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des princes d'Allemagne, voisins de la France. D'accord en ceci avec le Cabinet prussien , ils donnèrent des ordres pour la dispersion des rassemblements d'émigrés. Léopold fit plus : il sévit contre quelques insulteurs de la cocarde nationale dans le Brabant, et lit communiquer par
le commandant militaire de ses troupes une note adressée au duc d'Uzès , à Bruxelles , laquelle interdisait aux émigrés français tout rassemblement , même sans armes. Au fond, l'Empereur leur était si peu favorable, et ils le savaient si bien, que lorsqu'il mourut, il y en eut, comme on le verra
plus loin, qui accusèrent ceux de Coblentz de l'avoir fait empoisonner.
Cette conduite modérée de l'Empereur, rapprochée de celle, toute contraire, que tenaient l'électeur de Trêves, l'électeur de Mayence, l'évêque de Spire, secondait à merveille le plan de guerre restreinte formé par Narbonne et les Constitutionnels qui, n'ayant à menacer que quelques petits princes allemands, croyaient pouvoir prendre une attitude belliqueuse, sans allumer une guerre générale, une guerre européenne. Un prétexte leur était fourni de parler un fier langage, de lever des troupes, et, tout en flattant l'orgueil national, d'organiser cette armée qui, selon les aveux ultérieurs de Narbonne, devait être pour le roi un appui libérateur, un refuge d'où il aurait soutenu la majorité saine et intimidé les clubs.
Aussi fut-il décidé sans hésitation dans le Conseil que la réponse du roi au message du 29 décembre serait conçue dans le même esprit et rédigée dans le même style que le message Pourquoi non ? Indépendamment de l'avantage dont nous venons de parler, la Cour y gagnait de caresser les instincts militaires du pays, de paraître s'identifier à la Révolution contre les conspirateurs de Coblentz, et de faire oublier ainsi le veto mis au décret qui les avait frappés. Seulement, on convint que, dans la réponse, plus clairement encore que dans le message, on séparerait la cause de l'Empereur d'avec celle des électeurs de Trêves et de Mayence ; car ne l'oublions pas, ce que Narbonne et les Constitutionnels voulaient, c'était, non pas une vaste et sérieuse conflagration, mais une occasion de mettre aux mains de Louis XVI une épée, se réservant de la lui faire tourner, le moment venu, contre les Jacobins. Quant à Marie-Antoinette, ses secrètes pensées nous sont dévoilées par ce passage d'une lettre adressée par elle au comte de Mercy-Argenteau , le 6 décembre 1791 : « .... Je crois que nous allons déclarer la guerre, non pas à une puissance qui aurait des moyens contre nous, nous sommes trop lâches pour cela, mais aux électeurs et à quelques princes d'Allemagne dans l'espoir qu'ils ne pourront se défendre. Les imbéciles! Us ne voient pas que s'ils font telle chose, c'est nous servir, parce qu'enfin il faudra bien, si nous commençons, que toutes les puissances s'en mêlent pour défendre les droits de chacun ; mais il faut qu'elles soient bien convaincues que nous ne faisons ici qu'exécuter la volonté des autres, que toutes nos démarches sont forcées, et que, dans ce cas, la meilleure manière de nous servir est de bien nous tomber sur le corps. »
Voilà ce qui, jusqu'ici, a complètement échappé aux bis toriens de la Révolution. Us ont cru que l'activité guerrière de Narbonne était sans arrière-pensée; ils ont cru qu'elle n'avait pour aiguillon qu'un vif désir de gloire poétisé par l'amour d'une femme célèbre; ils ont cru que la réponse du roi au message du 29 novembre n'était qu'une victoire du jeune et ardent ministre sur la faiblesse de Louis XVI; ils ont présenté enfin cette réponse comme une sorte de déclaration de guerre à l'Europe, que le pauvre monarque s'était laissé arracher en gémissant. Les Girondins eux-mêmes y furent pris, à l'époque où ces choses se passèrent. Seul, Robespierre alors soupçonna et devina la vérité. C'est ce que le récit des faits mettra hors de doute.
Le lk décembre, sept jours après l'avènement de Narbonne au ministère de la guerre, Louis XVI se rendit à l'Assemblée, accompagné de tous ses ministres. Il venait répondre en personne au message du 29 novembre. Un grand silence régnait dans la salle. D'jane voix ferme, il lut un discours où il déclarait que « si, avant le 15 janvier 1792, l'électeur de
Trêves n'avait pas fait cesser dans ses États tout attroupement et tontes dispositions hostiles de la part des Français qui s'y étaient réfugiés, lui, roi des Français, ne verrait plus dans l'électeur de Trêves qu'un ennemi de la France. » Mais il avait eu soin de dire auparavant : L' Empereur a rempli ce qu'on devait attendre d'un allié fidèle, en défendant et dispersant tout rassemblement dans ses Etats. Mes démarches n'ont pas eu le même succès auprès de quelques autres princes. » 11 ajouta : « J'écris à l'Empereur pour l'engager à continuer ses bons offices, et, s'il le faut, à déployer son autorité, comme chef de l'Empire, pour éloigner les malheurs que ne manquerait pas d'entraîner une plus longue obstination de quelques membres du corps germanique. Sans doute, on peut beaucoup attendre de son intervention, appuyée du poids imposant de son exemple, mais je prends en même temps les mesures militaires les plus propres à faire respecter ces déclarations Et si elles ne sont point écoutées , alors , messieurs, il ne me restera plus qu'à proposer la guerre. »
Ainsi, c'était à l'électeur de Trêves seulement, c'était à quelques membres du corps germanique que s'adressait la déclaration. Quant à l'Empereur, loin de le menacer, on le félicitait d'avoir loyalement rempli ses devoirs d'allié fidèle, on allait jusqu'à compter sur son intervention pour en finir avec les émigrés, et les préparatifs militaires qu'on annonçait semblaient n'avoir pour but que de suppléer à l'insuffisance de cette intervention amie !
Mais le plan que cachaient ces habiles distinctions, personne encore ne l'avait dévoilé. L'attitude martiale du pouvoir excita donc un véritable enthousiasme, et, même dans les tribunes, plusieurs voix firent entendre le cri de : Vive le roi des Français!
Louis XVI s'étant retiré, Narbonne rentra presque aussitôt dans la salle pour annoncer que cent cinquante mille hommes se trouveraient, dans l'espace d'un mois, réunis en trois grands corps d'armée, sous les ordres de Rochambeaiu Luckner et Lafayette. Il déclara qu'il était sur le point de partir lui-même, afin d'inspecter les troupes et de visiter les frontières: Il faisait appel à la confiance comme à la nécessité suprême du moment, se chargeait de dissiper tous les nuages en réconciliant le soldat avec l'officier, et s'écriait : « Le mol trahison n est d'aucune langue. »
Se hâter si fort de repousser le soupçon, c'était le provoquer. Mais déjà les Girondins remplissaient la scène du bruit de leurs clameurs belliqueuses et étourdissaient les défiances. Le 16 décembre, Brissot courut aux Jacobins appuyer Narbonne par un de ces discours pleins de verve facile et d'entraînement dont il avait le secret :
« Louis XIV déclara la guerre à l'Espagne, parce que son ambassadeur avait été insulté à Londres par l'ambassadeur espagnol. Et nous, dont les frontières sont menacées, donl les réquisitions sont rejetées, nous, hommes libres, nous balancerions ! — La défiance est un état affreux. — Le mal est à Coblentz ! » Il avouait que la Cour paraissait vouloir la guerre : « Les gazetiers qu'elle soudoie, les ministériels qu'elle protège, les sociétés impures qu'elle alimente, tous prêchent la guerre; » mais, loin d'y voir un motif de la redouter, il ajoutait : « Le pouvoir exécutif va déclarer la guerre : il fait son devoir, et vous devez le soutenir quand il fait son devoir. Il nous crie sans cesse l'union, l'union! Eh bien, qu'il soit patriote, et les Jacobins deviendront ministériels et royalistes. »
Du reste, dans ce discours, qui ouvrit le grand débat sur la guerre, Brissot, il faut bien le remarquer, ne parlait aucunement d'aller attaquer Ions les rois sur leurs trône-
DEBATS SUR LA GUERRE
ébranlés; loin de là, il s'étudiait à prouver qu'on n'avait point à craindre de voir la lutte avec Coblentz prendre ces proportions héroïques, et la preuve qu'il en donnait, c'était la situation, soit morale, soit matérielle, des diverses puissances :
« L'Angleterre? La nation anglaise nous aime, si son gouvernement nous déteste, et Tippoo combat pour nous dans l'Inde. — Léopold ? Tout lui commande la paix : ses dettes accrues, ses troupes considérablement diminuées, la source de ses revenus tarie, sa banque sans hypothèque et bientôt sans crédit. — Frédéric -Guillaume ? A Berlin, comme à Vienne, on désire la paix, parce qu'on en a besoin. Seulement, on veut y avoir Vair de soutenir la cause des rois : le traité de Pilnitz ne signifiait pas autre chose. — Gustave? Que peut un prince écrasé de dettes, et pour qui l'impôt est aussi impossible que dangereux? — Catherine? Elle entend bien moins soutenir la cause des rois et des chevaliers français qu'allumer une guerre qui occupe ses rivaux et lui permette d'atteindre la couronne d'Orient. Elle doit mépriser, et nos courtisans, et leurs préjugés, et leur ineptie. »
On voit, d'après cela, combien se sont trompés les écrivains qui, supprimant les dates, confondant les époques, ont présenté Brissot, et les Girondins à sa suite, comme ayant, dès l'abord, prêché contre les rois une audacieuse croisade. Il n'en fut rien. Le terrain sur lequel Brissot se plaça au commencement du débat, el sur lequel Robespierre combattit, fut celui de la guerre restreinte, de la guerre contre les émigrés et quelques petits princes allemands, de la guerre telle que la rêvaient Narbonne el les Constitutionnels. Brissot n'en était pas encore venu à dire : le mal est sur tous les trônes de la terre; il disait : Le mal est à Coblentz, à quoi Robespierre eut raison de répond re, deux jours après : Le mal est, avant tout, aux Tu il ries!
Cela était si manifeste, que Danton lui-même, tout porté qu'il était aux mesures de vigueur, répondit à Brissot, séance tenante : « Si la question était de savoir si en définitive nous aurons la guerre, je dirais : oui, les clairons de la guerre sonneroi t ; oui, l'ange exterminateur de la Liberté fera tomber les satellites du despotisme. Mais, messiears, quand devons-nous avoir la guerre? N'est-ce pas après avoir bien jugé notre situation, après avoir tout pesé; n'est-ce pas surtout après avoir scruté les intentions du pouvoir exécutif?»
Cependant, les patriotes d'Angleterre avaient envoyé une imputation au Club des Jacobins, et ceux-ci. pour faire honneur à leurs frères d'Outre-Manche, avaient décidé que les drapeaux anglais, américain et français seraient placés dans la salle du club, comme emblème de l'union des trois grands peuples libres. La cérémonie eut lieu le 18 décembre, deux jours après la harangue de Brissot. L'affluence était énorme, et l'expression des visages disait assez quelle émotion violente faisait battre les cœurs. En l'absence d'Isnard, de la Souze occupait le fauteuil. Aussitôt que les drapeaux entrèrent, membres du club et spectateurs se levèrent dans une te d'attendrissement, et ce cri fit retentir les voûtes : Vi-
\l 1rs h i lis peuples libres de l'univers! Alors une députation de dames fut introduite , et, s'avançant, au milieu d'un enthousiasme qui allait jusqu'aux larmes, une jeune fille alla
poser sur le bureau le présent qu'offraient aux patriotes d Angleterre les femmes de France. « Nous ne sommes point, dit elle, des dames romaines ; nous n'apportons pas des bijoux.... Ce que nous offrons à nos frères, les whigs constitutionnels, c'est une arche d'alliance où sont renfermes la carte i ■ France, le bonnet de la Liberté, l'acte constitutionnel des Français, des épis de blé, et trois étendards avec ces mots
dans les deux langues : Vivre libre ou mourir! » Vivre libres ou mourir! répétèrent tous les assistants d'une voix passionnée. Et aussitôt on décide que les bustes de Jean-Jacques, Franklin, Mably, Sidney, Price, Mirabeau, seront mis côte à côte. Le sculpteur Dufourny avait offert un buste de Franklin, son ouvrage. On apporta une épée de Damas, envoyée de Suisse par Virchaux, pour le premier qui terrasserait un ennemi de la Révolution. Isnard, qui était survenu, prit cette épée, et la brandissant : « La voilà! la voilà! Le peuple français poussera un grand cri, et tous les autres peu- I îles répondront; la terre se couvrira de combattants, et tous les ennemis de la liberté seront effacés de la liste des hommes. »
Cette scène touchante, ces paroles d'Isnard qui laissaient si loin derrière elles et tout d'un coup les limites des prédications guerrières de Brissot, ces transports où le cœur débordait, cet appareil qui parlait si vivement aux yeux répondaient fort bien au génie artiste de la Gironde, et à sa politique, sincère, mais théâtrale : Robespierre y vit un dan- . lui, l'homme aux convictions d'airain. Dans son morne enthousiasme, que jamais ne déserta la raison, il ne voulut point qu'un entraînement passager décidât des destinées de la Révolution et de la patrie. Il connaissait la France, nation fougueuse, qui a moins besoin d'être excitée qu'éclairée; il savait que nous sommes un peuple d'élan, mais un peuple qu'il est facile d'égarer en éblouissant ses regards et qui passe en un jour d'une exaltation prodigieuse à d'étranges affaissements.... Il se leva donc, aussi pensif, aussi triste cpie le jour où, lui posant une couronne de chêne sur la tête, le peuple l'avait porté en triomphe, et d'une voix grave : « Je supplie l'assemblée, dit-il, de supprimer ces mouvements qui peuvent entraîner l'opinion dans un moment où elle doit être dirigée par la discussion la plus tranquille. »
La mer soulevée ne s'apaise pas plus vite, quand le vent tombe, que l'assemblée des Jacobins ne fit, à ces froides et ies paroles de Robespierre. L'ordre du jour fut repris aussitôt, et lui commença en ces termes :
« La guerre ! s'écrient et la Cour, et le ministère, et leurs partisans. La guerre ! répètent une foule de bons citoyens, mus par un sentiment généreux, mais plus prompts à se livrer à l'enthousiasme du patriotisme, qu'exercés à méditer sur ?es ressorts des révolutions et les intrigues des Cours. Qui osera contredire ce cri imposant?... Je ne viens point caresser l'opinion du jour, ni flatter la puissance dominante. Je ne viens point non plus prêcher un lâche système d'inertie : je viens développer une trame profonde que je crois assez bien connaître. Je veux aussi la guerre , mais comme l'intérêt de la nation la demande : domptons nos
ENNEMIS INTÉRIEURS, ET ENSUITE MARCHONS CONTRE NOS ENNEMIS ÉTRANGERS. »
Grave et noble début ! Robespierre continua, plus vif, plus pressant, plus éloquent qu'on ne l'avait jamais vu Sa conviction, aux prises avec l'entraînement de tout un peuple, semblait avoir tiré de cet effort même un redoublement de magnanime énergie. Il était presque seul. Et eût-il été seul, c'eût été à la manière de l'aigle lorsqu'il plane au haa.it des airs.
Proposait-on la guerre d'une nation contre d'autres nations, d'un roi contre des rois? Non, c'était la guerre de la Révolution française contre ses ennemis. Et les plus redoutables, où étaient-ils? à Coblentz? non, au milieu de la France, au cœur de Paris, autoinr du trône, sur le trône. Quoi ! on entendait donner la guerre.de la Révolution à conduire contre ses ennemis à ses ennemis!
Après avoir posé la question avec cette netteté formidable, Robespierre traça un sombre et trop fidèle tableau des malbeurs que traînent à leur suite les guerres faites par les rois absolus, les princes félons, les tyrans. Il montrg. comme conséquences logiques de certaines guerres , le corps social en convulsion ; la force brutale , seule cbose vivante , et la pensée morte; le trésor public au fond d'une caverne impénétrable, et dans ce trésor les bras des ministres enfoncés jusqu'au coude ; partout le Gode du soldat, l'arbitraire; la police des villes à des bommes d'épée; à la place de l'intelligence en éveil, le qui-vive des sentinelles; la liberté, danger public ; la discipline, cette abdication de l'homme , besoin suprême et suprême vertu ; les gémissements de l'opprimé couverts par le son des fanfares ; la tyrannie drapée dans les étendards, prix du courage, et paraissant presque belle, vêtue ainsi; sous le nom de camps, des écoles d'obéissance dégradante ou d'enthousiasme imbécile ; le bruit, l'éclat, la gloire, les pompeux bulletins, les chants de triomphe, mais au bout de tout cela l'abaissement des caractères ; et enfin, franchis sant le Rubicon, passant à la nage le fleuve de sang répandu pour lui et par lui, César !
Autre, il est vrai, pouvait être et serait la guerre d'un grand peuple, ne relevant que de lui-même , et, dans l'élan sublime de sa liberté reconquise, s'armant pour celle du monde; mais la France en était-elle arrivée là, lorsque le peuple y sortait à peine de l'enfance d'un long despotisme, lorsqu'il y marchait encore à tâtons sur le corps de ses nouveaux dieux, lorsque l'idole ancienne y tenait encore le sceptre , lorsque les ministres de la contre-révolution y menaient les affaires , et des généraux vendus à la cour les
armées :
Ici , Robespierre interroge la situation ; il en sonde les mystères; il dévoile la trame ourdie entre la Cour et la faction des Lameth, — cette trame si imparfaitement connue alors, et aujourd'hui si bien prouvée; — il affirme, comme s'il eût pénétré jusqu'au fond de l'âme de Narbonne, ce que Narbonne devait avouer plus tard, le dessein « de faire de l'armée, une fois formée, un appui libérateur pour Louis XVI; » il montre, dans la résistance des prêtres encouragée par le veto, la sanctification anticipée des trahisons mililaires qui se préparent , et dans la guerre civile le terrible appoint de la guerre étrangère; il ne veut pas qu'on puisse venir un beau jour sommer, l'épée à la main, la Constitution de capituler.... Mais laissons-le parler lui-même :
« Législateur patriote, à qui je réponds en ce moment, que proposez-vous pour prévenir ces dangers et pour combattre cette ligue? Vous dites : « Que m'importe? La liberté triomphera de tout. » Est ce que vous n'êtes point chargé d'assurer son triomphe, en déconcertant les complots de ses ennemis? La défiance est un état affreux! selon vous. Beaucoup moins affreux que la confiance stupidc qui a causé tous nos embarras et tous nos maux. Oh ! ne calomniez pas, législateur patriote, ne calomniez pas la défianee; laissez aux brigands qui veulent envahir et profaner le temple, le soin de combattre les dragons qui en défendent l'entrée. Est-ce bien à Manlius à trouver importuns les cris des oiseaux sacrés qui doivent sauver le Capitole? La défiance est la gardienne des droits du peuple; elle est au sentiment profond de la liberté ce que la jalousie est à l'amour. Si on nous trahit, dites-vous encore, le peuple est là ! mais vous ne pouvez ignorer que l'insurrection, que vous désignez ici, est un remède rare, incertain, extrême. Le peuple était là, dans tous les pays libres, lorsque des hommes habiles, après l'avoir endormi un instant, l'ont enchaîné pour des siècles. Le peuple
était là, lorsqu'au mois de juillet son sang coula inopinément au sein même de cette capitale : et par quel ordre ? Le peuple est là! Mais vous, représentants, n'y êtes-vous pas aussi? Et qu'y faites-vous; si, au lieu de prévoir et de déconcerter les projets de ses oppresseurs, vous ne savez que l'abandonner au droit terrible de l'insurrection et aux résultats du bouleversement des empires?... Connaissez-vous quelque peuple qui ail conquis sa liberté en soutenant à la fois une guerre étrangère , domestique et religieuse, sous les auspices du despotisme qui la lui avait suscitée ? Les Américains , dont vous citez l'exemple , avaient-ils à combattre au dedans le fanatisme et la trahison, au dehors une ligue formée contre eux par leur propre gouvernement? Guidés par Washington, et secondés par les fautes de Cornwallis , ils ont triomphé : eussent-ils triomphé, dites-moi, gouvernés par les ministres et conduits par le général de Georges III?... Je me résume . il ne faut point déclarer la guerre actuellement; il faut avant tout, partout et sans relâche, faire fabriquer des armes; il faut armer le peuple, ne fût-ce que de piques ; il faut prendre des mesures qui empêchent les ministres de négliger ce qu'exige la sûreté de l'État ; il faut soutenir la dignité du peuple et défendre ses droits, trop négligés; il faut veiller sur les finances, encore couvertes de ténèbres, au lieu d'achever de les ruiner par une guerre imprudente, à laquelle le système seul de nos assignats serait un obstacle si on la portait chez les étrangers ; d faut punir les ministres coupables et persister dans la résolution de réprimer les prêtres séditieux. Si, en dépit de la raison et de l'intérêt public, la guerre était déjà résolue, il faudrait au moins s'épargner la honte de la faire en suivant l'impulsion et le plan de la Cour; il faudrait commencer par mettre en accusation le dernier ministre de la guerre , afin que son successeur comprît que l'œil du peuple est fixé sur lui; il faudrait commencer par mettre en accusation les rebelles et séquestrer leurs biens, afin que nos soldats ne parussent pas des adversaires qui vont combattre des guerriers armés pour la cause du roi, mais des ministres de la justice nationale. »
Impossible de parler avec un plus saisissant mélange de sagesse et d'énergie. Brissot présenta sa réplique le 30 décembre. Mais autant Robespierre avait été modéré, autant Riissot fut aigre et violent. Robespierre avait rendu justice à la générosité de l'erreur qu'il combattait , il avait désigné son adversaire sous le nom de législateur patriote. Brissot débuta par dire qu'il laissait de côté les phrases oratoires, ce qui s'adressait à Robespierre, et les pasqainades, ce qui allait frapper Camille Desmoulins. Puis/ s' emparant avec une mauvaise foi manifeste de la plainte, si touchante et si courageuse, que Robespierre avait laissée échapper sur le peu de progrès qu'avait fait encore la vérité parmi le peuple, il i appela pompeusement les conquêtes de l'opinion publique en France, et s'écria : « Voilà le peuple qu'on veut dégrader, en le comparant aux peuples qui gémissent dans l'esclavage!.. Ali! qui n'a pas frémi, qui n'a pas été indigné de cette comparaison? Qui n'a pas été déchiré de voir un défenseur du peuple citer contre lui la cruelle catastrophe du 14 juillet? » Le lecteur vient d'avoir sous les yeux les propres paroles de Robespierre, et il peut juger jusqu'à quel point l'imputation de Brissot était calomnieuse, calomnieuse quant au fond, calomnieuse quant à la forme.
Pour ce qui est des arguments, l'orateur girondin prétendit que le ministère Narbonne était tout autre que le ministère précédent; que sa haine contre les nobles de Coblentz était naturelle et devait être sincère, parce qu'il se. trouvait composé d'hommes nouveaux , dont la Révolution avait fait
DÉBATS SUR LA GUERRE
la fortune. Brissot disait vrai, mais ce n'était pas répondre. Car Robespierre n'avait pas signalé le danger dans le triomphe possible d'une contre-révolution, au profit de l'ancienne noblesse; loin de là, il avait dit expressément que rêverie
retour du monde féodal était faire le plus absurde des rêves : où il avait montré le péril , c'était dans un essai de contrerévolution constitutionnelle, bâtarde, à l'anglaise, conforme enfin aux désirs des Duport, des Lametb, des Barnave, les-
DUSSAULï