FRANÇOIS I
« Je suis chargé par M. de Lafayette de faire proposer dii-ectement à Sa Majesté, pour le 15 de ce mois, le même projet qu'il avait proposé pour le 12.... M. de Latayette veut être à Paris le 15; il y sera avec le vieux général Luckner. Tous deux ont un même sentiment et un même projet. Ils proposent que Sa Majesté sorte publiquement de la ville, entre eux deux,' en annonçant à l'Assemblée cfu'elle ne dépassera pas la ligne constitutionnelle, et qu'elle se rend à Gompiègne. Sa Majesté et toute la famille royale seront dans une seule voilure. Il est aisé de trouver cent bons cavaliers qui l'escorteront. Les Suisses, au besoin, et une partie de la garde nationale, protégeront le départ. Les deux généraux resteront près de Sa Majesté. Arrivée à Compiègne, elle aura pour garde un détachement de l'endroit, qui est très-bon, un
de la capitale, c[ui sera choisi, el un de l'armée. M. de Lafayette, toutes ses places garnies ainsi que son camp de retraite, a de disponible pour cet objet, clans son armée, dix escadrons et l'artillerie à cheval; deux marches forcées peuvent amener toute cette division à Compiègne. Si, contre toute vraisemblance. Sa Majesté ne pouvait sortir de la viUe, les lois étant bien évidemment violées, les deux généraux marcheraient sur la capitale avec une armée. »
Ce plan ne fut pas adopté par la Cour, la reine répétant sans cesse que, si l'on avait M. de Lafayette pour unique ressource, mieux valait périr. Mais, d'une lettre de ce dernier en date du 8 juillet 1792, il résulte que tout avait été parfaitement combiné pour le succès d'un complot militaire; que Luckner était gagné, gagné définitivement, et prêt à
marcher sur Puris ; que Laf'ayelte disposait d'une manière al)solue de cin(i escadrons; que le commandant de l'artillerie à cheval s'était donné à lui sans réserve; que ce glaive eniin, que la Révolution avait tiré du fourreau pour en frapper les rois, elle était à la veille de se le voir plonger tout entier dans le cœur
Quelque caché que fût le fil de ces trahisons, l'instinct populaire ne s'y trompait pas. En eiit-il été autrement, que de circonstances propres à agrandir les soupçons, que dis-je? à donner aux alarmes les proportions de la fureur!
Luckner, qui, avec le commandement de l'armée du nord, avait reçu carie blanche pour agir, venait d'envahir les Pays- Bas; il occupait déjà Ypres, Menin, Courtray; l'insurrection belge contre l'Autriche s'étendait comme la flamme poussée par le vent; Gand , Bruxelles, Anvers nous tendaient les bras.... Tout à coup de Grave, qui s'est rendu auprès du vieux maréchal, lui fait signer une lettre au roi, dans hupielle Luckner déclarait qu'il ne pousserait pas en avant sans de nouveaux ordres. Le courrier chargé de la lettre aurait pu être de retour en quarante-huit heures : il tarda une semaine entière. Pendant ce temps, paralysie au camp; puis l'ordre arrive; il portait : // faut se replier sur Lille! Luckner allait le faire e.xécuter, loisque la présence d'esprit et la fermeté de- Biron l'empêchent de signer son déshonneur. Valence est envoyé à Paris, d'où il rapporte, celte fois, contirmation de la carx blanche, dans une lettre contre-signée du ministre; mais une note secrète, écrite de la main du roi, — on le crut du moins, — enjoignait l'évacuation des Pays-Bas. Toujours est-il qu'à partir de cet instant, la retraite, une retraite que rien n'expliquait , se trouva décidée dans l'esprit de Luckner. Vainement elle est combattue par les généraux patriotes Valence, Biron, de Labourdonnaye ; leurs représentations sont écartées. Les Autrichiens avaient attaqué Courtray du côté de la porte de Gand ; mais deux fois repoussés, ils n'étaient parvenus qu'à se loger dans quelques maisons situées en dehors de la ville : voilà que soudain, sous prétexte de les en chasser, le général Jarry, créature de Lafayette, fait incendier les quatre faubourgs de Courtray, que l'armée française abandonne ensuite sur l'ordre de Luckner accouru en toute hâte, laissant pour adieux aux Belges, nos amis, nos frères, un monceau de ruines fumantes. Celte perfidie féroce avait marqué la journée du 20 juin; le 30, l'armée avait repassé la frontière, et campait sous le canon de Lille.
La triste nouvelle, apportée à Paris avec tous les commentaires de l'indignation, y fut accueillie par un long cri de douleur et de rage. Quoi! des escadrons qui se débandaient en criant : Sauve qui yeul! sans même avoir vu l'ennemi; des généraux qui ne se servaient de l'armée que pour épouvanter les citoyens; après une invasion qu'on jugeait trop heureuse sans doute, une retraite précipitée ; et, pour cimenter l'alliance de la Révolution avec la Belgique, l'incendie des villes belges! lies Jacobins en frémirent, et Prudhomme, dans son journal, demanda formellement que Jarry « fût condamné à mort. »
Mais ce qui, peut être mieux encore que l'inquiétude des révolutionnaires, donnait la mesure du danger, c'était la satisfaction renaissante de la Cour. Dans une de ses nuits d'insomnie , Marie- Antoinette ayant appelé Mme Campan , lui montra la lune qui, à travers les persiennes entr'ouvertes, pénétrait dans l'appartement, et lui dit : « Dans un mois je no verrai pas cette lune sans être dégagée de mes chames, et le roi sera libre. » Alors elle confia à sa femme de chambre c[ue tout concourait à la délivrance; qu'elle avait l'itinéraire de la marche des princes; qu'elle était mise en état do
suivre les mouvements du roi de Prusse ; que tel jour îls seraient à Versailles, tel autre ailleurs; que le .siège de Lille allait commencer, etc., etc »
Marie-Antoinette aurait eu raison d'espérer, si les dangers de la Révolution, ([uoique immenses, n'eussent été encore au-dessous de l'énergie révolutionnaire. Mais tout ce que la France émue peut causer d'étonnement parmi les hommes, tout ce qu'elle peut donner d'ébranlement à la terre, tout ce que renferme son âme puissante, indomptable et profonde, on le sut alors! Non, non, jamais plume d'historien ne les décrira dignement ces lieures, vraiment prodigieuses. Comme il fut irrésistihle, comme il fut universel, 1 élan vers la frontière ! Et de quelle beauté suprême on vit resplendir ce peuple de France, lorsque, inspiré, frissonnant, résolu à se faire à lui-même son destin, il enfanta ces innombrables légions de volontaires, impatients de mourir pour la patrie immortelle ! Les routes se couvrirent de fédérés. Des villages entiers partirent. Le paysan donnait son dernier écu, les mères pleuraient, et donnaient leur dernier enfant. Déjà, Guadet avait pu dire, du haut de la tribune des Jacobins : « En dépouillant les registres des départements, on trouve plus de six cent mille citoyens inscrits pour marcher à l'ennemi. » Plus de six cent mille, à la fin de mars! Et le mouvement, depuis, n'avait fait que s'agrandir. Il ne s'agissait plus d'ailleurs maintenant d'aller s'inscrire, et puis d'attendre. La patrie est en danger! Ce mot, tjui allait devenir un décret, une fois prononcé, emportait les populations. On s'armait, on se rassemblait, on prenait le chemin de Paris. A quoi bon les réquisitions? Est-ce qu'il y avait une autorisation légale qui valut la voix de la patrie appelant à son secours tous ses en • fants? Le ministre de l'intérieur Terrier eut beau lancer partout ses circulaires pour arrêter le sublime désordre, un seul pouvoir était obéi, un seul, et celui-là très-vague ce semble, invisible, impalpable : la Révolution. A Marseille, sur la requête de Barbaroux, des voix sorties du sein même de l'hôtel de ville, ont crié aux gens de bonne volonté : Marchez, abattez le tyran! Et voilà que disant adieu à leur port opulent, à leur cité phocéenne pleine de soleil, des centaines d'aventuriers intréjndes se mettent en marche, le mousquet sur l'épaule, le sabre au côté, et suivis de chariots de campagne, avec ces mots écrits sur la banne : Vivres et ntunilions qui ne coulent rien aux Parisiens. Qu'exige-t-on d'eux? Barbaroux le leur a écrit, en les appelant à Paris : « qu'ils sachent mourir; » voilà tout. Et la pensée qui les conduit? Celle qui est dans l'air, celle qui dans nos hameaux aussi bien que dans nos villes, le long de nos grands fleuves, au fond de nos vallées, au sommet de nos montagnes, résonne ainsi : Allons, enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé, celle qu'à Strasbourg vient de formuler, en notes et en paroles divines, le génie de la France, subitement apparu à Rouget de Lisle ! Ils le chanteront bientôt à la prise des Tuileries, les gens de Marseille, cet hymne des batailles, cette musique enfin trouvée pour la victoire, et, plus tard, des armées entières l'entonneront, avec des défis de Titans dans le cœur et des larmes dans les yeux.
0 Roland, lorsque dans ce temps-là même , vous et vos amis, vous pensiez, mélancoliquement penchés sur la carte aux refuges que pouvaient offrir à la liberté, en cas de défaite, les montagnes du Jura, les rochers et rivières du Limousin, l'Auvergne et ses buttes escarpées, ses ravins, ses vieilles forêts..., hommes de peu de foi, que vous connaissiez mal ce dont la France est capal)le, dès que sa force est associée au sentiment du droit I Sous la garde de la Révolution , Paris , aujourd'hui encore . Dourrait dire, cumuie
LA PATRIE EST EN DANGER
jadis Lacédémone : « Je n'ai jamais vu la fumée d'un camp ennemi ! »
Le roi ayant refusé sa sanction au décret sur la levée des vingt mille hommes qui devaient se réunir à Paris le 14 juil-
let, il fallait absolument, ou arracher cette sanction, ou trouver moyen de rét^ulariser par un nouveau décret l'arrivée des fédérés, désormais certaine, inévitable. Les Girondins poussèrent l'Assemblée à prendre un parti qui conciliait, dans une
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