CHAPITRE II
LES CI RONDINS
a Révolution s'était développée avec tant de fougue, que les démocrates de la première assemblée étaient devenus les aristocrates de la :5//-"£j seconde.
s* Le côté droit, dans la Législative, était ce parti des Lameth qui, dans la Constituante, avait formé le côté gauche. Là siégeaient, le front chargé de soucis ei l'âme troublée, Ramon, Jaucourt, Lebrun, Beugnol . Becquaetl Grirardin, Vaublanc, Lafan-Laâelbat , Vimar, Mathieu Dumas. Sur sept cent trente députés dont se composait la Législative, le parti de la constitution en comptait cent soixante.
En face étaient les novateurs.
Au centre étaient les timides
De quel côté devaient naturellement pencher ceux-ci? Lu côté où se révélerait la force. Or, en révolution, la force, c'est le mouvement.
Les novateurs avaient d'ailleurs pour eux une puissance, bien difficile à contre-balancer là où la parole commandait aux événements : ils avaient pour eux l'éloquence. Orateur moins nerveux que Mirabeau, Vergniaud avait quelque chose de plus éblouissant, peut être. Guadet lançait ses pensées comme un sagittaire habile lance ses flèches. Le Provençal Isnard semblait homme à mettre le feu à l'histoire par des discours où se reflétait le soleil étincelant de son pays, Gensonné, plus froid, n'entraînait pas; mais il savait s'emparer de son auditoire, à force de subtilité et de finesse. Condorcet ne parlât presque jamais à la tribune et parlait peu en conversation; mais il fallait compter avec son silence plein de pensées : c'était le Sieyès des républicains. Quant à Brissot, il avait un esprit qui touchait à tontes les agitations, et une voix qui montait dans le bruit de tous les orages.
Le côté gauche, que des passions actives, le désir de paraître, l'ambition du pouvoir, et la haine naturelle de l'intelligence pour les supériorités de convention poussaient sur une pente au bout de laquelle étaient la République et la guerre, le côté gauche présentait, on le voit, un concours de talents audacieux qui ne pouvait manquer de prévaloir, et sur la îiin lération terne des Constitutionnels, et sur les incertitudes du centre.
L'Assemblée nouvelle avait, comme la précédente, son triumvirat des opinions extrêmes. Le génie inquiet et rude des Jacobins s'y personnifiait, malheureusement avec plus de violence que d'éclat, dans Merlin de Thionville, Chabot et Bazire. A l'exception de Lecointre, dont la présence rappelait le trop laineux repas des gardes à Versailles; à l'exception de Fauchet et de Thuriot, en qui revivait le souvenir de la Bastille conquise, nul, au côté gauche, n'avait son nom dans le passé de la Révolution; et à quelques-uns elle ne réservait qu'un rôle tardif : témoin Couthon, le formidable paralytique; témoin Carnet, le futur organisateur de la victoire, et Cambon, le futur homme d'Etat du papier - monnaie, et l'Alsacien Ruhl, philosophe sombre, républicain des temps antiques, qui devait se tuer le jour où il deviendrait impossible à la République de vivre.
Une assemblée pareille n'était certes pas à dédaigner. Mais comme on ne la connaissait point encore et qu'elle ne se connaissait point elle même, comme on y cherchait en vain des noms déjà illustres, comme enfin son premier pas avait été un faux pas, tous les partis furent un moment d'accord pour rendre contre elle un arrêt méprisant. « La pièce n'est plus jouée que par des doublures, » disaient les gens de cour, et ils se réjouissaient d'apprendre que les tribunes étaient ordinairement dégarnies De leur côté, les Lameth, Duport, Beaumetz, et plusieurs autres des anciens législateurs, semblaient, selon le témoignage de Dumouriez, ne se tenir à Paris que pour tourner leurs successeurs eu ridicule; et voici de quelle manière, deux semâmes après son installation,, la Législative était jugée par Marat :
« Jusqu'à présent., la nouvelle législature ne s'est annoncée que comme un corps d'hommes hunes, inconséquents, versatiles, ineptes, que quelques fripons adroits mènent par le nez, en leur donnant le change au moyen de distinctions subtiles, ou en le .r faisant peur de certains fantômes comme à des enfants i
Ce mépris ne devait pas tarder à faire place au ressentiment, à la popularité, à la haine, à la peur ; et, en attendant, la décadence de l'ancien parti dominant devenait plus visible de jour en jour. Tandis que les meneurs républicains tenaient à Auteuil, dans une maison louée par Duchatelet, l'ami intime de Condorcet, des conciliabules auxquels Sieyès assistait assidûment, c'est à peine si ceux du parti Lameth osaient se réunir à l'hôtel Richelieu, désigné' aux soupçons du peuple. Le club des Feuillants avait beau se fortifier parle nombre : ce qu'il gagnait de ce côté, il le perdait en puissance morale. Composé d'hommes naturellement modérés, qui, de temps en temps, s'avisaient de jouer la violence pour se rendre populaires , il manquait de discipline et de tenue. Gouy d'Arcy en avait été chassé comme aristocrate ; Emmery, l'auteur du sanglant décret Tout brûle, en était un des principaux personnages; Guilletin y brillait, et si les Lameth y paraissaient encore, c'était sans éclat. Aux Jacobins était le vrai foyer de la Révolution. Ils venaient de rendre leurs séances publiques, et leurs tribunes, qui contenaient quinze cents personnes, étaient remplies, étaient gardées à deux heures, comme à l'Opéra, lors de quelque grande nouveauté.
LES GIRONDINS
Pour comble, le parti constitutionnel se vit enlever une à une toutes ses positions officielles
Un décret, rendu le 1-2 septembre 1791 , ayant supprimé les fonctions de commandant général de la garde nationale pour les attribuer aux six chefs de légion, appelés à les exercer chacun à tour de rôle pendant un mois' Lafavette dut obéir à celle prescription qui rompait l'unité et la force de la bourgeoisie armée. Il résigna ses fonctions le 8 octobre, emportant les regrets de l'Hôtel de Ville, qui lui vota une médaille, et ceux de la milice parisienne-, qui lui fit présent d'une épée à garde d'or avec cette inscription : A lafayette l'armée parisienne reconnaissante; mais il fut poursuivi dans sa terra de Ghavagneux, où il se retira, par mille clameurs importunes et vengeresses. Après avoir posé la question de savoir si un tel homme avait fait plus de mal que de bien à la Révolution, le journal de Prudhomme répondait :
« Pour résoudre le problème, il suffirait peut-être de par courir la suite des numéros des Révolutions de Paris.
a On y verrait le fondateur de la Liberté américaine n'oser se rendre au vœu du peuple, sans l'approbation du monarque.
« On le verrait s'empresser de faire prendre l'uniforme aux Parisiens, et métamorphoser les soldats de la patrie en satellites du despotisme.
« On le verrait pâlir le 5 octobre 1789, à la vue des gardes nationaux en route pour Versailles; et, voulant se mé nager à la fois la cour et la ville, dire au roi : Je ne vous amène pas l'armée parisienne ; c'est elle qui m'amène à vous.
« On le verrait, par une sécurité impardonnable, livrer sa troupe au repos, au milieu de tous les dangers qui l'assiégeaient.
« On le verrait se concerter avec Mirabeau pour faire passer le décret de la loi martiale, et celui du droit de paix et de guerre, et celui de l'initiative accordée au roi, et bien d'autres auxquels nous n'obéirons qu'en rougissant.
« On le verrait, dans l'Assemblée nationale, s'opposer de tout son pouvoir à ce qu'on lût les dépêches des Rrabançons réclamant l'appui de la France devenue libre, contre Joseph II, qui rivait, leurs chaînes.
« On le verrait, dans la même tribune, voter des remercîments, et. s'il l'eût osé, les honneurs du triomphe pour son cousin, le massacreur de Nancy....
« Voilà une partie des services queLafayette a 'rendus à la Révolution française — C'est lui qui a dressé les gardes nationales parisiennes aux cérémonies religieuses et civiques ; c'est lui qui les a familiarisées au bruit du canon et aux fatigues des évolutions du matin dans le Champ de Mars ; c'est lui qui a mis les serments militaires à la mode, ainsi que les repas de bataillons, dont un seul coûta dix mille livres à défunt Mirabeau.
« Lafayette ! pour consommer la plus belle révolution du globe, il nous fallait un chef dont le caractère fût au niveau de l'événement. Plusieurs voix te nommèrent, et nous t'acceptâmes. Les muscles souples de ta physionomie, ton maintien maniéré, tes allures équivoques, tes discours étudiés, les apophthegmes, tous ces produits de l'art, désavoués par la nature, parurent suspects aux patriotes clairvoyants; les plus courageux s'attachèrent à tes pas et crièrent à la multitude idolâtre : Ce héros n'est qu'un courtisan, ce législateur n'est qu'un charlatan. Vains efforts 1 Le prestige l'emporta sur la réalité, et tu respiras sans pudeur l'encens qui n'est du qu'à la patrie.... Tu as limé les dents du lion; le peuple n'est
plus à craindre pour ses conducteurs; ils ont repris l'éperon et la verge, el tu pars ! »
Terribles adieux, dont l'extrême amertume n'était pas sans éloquence, et où l'invective associait ses emportements à des faits empruntés de la vérité !
La retraite de Lafayette comme chef des prétoriens de l'Hôtel de Ville laissait Bailly bien seul : il prit alarme de sa responsabilité et donna sa démission. Alors parut clairement le déclin, de plus en plus rapide, du parti constitutionnel. Sur dix mille six cent trente-deux électeurs qui votèrent pour la nomination du maire de Paris, Pétion, le candidat républicain, réunit près de sept mille voix; Lafayette n'en obtint que trbismille cent vingt-trois, et d'André que soixantedix-sept. Il est vrai que la reine, en haine de Lafayette, fit voter ses partisans pour Pétion, de sorte que ce dernier triompha par le concert des deux partis extrêmes. L'installation du successeur de Bailly, qui eut lieu le 18 novembre, ('•veilla parmi les membres du Conseil général de la Commune un sentiment de répulsion qui prit les dehors de l'indifférence, et parmi le peuple, de vifs transports d'enthousiasme. Le 2 décembre, les électeurs nommèrent Manuel procureur de la Commune, et, le 8 décembre, ils lui donnaient pour substitut adjoint Danton
De sorte qu'en moins de deux mois les Constitutionnels perdirent ce qu'il leur avait fallu deux ans d'efforts pour conquérir; influence parlementaire, pouvoir municipal, force armée, tout leur échappait à la fois.
A propos de l'élection du nouveau maire de Paris, Pellenc, dans une lettre au comte de La Marck, traça ces lignes caractéristiques : « Il y a eu dix mille volants et quatre-vingt mille qui. ont laissé faire. Or, à coup sûr, les absents n'étaient point pour Pétion. On a donc manqué l'élection, parce qu'on l'a voulu, et nos prétendus meneurs ne mènent rien. Les Lameth ne se mettent point en avant : ils croient tout mener par quelques fils plus ou moins embrouillés. La duchesse de Devonshire, à l'époque de la nomination de Fox à Westminster, ne se tenait pas dans son boudoir, mais dans la rue, et se laissait baiser sur la bouche. »
Cependant les Constitutionnels auraient peut-être pu défendre quelque temps encore leur crédit de toutes parts menacé, si l'influence qu'ils avaient jusqu'alors exercée sur les ministres s'était maintenue; car les ministres subissant la direction des Lameth. chefs des Feuillants, et, d'un autre côté, le roi recevant l'impulsion sans jamais la donner, il s'ensuivait que le roi, les ministres, le côté droit de l'Assemblée et les Feuillants ne formaient en réalité qu'une seule armée, qu'un seul parti, dont cette combinaison de forces semblait de nature à prolonger l'existence. Mais la même fatalité qui avait renouvelé les éléments du Corps législatif, décentralisé l'action de la garde nationale et livré l'Hôtel de Ville à la Révolution, poussait à la désorganisation du ministère.
Le 1er octobre, Bertrand de Mollevillc fut appelé à remplacer Thévenard au département de la marine. C'était un royaliste exalté, et rien n'était plus propre que cette nomina tionà contre-balancerles tendances constitutionnelles du garde des sceaux Duport-Dutertre et du ministre de la guerre Duportail. En même temps, Montmorin demandait avec instances qu'on déchargeât sa faiblesse du fardeau des affaires étran gères : de Moustiers, ministre plénipotentiaire à Berlin, fut mandé en toute bâte; mais comme c'était, un homme dont l'énergie n'aurait, pas manqué de rendre le royalisme odieux, on s'effraya, du jour au lendemain, de l'impopularité d'un tel choix. A peine fut-il arrivé, qu'on reprit l'offre qu'on lui avait
faite; et le comte de Ségur, sur qui Ton jeta les yeux, ayant retiré son acceptation presque aussitôt après l'avoir donnée. pour avoir été témoin, à l'Assemblée, d'une scène dont la violence lui fil peur, de Lessart passa au département des relations extérieures, ce qui était entrer dans la tempe! e.
D'autres changements suivirent, plus significatifs, mais d'une signification différente.
Parmi les constitutionnels de salon figurait un jeune seigneur, doué de grâce et d'esprit, aux allures brillantes, à la parole vive, plein de légèreté et de présomption. L'élégance île ses défauts l'avait mis fort à la mode dans le monde des femmes faciles. On se disait à l'oreille qu'il était le fruit d'un inceste de Louis XV, et il laissait dire.
Ce fut de ce personnage que la fille de Necker, mariée en 1786 au baron de Staél, ambassadeur de Suède en France, imagina de faire son amant et un héros. Par malheur, l'un était plus aisé que l'autre. Quoiqu'elle fût loin d'être belle et qu'il n'y eût rien dans sa personne de ce charme féminin qui manqua même à son génie, Mme de Staél possédait le genre d'attraction que donne une intelligence d'élite. Elle n'avait encore publié ni Delphine, ni Corinne; elle n'avait pas encore tracé, de l'Allemagne, ce vigoureux tableau qui nous révéla la patrie de Kant, de Gœthe et de Schiller; mais tout l'annonçait déjà comme une femme supérieure, sa conversation surtout, plus éloquente que ses écrits. Elle n'eut donc pas de peine à attirer Narbonne, et l'ayant rêvé puissant, elle le voulut tel.
Il arriva précisément qu'à cette époque Duportail eut avec l'Assemblée une querelle, à la suite de laquelle il laissa tomber de ses mains découragées le portefeuille de la guerre : aussitôt l'ardente Mme de Staël fit agir et parler en faveur de son amant. Lui confier l'épée de la Fiance, et une fois qu il la tiendrait, le pousser à devenir un homme histo-' rique en la tirant du fourreau, comme pour en frapper l'Europe, mais en réalité pour sauver le roi', voilà ce qu'ambitionnait pour l'élu de son cœur la fille du sage Necker. Les qualités de Narbonne n'étaient pas de celles «pie pouvait beaucoup priser Louis XVI. Quand on lui soumit cette candidature inattendue : « Je connais Narbonne mieux que vous, dit-il vivement, et je suis sûr qu'il n'est pas du tout propre au ministère. » Mais Duport-Dutertre et de Lessart, qui s'étaient chargés delà proposition, insistèrent ; et Louis XVI, avec sa faiblesse ordinaire, fit le sacrifice de ses répugnances.
Restait à remplir le ministère de l'intérieur, vacant depuis que de Lessart avait accepté celui des affaires étrangères : sur la présentation du garde des sceaux Duport-Dutertre, Cahier de Gerville fut, nommé.
Le portrait, suivant qu'a tracé de Cahier de Gerville un royaliste bien connu, Mallet du Pan, donnera une idée de l'effet epu» dut produire sur les gens de cour le choix d'un semblable ministre. « Cahier de Gerville était, comme Roland, un de ces fanatiques de liberté qui se croyaient sublimes quand ils n'étaient qu'insolents, austères quand ils n'étaient que grossiers. Cahier de Gerville voulait et a proposé au conseil que le roi allât prêter le serment civique à la municipalité avec sa nou velle garde. Cette infamie n'a point passé; et en plein conseil il a dit des sottises du roi : Comment s'intéresser à cet animal? Madame Elisabeth l'ayant prié de passer chez elle, il s'y rendit, après des murmures et des hauteurs. La prin cesse lui ayant recommandé une religieuse, il lui dit : « Par- « bleu, madame, si j'avais su que vous me faisiez venir pour « cela, je n'aurais pas quitté mes affaires. » — <■ Si Madame o Elisabeth, lui dit le ministre de la marine, a admiré votre « application, elle n'aura point admiré votre aménité. »
Il est certain que ce n'était point pour l'aménité de ses manières qu'on l'avait choisi, mais à cause d'une certaine popularité que, selon le témoignage de son ami Duport-Dutertre, il avait acquise comme membre de la Commune. Or, soit qu'il voulût associer ses collègues à celte popularité, ou leur en fournir la preuve, peu de jours après son entrée au con eil, il les pria tous à dîner dans son ancien petit logement, rue Beaubourg, avec Pétion, qui venait d'être élu maire, et quelques autres membres de la Commune. Là Bertrand de Molleville raconte que les ministres firent aux meneurs de la place publique toutes sortes de politesses; qu'ds les traitèrent de camarades; qu'ils furent toujours de leur avis; et que lui, Bertrand, ne dédaigna pas de jouer au billard avec Pétion, dont il avoue que la physionomie, plate et sans expression quand on l'examinait de près, était ouverte et, de loin, assez agréable. Ce sont là des scènes qui définissent une époque !
Il paraît, du reste, que cette popularité dont Cahier de Gerville faisait si bien les honneurs, n'était guère du goût de Marat; car, le nouveau ministre ayant fait communication officielle de son avènement à l'Assemblée, l'Ami du Piuple écrivit : « Il faut ici un bout de commentaire pour ceux qui ne connaissent pas le sire, et c'est le sieur Cahier lui même qui va nous le donner. Ce commentaire est contenu dans une lettre à l'adresse du sieur Lacépède, qu'il a laissée tomber de sa poche, dans un couloir où il était avec Moreau de Saint- Méry, Desmottes, Lajarre, Vinezac, Plainville, d'Hermilly. Un patriote l'a ramassée ; comme elle était ouverte, il l'a lue, et comme elle contenait des choses bonnes à publier, il m'en a fait passer une copie. » Suit cette lettre, prodige d'invraisemblance, et dont, seul au monde, Marat était capable de faire un acte d'accusation, après l'avoir inventée. Cahier de Gerville s'y vante, en un style ignoble, de n'être qu'un charlatan et un fourbe ; il assure avoir envoyé à l'Assemblée un document plein d'absurdités , plein de mensonges , uniquement pour savoir jusqu'à quel point elle était stupide et folle; il déclare que son but est de ruiner la représentation, de se moquer du peuple, de rendre le roi maître absolu, et de donner à la reine de quoi jouer tout à son aise, enrichir ses favoris et payer des espions ; avec la fatuité de la bassesse qui s'admire, il cite une proclamation de lui comme un chefd'œuvre d'astuce, et il termine en ces termes : « Hein, hein, qu'en dites-vous, hein? Est-ce là un tour à la Cahier, hein?» Ce n'était qu'un tour à la Marat!
Loin d'avoir le caractère hypocrite que lui imputait l'Ami du Peuple, Cahier de Gerville était un homme violent et rude, une espèce de paysan du Danube. Républicain dans l'âme, le seul lien qui le retînt attaché à la Constitution était le serment qu'il avait fait de lui obéir ; mais à la Constitution il préférait la Révolution, et ne s'en cachait pas. Il méprisait les rois, il abhorrait les prêtres. « Je voudrais, disait-il un jour à ses collègues en sortant du conseil, je voudrais pouvoir tenir entre mes deux doigts cette maudite vermine des prêtres de tous les pays, pour les écraser tous à la fois. » L'étiquette le révoltait. La reine lui inspirait un singulier mélange de peur, d'aversion et de défiance. Lorsque le conseil se tenait dans le cabinet du château, jamais il ne s'expliquait avec abandon, croyant Marie- Antoinette cachée derrière la porte ou dans quelque niche ; si bien que, lorsqu'il avait commencé de parler, il s'arrêtait tout court, pour peu qu'il entendît le moindre craquement dans la boiserie.
Le ministre des finances était Tarbé, homme actif, appliqué, modeste, aussi doux que son collègue de l'intérieur l'était peu, et entièrement dévoué au roi.
LES GIRONDINS
Quant à de Lessart, qu'attendait un sort funeste, il apportait aux relations extérieures un esprit fin, une santé chancelante, des opinions indécises et sa mauvaise étoile.
Ainsi, un homme de cour, plein de grâce, d'esprit, de fatuité et d'ambition, 'Narbonne ; un royaliste exalté, Bertrand de Molleville ; un républicain grondeur, Cahier de
Gerville ; un constitutionnel convaincu, Duport-Dutertre; deux personnages sans autre religion politique que leur attachement à la personne de Louis XVI, de Lessart et Tarbé, voilà de quels éléments disparates le ministère se composait.
Et pendant ce temps, l'on voyait se former le noyau du parti