LE COMTE D'ARTOIS
cupations les plus vives. Les meneurs des comités dans l'Assemblée adressèrent, par Montmorin , au marquis de Noadles, cousin germain du représentant, et ambassadeur de France à la cour de Vienne, des instructions confidentielles, conformes à cette politique. Ils chargeaient le marquis de faire entendre à Léopold :
« Qu'il se trompait étrangement s'il les croyait animés du désir de renverser le trône ;
« Que leur but, au contraire, était de le sauver de la tourmente ;
« Que c'était pour cela qu'ils avaient rejeté sur le marquis de Bouille toute la responsabilité du voyage de Yarennes, et précipité les bataillons de la garde nationale sur ceux qui demandaient la déchéance;
« Qu'ils avaient reconnu l'inviolabilité du roi;
« Qu'ils ne cherchaient qu'à transiger avec lui, à des conditions raisonnables, sur des bases en harmonie avec les exigences légitimes de l'opinion ;
« Que, dans cet état de choses, toute tentative de l'étranger sur le royaume, au lieu de servir le roi, lui serait
funeste , en paralysant la bonne volonté des Constitutionnels, en justifiant les alarmes répandues parles Jacobins, en irritant la nation, en exaltant les passions révolutionnaires. »
Une note dans ce sens fut donc remise à l'empereur par le marquis de Noailles. Elle fit sur l'esprit de Léopold une impression profonde et acheva ce que les lettres de sa sœur avaient commencé.
Mais pendant que les Constitutionnels, par des négociations habilement conduites, détournaient Léopold de la guerre, Monsieur, à qui le roi avait, dès le 7 juillet, envoyé ses pleins pouvoirs, et le comte d'Artois, s'étudiaient, au contraire, à enflammer l'ardeur belliqueuse du roi de Prusse. Pressé par le baron de Roll, leur envoyé, Frédéric-Guillaume fit savoir aux princes français qu'il était prêt à seconder leur cause, et parut même disposé à mettre ses troupes en mouvement vers le Rhin, persuadé que Léopold allait le seconder.
Une entrevue entre les deux souverains avait été précédemment convenue, et le rendez-vous avait été fixé au château électoral de Pilnitz, dans les États de l'électeur-archevêque de Mayence. Or, le roi de Prusse était si convaincu que, de son entrevue avec l'empereur d'Autriche, sortirait la guerre, qu'il fit invite)' Rouillé à se trouver à Pilnitz, le 26 ou le 27 août, avec un plan d'opéra'ions des armées étrangères sur les différentes frontières de France. Rouillé en fit un, le soumit, à Goblentz, au conseil des princes, et ses vues ayant été adoptées dans une réunion à laquelle a sistaient les maréchaux de Rroglie et de Castries, il se rendit à Pilnitz, après avoir informé le roi de Suède de la conférence qui devait avoir lieu , et dont, selon ses conjectures, une déclaration de guerre ne pouvait manquer d'être le résultat.
Ce fut le 24 août que le roi de. Prusse arriva au château de Pilnitz, où il trouva l'empereur d'Autriche, qui l'y avait précédé de quelques heures. Frédéric-Guillaume était accompagné du prince royal de Prusse, du général prince Hohenloe - Ingelfingen , du baron de Dischofswerder et du colonel de Stein L'empereur avait à sa suite l'archiduc Français, le maréchal de Lascy , le baron de Spielmair et le comte de Palffy L'électeur était au milieu de sa cour, une des plus polies de l'Europe.
Rien de plus solennel que cette entrevue, et rien de plus propre à rendre témoignage de la grandeur de la Révolution française. Car c'était elle, elle seule, qui rapprochait, par la communauté des alarmes , deux puissants souverains qu'avaient jusqu'alors armés l'un contre l'autre les rivalités de l'ambition. Une table de quarante couverts réunit les monarques dans un banquet somptueux, auquel succédèrent une représentation théâtrale, des illuminations, le cercle, puis un souper splendide pendant lequel le baron de Roll vint annoncer l'arrivée à Dresde du comte d'Artois. Cette nouvelle étonna. Le prince n'avait point été invité; mais comme il demandait à prendre part aux conférences sous les auspices du roi de Prusse, celui-ci n'osa le repousser, et, l'empereur donnant <• son adhésion tacite », le comte d'Artois fut attendu pour le lendemain.
Dans l'intervalle, les deux souverains eurent un entretien secret qui surprit fort le roi de Prusse, en lui révélant les dispositions pacifiques de l'empereur . Les hasards d'une aussi prodigieuse aventure qu'une croisade contre une nation comme la nation française; les immenses ressources matérielles dont, elle disposait; le courage de ses enfants, qu'exalterait l'éclat inaccoutumé d'un tel péril; la surexcitation de l'esprit révolutionnaire, au milieu de l'Europe embrasée; le
danger d'une propagande servie par le contact des armes; le coup qu'une agression de ce genre pouvait porter, et à la puissance de l'Autriche en exposant les Pays -Ras, et à celle de l'empire germanique en livrant aux ravages des armées les pays bordés par le Rhin, tout cela, Léopold le fit valoir viveoient, avec autorité, et sans dissimuler que l'idée d'une guerre légèrement entreprise avait con're elle l'opinion du maréchal de Lascy, le plus expérimenté des généraux autrichiens. La conclusion de Léopold était que le meilleur parti à prendre serait de convoquer un congrès, appelé à négocier, pour la liberté de Louis XVI et le rétablissement de l'ordre, avec le parti qui dominait en France, sauf à appuyer les démarches de ce congrès par le déploiement de forces imposantes.
A ces considérations, que pouvait opposer le roi de Prusse? L'opinion de Rouillé? Mais Rouillé n'était, en ce moment, pour eux, que l'homme du roi de Suède, dont la turbulente ambition les inquiétait, dont ils désapprouvaient les desseins, et contre lequel ils avaient conçu des préventions qui rejaillissaient naturellement sur ses serviteurs. D'ailleurs, le danger personnel que feraient sans doute courir à sa sœur et à Louis XVI les fureurs qu'une semblable guerre auraient déchaînées, était, dans la bouche de Léopold, un argument bien difficile à réfuter : Frédéric - Guillaume céda; d'autant que Léopold avait su, par une adroite déférence, s'emparer de son esprit.
L'arrivée du comte d'Artois fit plus qu'animer la scène politique de Pilnitz, elle modifia un peu le résultat des premières impressions données et reçues II eut beau combattre la circonspection de l'empereur avec une fougue excessive si le sentiment des convenances ne l'eût tempérée, il eut beau mettre en avant Calonne, qui se montra souple, hardi, persuasif, pressant, il ne put obtenir qu'on tirât l'épée du fourreau ; mais ce qu'il obtint, ce fut la déclaration suivante, résultat définitif de cette conférence fameuse :
a Sa Majesté l'empereur et Sa Majesté le roi de Prusse, ayant entendu les désirs et les représentations de Monsieur et de M. le comte d'Artois, déclarent conjointement qu'elles regardent la situation où se trouve actuellement Sa Majesté le roi de France comme un objet d'un intérêt commun à tous les souverains de l'Europe. Elles espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les puissances dont le secours est réclamé; et qu'en conséquence, elles ne refuseront pas, conjointement avec leurs dites Majestés, les moyens les plus efficaces relativement à leurs forces, pour mettre le roi de France en état d'affermir dans la plus parfaite fiberté les bases d'un gouvernement monarchique également convenable aux droits des souverains et au bien-être des Français. Alors, et dans ce cas, leurs dites Majestés sont décidées à agir promptement et d'un mutuel accord, avec les forces nécessaires pour obtenir le but proposé et commun. En attendant, elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient à portée de se mettre en activité.
a A Pilnitz, le 27 août
« Siyné Léopold, Frédéric-Guillaume. »
La dernière phrase, proposée par Calonne, avait été arrachée aux hésitations de Léopold par les instances du comte d'Artois.
Telle fut cette célèbre déclaration. Elle n'était, on le voit, que comminatoire; elle trahissait les intentions pacifiques de Léopold et subordonnait l'action des deux princes allemands à l'intervention des autres puissances.
COMBINAISONS DIPLOMATIQUES
L'Espagne et les principaux souverains de l'Italie ayant reçu le manifeste, y répondirent favorablement.
L'Angleterre se prononça pour la neutralité la plus stricte ; et il peut paraître singulier que le Cabinet de Saint-James ait été le dernier à se réunir à une confédération dont il fut l'âme depuis. Mais, à cette époque, l'opinion publique en Angleterre était si opposée à la guerre, qu'au mois de mars 1791, un message royal ayant recommandé au parlement un armement maritime destiné à tenir en bride la Russie, dont les conquêtes, alors, menaçaient l'empire ottoman d'une destruction complète, le projet fut abandonné, repoussé qu'il était par le sentiment général. D'ailleurs, l'opinion de Pitt, en ce temps-là, était que l'Angleterre ne devait point intervenir dans les affaires du continent.
Quant au roi de Suède, il se plut à considérer la déclaration de Pilnitz comme un encouragement à ses desseins. Que l'Allemagne, au reste, le secondât ou non, sa résolution était prise. Pour avoir toute la liberté de ses mouvements, il avait décidé que, durant son absence, la Suède serait gouvernée par un conseil de régence ayant à sa tête le prince royal, âgé de douze ans, et à Bouille il écrivait ces fièies paroles : « Il est temps qu'on prenne un parti, car la saison avance, et pour moi, je ne connais qu'un seul obstacle insurmontable aux projets de la vie, l'obstacle physique. »
Mais c'est justement à la France révolutionnaire qu'il sera donné de montrer jusqu'où l'homme peut aller dans sa lutte contre l'impossible.