‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 93 sur 106 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

COBLENTZ

u mois de septembre 1791 , Marat ayant quitté ^v Paris pour quelque temps , et les chemins se Kfc& couvrant de plus en plus, chose horrible, de Français qui couraient armer les étrangers contre la patrie, il advint qu'un jour Marat fit route avec un émigrant.

L'Ami du Peuple, il faut bien le croire, puisque c'est luimême qui l'affirme, fut complètement séduit par le gentilhomme ; il fut touché de l'air de mélancolie répandu sur son visage, lui trouva « ces manières qui annoncent une éducation soignée, » et reconnut aux discours de son compagnon de voyage que c'était « un penseur. » Si, de son côté, le

gentilhomme se sentit attiré par les manières de Marat, qu'il ne connaissait pas, et par sa physionomie, c'est ce qu'on ignore. Toujours est-il que les deux voyageurs s'entendirent à merveille. Il était naturel que la conversation s'engageât sur les affaires du moment : la voici telle que Marat la rapporte, après avoir prévenu les lecteurs que par le mot lui il désigne l' émigrant, et que par le mot moi il se désigne lui-même :

« Moi. Èles-vous curieux d'assister au Te Deum que l'on va chanter à Amiens? Nous lirons sur les physionomies jusqu'où va l'enchantement du peuple pour le nouveau régime

i Lui. Ils peuvent danser et chanter tout à leur aise : cela ne sera pas long.

« Moi. Il y a longtemps qu'on les menace, et ils vont toujours.

« Lui. Patience! Avant d'agir il fallait être en mesure : ce n'est que d'aujourd'hui que nous pouvons nous réunir.

« Moi. Quand on ne renverserait pas la constitution à main armée, il est impossible qu'elle tienne : il y a trop de mécontents, trop d'hommes puissants intéressés à ramener l'ancien ordre de choses.

« Lui. Comment cela ne serait-il pas, avec les faiseurs qui, depuis deux ans, bouleversent le royaume par assis et lever?...

« Moi. Dans toute révolution où la nation se partage en deux partis opposés, il faut nécessairement que l'un des deux s lit écrasé pour que l'autre triomphe et fasse la loi. Voyez, chez les Anglais, Gromvvell, rendu maître de l'État par ses victoires, son hypocrisie et sa profonde politique. Il avait bien anéanti la monarchie et la chambre des pairs, envahi i >us les pouvoirs, rempli toutes les places de ses créatures, effrayé par l'exécution du monarque et de plusieurs courtisans, par l'exécution de lord Hamilton, de lord Holland, de lord Capel, le parti monarchique qu'il pouvait écraser : il se contenta de le surcharger d'impjts. Or, c'est pour ne l'avoir pas totalement détruit, qu'il vit ce parti se relever peu à peu, détacher insensiblement le peuple de l'amour des nouvelles maximes, ébranler son autorité, et la renverser de fond en comble à sa mort.

« Lui S'ils n'ont pas pris ce parti terrible, ce n'est pas faute d'y avoir été sollicités. Vous avez lu sans doute les feuilles de l'Ami du Peuple. C'en était fait de la noblesse, des prélats, des officiers de l'armée et. de tous les partisans du roi, si l'on avait suivi ses conseils. Il ne nous aime pas, nous 1 .; payons bien de retour. Quant à moi qui me pique d'apprécier les hommes, j'avoue que c'est le seul des révolutionnaires qui m'ait étonné. Au milieu des alarmes que devaient inspirer ses fureurs, je n'ai pu m' empêcher de convenir que c'était le seul qui eût des vues, le seul qui fut toujours conséquent à l'esprit de la révolution, et peut être le seul qui n'était pas à vendre. Le ciel, qui veillait à notre salut, a entin rendu le peuple sourd à la voix de son ami, et au lieu des grands moyens qu'il avait proposés, les intrigants députés du tiers n'ont songé qu'à ravaler les ordres de la noblesse et du clergé, qu'ils pouvaient anéantir. Il est si doux à un avocat, à un jugeur, à un notaire, de devenir l'égal d'un marquis, d'un duc, d'un prince! Jugez de l'empressement du peuple à embrasser ce système d'égalité, dans lequel on lui faisait voir son bonheur auquel il tient plus qu'à la liberté même, et qu'il est impossible de réaliser dans la société, puisqu'il n'existe pas même dans la nature. On a beau dépouiller M. le duc de Grillon ou de Montmorency de leurs noms, de leurs titres, de leurs ordres, de leurs dignités :

GOBLENÏZ

assurément on n'en fera jamais les égaux de leurs fournisseurs, de leurs ouvriers, de leurs domestiques; et quoi que l'Assemblée puisse faire, jamais elle ne rendra M. de la Borde l'égal de son décrotteur. A voir l'Assemblée compter

pour rien les préjugés nationaux, on dirait qu'elle était composée de barbares, et qu'aucun Français n'avait accès dans son sein. A la voir violenter les consciences et leur faire un devoir du parjure, on dirait qu'elle était composée d'impies

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