.
Fersen tint les rênes jusqu'à Rondy, où la famille royale avait été précédée par deux femmes de chambre et un cabriolet de suite. Le postillon qui les avait conduites était resté, et ce ne dut pas être pour lui un médiocre sujet d'étonnement que de voir un homme, habillé en cocher de fiacre, descendre de son siège, prendre congé, avec un respect affectueux et des manières élégantes, de ceux dont il menait la berline, et monter, pour s'en retourner à Paris, dans une belle voiture qui semblait lui appartenir. Cet homme, c'était le comte de Fersen, dont la mission finissait à Rondy. Plein d'émotion, il dit adieu à cette reine, au sort de laquelle le
liait une fidélité chevaleresque. Cet adieu devait-il être le dernier?...
Deux voitures, neuf voyageurs, onze chevaux, trois courriers en vestes neuves d'un jaune éclatant, l'un assis sur le siège, l'autre galopant à la portière, un troisième courant en avant pour préparer les relais, voilà ce qu'il fallait que vissent passer devant eux, sans y prendre garde, sur une route hantée par le fantôme de l'émigration, des milliers d'hommes soupçonneux jusqu'au délire! Mais Paris, ce formidable Paris , n'ayant plus la main sur eux , les fugitifs avaient presque cessé de croire au péril, et ils se hâtaient vers Ghâlons, le cœur ouvert à l'espérance.
Cependant tout Paris était debout. Le 21 juin, dès la pointe du jour, les personnes de la domesticité du château avaient trouvé déserts l'appartement du roi, celui de la reine, et, de bouche en bouche, la nouvelle fatale était parvenue jusqu'aux quartiers les plus éloignés. Dans les rues inondées de peuple, sur les places publiques, le long des faubourgs mugissants, au seuil de chaque boutique, à la porte de chaque maison, les citoyens s'abordaient avec ces mots : « Eh bien, il est parti ! » L'étonnement, l'inquiétude, la colère furent les mouvements de la première heure. Comment avait- il pu s'enfuir? Par où? Et ses complices? Lafayette avait donc fermé les yeux, le traître ! Mais à quelle épouvantable trame se rattachait donc ce départ? La France allait-elle périr étouffée entre la guerre civile et la guerre étrangère ? Oh I ce Louis XVI, ce roi honnête homme, qui tant de fois avait juré qu'il ne partirait pas! C'était ainsi que les rois tenaient leur parole! L'Assemblée se réunit à la hâte. La municipalité, par trois coups de canon, annonça officiellement la fuite du monarque. Les clubs se déclarèrent en permanence. Ordre de mettre les scellés aux Tuileries. Défense de sortir de Paris. En même temps on battait la générale dans toutes les directions; les fameuses piques du 14 juillet, maintenant retrouvées, étaient accueillies sur la place de Grève par un tonnerre d'applaudissements ; au bruit du tambour, les malades de l'hôpital du Gros-Caillou forçaient la garde, prenaient des épées, et sortaient avec l'habit ordinaire de l'hôpital, pour défendre la patrie; les bonnets de laine reparaissaient, éclipsant cette fois les bonnets d'ours, et une foule immense se portait aux Tuileries, dont elle prenait irrésistiblement possession.
Là, l'indignation faisant place au mépris, le portrait du roi fut décroché et suspendu à la porte ; une jeune fille foula aux pieds le bonnet de la reine, dont on l'avait voulu coiffer; et, assise sur le lit de Marie-Antoinette, une fruitière vendait des cerises en disant : « C'est aujourd'hui le tour de la nation de se mettre à son aise. » Le journal de Prudhomme, qui a conservé à l'histoire ces détails caractéristiques, assure qu'on respecta le cabinet d'.étude du dauphin, mais il ajoute, phrase calomnieuse, évidemment dictée par la haine : « Nous rougirions de rapporter le titre des livres du choix de sa mère. »
Des scènes analogues se passaient sur chaque point de la ville. Et partout, le dédain effaçant la colère; partout une gaieté ironique se mêlant au dédain. Ici, on proscrivait les enseignes où figurait le mot roi, y compris le Bœuf couronné ; là, on remarquait que les petites affiches n'avaient rien dit de l'évasion, même à l'article des effets perdus ; ailleurs, des patriotes proposaient, en riant, d'envoyer des courriers au prince de Condé pour lui mesurer le nez, qui, disaient-ils, devait être singulièrement long. La motion fut faite en plein vent, au Palais-Royal, si on ramenait le roi, de l'exposer pendant trois jours à la risée publique, et de le renvoyer en-
FUITE DU ROI
suite avec ignominie. Car, « qu'en ferions-nous? Il viendrait comme Thersite nous verser ces larmes grasses dont, parle Homère. » Les femmes disputèrent aux hommes la garde des portes de la ville : « Ce sont les femmes qui ont amené le roi à Paris; ce sont les hommes qui le laissent évader, » et les hommes de répliquer : « Ne vous vantez pas tant, mesdames; vous ne nous aviez point fait là un grand cadeau. »
Comme le comte de Provence, frère du roi, s'était échappé, lui aussi, du Luxembourg, et avait pris la route de Bruxelles, où, plus heureux que Louis XVI, il arriva sans accident, la section du Luxembourg déchira un drapeau donné à Monsieur, et en fit la bourre d'un canon.
Quant aux partis, l'évasion du roi les satisfit tous également, quoique par des motifs bien divers. Les nobles, les piètres, les courtisans s'attendaient, avec une joie soigneusement dissimulée, à voir enfin l'épée de l'étranger couper ce nœud gordien qu'ils se sentaient impuissants à dénouer. Le trône, devenu vacant, plaisait aux orléanistes. Les constitutionnels espéraient amener plus facilement Louis XVI à accepter la constitution, lorsqu'il aurait perdu tout autre titre à la couronne. Les républicains comptaient prouver que la fuite du monarque était l'anéantissement du contrat passé par lui avec le peuple, et équivalait à une abdication.
Un homme, un seul homme paraissait saisi d'un trouble profond, et redoutait à l'excès le lendemain. C'était Robespierre. Mme Roland était arrivée à Paris, avec son mari, le 20 février 1791. Le 21 juin, s'étant rendue dans l'après-midi chez Pétion, elle le trouva s'entretenant avec Robespierre et Brissot de l'événement de la nuit. Brissot et Pétion étaient pleins d'allégresse, pleins d'espoir. Suivant eux, le roi, en fuyant, n'avait fait que céder la place à la République. Mais était-il presumable, était-il possible que la famille royale se fût risquée à une telle démarche sans laisser derrière elle une coalition prête à ordonner une Saint-Barthélémy des patriotes? Ainsi parlait Robespierre, et il demandait ce que c'était qu'une république ; paroles d'ailleurs assez obscures, assez ambiguës, surtout s'il est vrai qu'il les prononça a en mangeant ses ongles et en ricanant. »
Une des premières pensées du peuple, dans cette crise, avait été pour l'Assemblée nationale. « Louis XVI, avait-il dit, peut aller où il voudra, notre roi est là dedans. » Et de fait, l'Assemblée déploya beaucoup d'intelligence, de vigueur. Après avoir mande les ministres, expédié des courriers dans les départements avec ordre d'arrêter toute personne sortant du royaume; après avoir placé de loris détachements autour de la salle, assuré la liberté de ses délibérations, envoyé des commissaires pour veiller à l'ordre public, et mandé à sa barre Lafayette, Railly, Gouvion, qu'une foule ardente retenait comme coupables de complicité dans la fuite du roi, l'Assemblée fit afficher une proclamation portant :
Que les mesures les plus sévères étaient prises pour suivre la trace des machinateurs de l'évasion;
Que les citoyens devaient se reposer uniquement sur les représentants du peuple du soin de pourvoir au salut public;
Que tout mouvement tendant à exciter des troubles, toute ace adressée aux personnes, toute atteinte aux propriétés étaient des crimes de lèse-nation.
Puis, afin de mettre de l'unité et de l'activité dans le gouvernement, on décida :
Que les ministres si raient admis aux séances;. ■
Que les d crets de I Assemblée auraient force de loi dans tout le royaume;
Que le ministre de la justice y apposerait le sceau de l'État;
Que le Comité militaire se chargerait de veiller à la sûreté intérieure ;
Qu'on s'assurerait des dispositions des régiments suisses.
Tout à coup on annonce l'arrivée de Lafayette. Instruit u ) des premiers de l'invasion, il avait couru aux Tuileries; y avait écrit, de l'avis de Reauharnais et de Railly, sous sa propre responsabilité, l'ordre à tous les gardes nationaux du royaume, d'arrêter le roi; s'était rendu de là à l'Hôtel de VUle, au milieu des imprécations de la foule, l'avait étonnée par son sang-froid et désarmée par ces mots habiles : « Eh bien! de quoi vous plaignez-vous? Chaque citoyen ne gagnet-il pas 20 sols de rente à la suppression de la liste civile?» Lorsqu'il entra dans l'Assemblée, Barnave qui commençait à changer de sympathies et de haines, venait de le défendre, avec une chaleur qu'on crut généreuse, contre les soupçons dont il avait été poursuivi. Le général était en uniforme. Comme il s'asseyait à côté de Camus, celui-ci, se levant aussitôt, s'écria d'une voix passionnée : « Point d'uniforme ici ! » Ce fut le seul mouvement de nature à diviser ou à aigrir les esprits; il fut bien vite apaisé, et l'Assemblée reprit ses délibérations avec un calme qui ne se démentit plus. Duport rendit compte de l'état des différents quartiers de Paris. Lafayette et Gouvion furent entendus. Une lettre, adressée à la reine et trouvée dans ses appartements par le peuple, avait été remise au président; on s'abstint de l'ouvrir.
Les ministres étaient successivement arrivés, et Montmorin, dont le peuple avait assailli la maison, mais que l'Assemblée avait envoyé délivrer, avait été invité à prendre place parmi ses collègues. Accusé d'être au moins dans le secret du roi, il dit au président : « Il y a à parier que si j'avais donné au roi le conseil de partir, je l'aurais précédé ou suivi. » Le mot était décisif. Et, en effet, Louis XVI ne s'était ouvert de son dessein ni à Montmorin, ni à la plupart de ses serviteurs, qui, dans l'assaut livré au trône, combattaient sur la brèche : prudence profondément égoïste qui abandonnait ces malheureux au hasard des vengeances populaires! Quelle dénonciation de cette indifférence cruelle dans le billet suivant, que Montmorin écrivait au comte de La Marck, à la date du 21 juin :
« Je reçois dans l'instant une lettre du roi qui m'annonce qu'il est parti. Jugez dans quel état je dois être; je ne' sais ce qui va arriver. Je crois devoir rester. »
De Laporte, intendant de la liste civile, n'avait pas été mis non plus dans le secret, bien que chargé d'une mission qui risquait de lui coûter la vie : il apporta un mémoire que le roi avait déposé tout cacheté entre ses mains, avec ordre de le communiquer au président de l'Assemblée nationale, à un moment donné qu'on avait indiqué d'avance. Ce mémoire, intitulé Proclamation à tous les Français, commençait ainsi :
« Lorsque le roi a pu espérer de voir renaître l'ordre et le bonheur par les moyens employés par l'Assemblée nationale et par sa résidence auprès de cette Assemblée, aucun sacrifice ne lui a coûté; il n'aurait pas même argué du défaut de liberté dont il est privé depuis le mois d'octobre 1789; mais aujourd'hui que le résultat de toutes les opérations est de voir la royauté détruite, les propriétés violées, la sûreté des personnes compromise, une anarchie complète dans toutes les parties de l'empire, sans aucune apparence d'autorité suffisante pour l'arrêter, le roi, après avoir protesté contre tous les actes émanés de lui pendant sa captivité, croit devoir
mettre sous les yeux des Français le tableau de sa conduite. »
Ici Louis XVI rappelait avec amertume les journées d'octobre, son séjour aux Tuileries, les incommodités que cette demeure, inhabitée depuis plus de cent ans, avait offertes à lui et à sa famille, l'éloignement forcé de ses gardes, le meurtre de deux d'entre eux, les attaques dirigées contre l'honneur d'une épouse fidèle « qui venait de mettre le comble à sa bonne conduite, » son emprisonnement dans son propre palais, sa mise hors la constitution, la modicité de sa liste civile, les brèches faites à son pouvoir, l'omnipotence des clubs insultant à l'autorité royale avilie, l'opposition mise au départ des tantes du roi, l'émeute de Vincennes, les serviteurs les plus dévoués du trône ignominieusement chassés des Tuileries, enfin le système de contrainte qui l'avait réduit à éloigner sa chapelle, à approuver la lettre du ministre Montmoiïn aux puissances étrangères, et à aller à la messe du nouveau curé de Saint-Germain l'Auxerrois.
« D'après tous ces motifs, disait Louis XVI en finissant, et l'impossibilité où est le roi d'empêcher le mal, il est naturel qu'il ait cherché à se mettre en sûreté. Français ! et vous qu'il appelait habitants de la bonne ville de Paris, méfiez-vous de la suggestion des factieux, revenez à votre roi, il sera toujours votre ami, quand notre sainte religion sera respectée, quand le gouvernement sera assis sur un pied stable, et la liberté établie sur des bases inébranlables.
« P. S. Le roi défend à ses ministres de signer aucun ordre en son nom, jusqu'à ce qu'ils aient reçu des ordres ultérieurs, et enjoint au garde des sceaux de lui renvoyer le sceau lorsqu'il en sera requis de sa part.
« Signé ■ Louis. »
Dans le précieux manuscrit de M. Sauquaire-Souligné , que nous possédons, et où, plusieurs fois déjà, nous avons eu occasion de puiser des détails entièrement inconnus jusqu'ici, on affirme que la Proclamation aux Français fut rédigée par Monsieur. Si le fait est vrai, il y faudrait voir une preuve nouvelle de la noirceur de ce prince artificieux. Car, quoi de plus malhabile , de plus ridicule , de plus propre à décrier Louis XVI, qu'un manifeste où il exhalait, sur la modicité de sa liste civile et l'incommodité de son séjour aux Tuileries, des plaintes si peu dignes d'un esprit élevé, avouant d'ailleurs qu'il avait toujours eu en horreur cette constitution jurée par lui avec tous les dehors d'une sincérité parfaite, s'accusant ainsi lui-même de duplicité, et descendant jusqu'à donner à sa femme, à la reine de France, un certificat de bonnes mœurs !
« Perfide, lisait-on à ce sujet, le lendemain, dans la Bouche de Fer, tu as voulu imiter le roi Jean, qui appela les Brabançons et les bulles du pape pour l'aider à violer la foi promise et anéantir la grande charte d'Angleterre, signée, disait-il, malgré lui! Tu ne réussiras pas davantage. Tu te plains, comme un enfant gâté, que rien n'était prêt aux Tuileries pour te recevoir? Ingrat! Cinq à six cent mille hommes armés veillaient à ta sûreté, et n'accusaient des malheurs de l'empire que la fatale destinée des rois et les êtres vils qui t'avaient entouré. »
Ce langage exprimait avec violence un sentiment qui, dans l'Assemblée, revêtit les formes du dédain. M. de Rochambeau et les officiers généraux qui se trouvaient à Paris furent appelés et s'empressèrent de mettre leur épée au service des représentants du peuple. On chargea Montmorin d'assurances pacifiques pour les puissances étrangères. A des com-
missaires spéciaux on confia le soin d'inventorier les effets du Garde-Meuble, de surveiller la caisse de l'extraordinaire, de constater l'état actuel du trésor public; et sur leur rapport, qu'il n'avait été rien soustrait des diamants de la couronne, que le trésor public contenait 31 millions 300 mille livres, dont 10 millions en numéraire, que les payements étaient au pair, que la trésorerie les continuait activement, l'Assemblée, au milieu des acclamations des tribunes, passa froidement à l'ordre du jour.
Quant au peuple, son attitude était admirable. Les premiers transports une fois calmés, un ordre extraordinaire s'établit partout, comme par enchantement. La sérénité avait reparu soudain sur tous les visages. Les affaires s'expédiant avec la même célérité que si le roi eût été aux Tuileries, les ouvriers allèrent à leurs travaux accoutumés, les carrosses roulèrent, les spectacles s'ouvrirent. On avait vu, chose assez nouvelle, des princes se faire sentinelles, et le duc de Montpensier avait été remarqué montant la garde à la porte du Palais-Bourbon; mais à quoi bon des sentinelles? Le sentiment qui prévalait désormais était une sorte de calme méprisant et fier. Rome, après la bataille de Cannes, n'avait pas montré plus de hauteur que Paris menacé d'avoir sur les bras l'Europe entière. Ce fut au point que, la vente des biens nationaux continuant, on en vendit, dans un seul jour, pour 100 mille livres!
Mais avec ce sentiment de sécurité générale contrastait l'inquiétude Je quelques tribuns soupçonneux. Ni Camille Desmoulins, ni Ma rat, ni Danton, ni Robespierre, ni Bonnevilie, n'étaient satisfaits. L'Assemblée, qui, au point de vue constitutionnel, s'était montrée si sage, si vigilante et si forte, leur inspirait, par cela même une défiance mêlée de colère. Accoutumés à voir clair dans les intrigues de parti, ils avaient remarqué avec quelle dextérité suspecte les meneurs de la gauche monarchique avaient maintenu le piédestal, tout en s'attaquant à l'idole, et détourné de la royauté les coups qu'il leur avait fallu porter au roi. Ils pressentaient de prochaines désertions. D'où venait, par exemple, cette sollicitude subite que Barnave avait témoignée à l'égard de Lafayette? Une chose les irritait surtout : c'était l'affectation que l'Assemblée avait mise à appeler la fuite du roi un enlèvement; grossier mensonge, si grossier, qu'il en devenait puéril. Rencontrant Lafayette , Camille Desmoulins lui dit sans plus de détour : « Je pardonne à un valet de mentir, lorsque son maître le chasserait s'il disait la vérité ; mais l'Assemblée, quand elle a autour d'elle trois millions de baïonnettes! quelle bassesse ou quelle trahison! » Lafayette balbutia que le mot enlèvement était un vice de rédaction; que l'Assemblée le corrigerait. Mais il savait bien le contraire. Voulant adoucir l'ardent jeune homme, il le quitta en lui serrant la main et en disant à plusieurs reprises : « C'est bien infâme, cette conduite du roi. »
Le soir du 21 juin, les Jacobins s'assemblèrent. Robespierre y parut le visage plus sombre que de coutume. Barnave entendait faire décider que la société mère écrirait aux sociétés affiliées : « Toutes les divisions sont oubliées, tous les patriotes sont réunis. L'Assemblée nationale, voilà notre guide; la Constitution, voilà notre cri de ralliement. » Robespierre qui croyait le peuple environné de pièges, prit la parole. Dans un formidable système de dénonciation, il enveloppa le roi , ses complices couronnés , l'émigration en masse, les contre-révolutionnaires de l'intérieur, les ministres, l'Assemblée; l'Assemblée, qui essayait de tromper l'opinion sur le caractère de la fuite du roi, et qui laissait aux mains des serviteurs d'un trône déshonoré la direction des
FUITE DU ROI
forces nationales. « Dans un moment, tout 89, le maire, le général, les ministres, dit -on, vont arriver ici. Gomment pourrions-nous échapper? Antoine commande les légions qui vont venger César ! et c'est Octave qui commande les légions
de la République ! On nous parle de réunion, de nécessité de se serrer autour des mêmes hommes ; mais lorsque Antoine fut venu camper à côté de Lépidus, et parla aussi de se réunir, il n'y eut bientôt plus que le camp d'Antoine, et il