CHAPITRE III
LA GLACIERE D'AVIGNON
-;H!/^)) NE nouve^e épouvantable vint fixer sur des ! .'■'' -•■'* scènes d'horreur les premières préoccupations de l'Assemblée .
Dans un chapitre précédent, nous avons exposé les déchirements d'Avignon, et mentionné par anticipation l'assassinat de Lescuyer : ce fut vers la fin d'octobre que Paris apprit les détails de ce meurtre et les abominations qui suivirent. Le sang appelle le sang. Une porte vient de s'ouvrir qui ne se refermera que sur des monceaux de victimes. C'est pourquoi il faut reprendre ce récit funeste.
On a vu que le retour dans Avignon des guerriers du camp de Monteux avait mis en présence deux partis, celui des officiers municipaux et celui de l'armée. Ce qui les divisait, c'étaient la rivalité des ambitions, la soif du commandement, l'envie; car l'un et l'autre ils étaient de cœur avec la Révolution et avec la France. MalheureuseiiK'ni, il y avait à côté d'eux, jjour les pousser à d'homicides colères, la faction des papistes, appuyée sur la portion la plus ignorante du peuple. Or, toutes les fois que dans les querelles humaines on fait intervenir l'intérêt du ciel, il est trop sûr qu'on ensanglantera la terre !
A la tête du parti de l'armée, paradait un homme d'environ quarante ans, à la taille massive, au visage couperosé, à la démarche pesante, à l'œil farouche. Un énorme sabre pendait à son côté; deux pistolets d'arçon se croisaient sur sa poitrine, et de plus petits sortaient des poches de sa veste. C'était le chef de brigands dont nous avons déjà parlé, c'était l'ex- muletier Jourdan. Quelque abruti qu'il fût par le vin et la débauche, ce misérable n'était pas incapable de tout sentiment humain. On assure que, dans la suite, on l'entendit souvent soupirer au souvenir de ses crimes. Mais il y avait du tigre en lui, et quand une fois il avait vidé la lasse de miséricorde, vase plein de café, de sucre et d'eau-de-vie, l'homme se trouvait avoir disparu, il ne restait plus que le tigre.
Jourdan, quoique le plus en évidence, était un esprit trop grossier pour être le chef d'un parti. Les vrais meneurs du parti de l'armée étaient Lescuyer, Tournai, les deux Mainvielle et les deux Duprat.
Une vive intelligence, de l'activité, un heureux mélange de modération et d'ardeur, une probité sans tache, méritaient à Lescuyer des alliés purs et un sort moins tragique.
Dampmartin, dont le témoignage, il est vrai, peut paraître quelque peu suspect, dit de Tournai : « L'enfer, peint sur son visage, habitait dans son âme. »