CHUTE DES GIRONDINS
Ë soir du 31 mai, Henriot avait écrit à la Société-Mère pour lui offrir ses services et lui demander si elle croyait la chose publique en sûreté. C'était mettre la force armée à la réquisition des Jacobins. Le 31 mai venait effectivement d'attester leur puissance : ils y avaient vaincu du même coup, et la Gironde, par la suppression du Comité des Douze, et i'Evèché, par la substitution d'une pression morale à un sauvage attentat.
De là, parmi les meneurs du premier club central, une colère qu'ils ne prenaient même pas la peine de déguiser. A la Commune, Varlet ne cacha point qu'il regardait le 31 mai comme un avortement. Suivant lui , le maire étant revêtu d'une autorité légale , ne pouvait qu'entraver les opérations révolutionnaires, et l'on aurait dû le consigner dans sa mai son. Il s'emporta jusqu'à accuser Dobsent, l'élu de l'Évêché, d'avoir manqué de vigueur.
Il est à remarquer que, dans cette circonstance, l'homme qui réfuta Varlet ce fut Hébert. Loin de ne voir dans le 31 mai qu'un effort stérile, Hébert proclama cette journée une des plus belles dont les républicains se pussent féliciter, et il déclara sans détour se réjouir d'une conduite si propre à prouver à la France entière que les Parisiens se fiaient moins à la force des armes qu'à la puissance de la raison.
Ce n'est pas que, dans le camp des ennemis de la Gironde, le triomphe fût jugé complet, même par le parti le moins violent. Qu'importait la suppression du Comité des Douze, si on laissait subsister ce qui lui avait donné naissance? La Gironde était un obstacle qu'on rencontrerait toujours, à moins qu'on ne trouvât moyen de l'écarter une fois pour toutes. // n'y a que la moitié de fait, avaient dit, au club des Jacobins, Chabot et Billaud-Varenne ; il ne faut pas laisser au peuple le temps de se refroidir. Cette opinion était celle de Pache, de Chaumette, d'Hébert , du club des Jacobins , du comité révolutionnaire des Onze. La difficulté ne portait donc que sur la question des moyens à t-mployer, et l'idée d'une sorte d'insurrection légale demeurait l'idée dominante.
C'est dans cet esprit que fut rédigée, le !"■ juin, à six heures du matin, par 1 Comité révolutionnaire, une proclamation adressée aux quarante-huit sections. Il y était dit : « Citoyens, vos commissaires ont porté à vos délégués vos justes plaintes.... Déjà nous avons obtenu un premier succès. La Convention a cassé la Commission inquisitoriale des Douze, renvoyé à l'examen d'un comité la conduite des coupables, et confirmé l'arrêté de la Commune qui accorde quarante sous par jour aux ouvriers requis de prendre les armes en ces jours de crise. De plus, elle a déclaré que les sections ont bien mérité de la patrie : par ce qu'elle a fait hier, nous attendons ce qu'elle va foire aujourd'hui. Citoyens, restez debout. »
On le voit: dans la pensée du Comité révolutionnaire, tout devait venir de la Convention elle-même, mais de la Convention votant sous les yeux du peuple armé. En d'autres termes, il s'agissait d'atteindre la Gironde, sans avoir l'air de passer sur le corps à l'Assemblée, et par voie d'intimidation seulement : dangereux calcul qui, pour faire paraître la Convention libre, commençait par l'asservir!
Au reste, quoique' l'adresse ci-dessus cadrât, au fond, avec les vues du Conseil général, il en suspendit la pubUcation, ne trouvant pas, porte le procès-verbal, « qu'elle eût assez d'énergie. »
En attendant, la ville se Hvrait à ses travaux ordinaires. La matinée du 1" juin fut, à Paris, d'un calme profond. Les ateliers étaient en pleine activité; chacun avait repris ses occupations ; k s'arrêter à la surfiice des choses, nul ne se fût douté qu'on touchât à une ébullition nouvelle.
D'un autre côté, rien de plus riant que le rapport lu, ce jour-là, par Barère à la Convention, touchant les événements de la veille.
Il y avait eu un mouvement dans Paris, mais pour couper court à quelques mesures trop rigoureuses. Les sections s'étaient levées en armes, mais avec quel ordre admirable elles s'étaient déployées , après avoir mis la sûreté des personnes et des propriétés sous la sauvegarde des bons républicains ! Le tocsin et le canon d'alarme avaient retenti, mais sans porter la terreur dans les âmes et sans étouffer le bruit des ateliers. Des pétitions, telles que les inspire et les excuse la fierté naturelle aux hommes libres, s'étaient produites à la barre de la Convention, mais son indépendance avait éclaté dans la chaleur de ses débats, et aucun des membres dont on prétendait la vie menacée n'avait couru de risque De la part de la Convention, entourée d'un peuple aussi respectueux qu'énergique, tout s'était borné à préparer par l'honorable réparation des torts la réconciliation des cœurs.
C'est ainsi que le souple génie de Barère colorait les événements du 31 mai. Que de faux patriotes eussent poussé aux excès, il ne le niait pas: et pourquoi en gémir, puisque la