‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 113 sur 156 · ADMINISTRATION DE NECKER : PEUPLE AFFAME TRÉSOR VIDE · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION DE NECKER : PEUPLE AFFAME TRÉSOR VIDE

Necker raconte qu'un jour, en descendant de chez le mi, il trouva la cour remplie de messagers venus des divers points

du royaume. La situation était si tragique, les nouvelles attendues pouvaient alors renfermer de tels malheurs, que l'arrivée de ces hommes, le battement des fers de leurs chevaux, le claquement de leurs fouets et la joie ignorante qui éclatait dans leurs regards, avaient coutume de produire sur lui une sorte d'impression douloureuse et mécanique dont il ne pouvait se défendre. Ce jour-là, l'impression fut terrible. Lorsque, s'empressant au-devant du ministre des finances, les courriers lui tendirent tous à la fois les dépèches dont ils étaient chargés, leurs mains lui parurent armées d'autant de poignards. Il rentra précipitamment dans son cabinet , il lut et fondit en larmes : les dépêches montraient, d'un bout de la France à l'autre, le peuple affamé.

Rien de plus émouvant que la manière dont Necker peint le trouble qui s'emparait de son âme et les fantômes qui faisaient l'effroi de son imagination, toutes les fois qu'il se trouvait face à face avec cette idée : demain peut-être Paris va manquer de pain. Cette idée formidable » il parvenait à la chasser pendant le jour; mais, pendant la nuit, elle prenait place à son chevet, elle se retrouvait pour lui au milieu du funèbre appareil des songes. Alors il se réveillait en sursaut, épouvanté, palpitant; et là fut le germe d'une maladie de cœur qui ne le quitta plus.

C'est qu'on en était venu en effet à subir, dans toute leur horreur, les conséquences de cette fameuse théorie du laissez-passer que Galiani avait si éloquemment mais si vaine- ' ment combattue, que Turgot avait inaugurée au pouvoir, et que résumait ce paradoxe meurtrier de plusieurs arrêts du conseil : « Le pain doit être cher. » Turgot , en arrivant au contrôle général, avait borné à l'intérieur du royaume la liberté du commerce des grains , par lui décrétée ; mais la liberté absolue, sans limites, de ce commerce dont la vie du peuple dépend, était au fond de tous les écrits et constituait l'essence de la doctrine des économistes. Or, le triomphe de la bourgeoisie ayant fait prévaloir cette doctrine, il en était résulté que la libre exportation des grains hors du royaume avait fini par être permise, non plus par simple arrêt du conseil, mais en vertu d'une loi formelle, enregistrée dans toutes les cours.

Ainsi, une carrière indéfinie avait été ouverte à l'impitoya-< hle génie de la spéculation privée. Il était devenu loisible à des négociants, ivres de cupidité, d'envoyer au loin; sur les marchés où le haut prix les attirait, les blés de la France, et de mettre la France en peine de se nourrir. Il était devenu licite de commettre le crime d'accaparement. De là, pour quelques-uns, d'immenses fortunes, et, pour des millions d'êtres à face humaine, le désespoir dans la faim. Il est vrai que la théorie des économistes l'emportait et qu'on jouissait de la liberté du commerce ! . . . C'est en vain que Marat s'était (levé contre cette liberté pleine de sang et de' larmes ; c'est en vain qu'il avait proposé de faire pendre les accapareurs connus, n'hésitant pas à les ranger au nombre des assassins , et des assassins qui tuent en grand : les accapareurs dénoncés trouvaient, dans la haute administration, un patronage qui était celui de l'ignorance et, quelquefois, celui de la complicité. Aussi, lorsqu'en 1788 Necker avait pris le ministère, les marchés de France étaient presque entièrement dégarnis; tous les grains étaient à Jersey, à Guernesey, au banc de Terre-Neuve; le peu qu'en possédait encore, le royaume se trouvait vendu, payé; les accapareurs, on peut le dire, tenaient le peuple à la gorge.

A cCtte infernale trame de la cupidité s'ajoutaient, pour combler la mesure, les complots de la contre -révolution. Celait avec une sorte de satisfaction sauvage que les représen-

tants de l'aristocratie domptée assistaient au spectacle de la multitude en détresse. « Vous aviez du pain sous le roi, maintenant que vous avez douze cents rois, allez leur en demander, » tel était le mot de leurs vengeances. Ils ne s'étudiaient donc qu'à accroître le mal, qu'à l'envenimer, enfouissant leurs richesses, favorisant les accapareurs, augmentant la panique par de faux bruits et allant jusqu'à organiser dos attroupements factices à la porte des boulangers, comme Necker en a fait à moitié l'aveu.

■ Le premier acte de Necker, dès que les rênes de l'administration lui furent remises, fut de faire suspendre l'exportation des grains partout où elle paraissait le plus dangereuse. C'était trop peu :. le 7 du mois de septembre 1788, elle fut interdite d'une manière générale par arrêt du conseil.

En cela, Necker se montrait fidèle aux principes qu'il avait professés dans ses écrits. « Eh quoi ! avait-il dit dans son célèbre ouvrage sur la législation et le commerce des grains, les représentants de l'ordre public pourraient me contraindre à éteindre un incendie, à mourir dans une bataille, et ils ne veilleraient pas à ma subsistance ! Ils n'établiraient pas les lois qui peuvent la garantir! Ils ne modéreraient pas l'abus possible de la richesse envers l'indigence, de la force envers la faiblesse ! •>

Mais , à cette nouvelle , les économistes du laissez-passer fulminèrent. Ils accusèrent Necker, ministre, de s'être trop souvenu de Necker écrivain, comme si ce n'était pas le devoir d'un homme d'Etat et sa gloire que de régler ses actes sur ses convictions, comme si ce n'était pas de la sorte qu'avait agi Turgot en 1774! Alors fut répétée avec autant d'affectation que d'amertume l'objection si victorieusement réfutée par Galiani : s'occuper de la subsistance du peuple, c'est le traiter en enfant o*u en esclave. Necker ne fut pas sans s'émouvoir de ces attaques, mais elles ne l'arrêtèrent point.

Non content d'empêcher l'exportation des grains , il sollicita l'importation par des primes que régla un arrêt du conseil du 23 novembre 1788. C'était là une mesure utile, nécessaire peut-être, mais il eut le tort immense de lui donner trop de retentissement, trop d'éclat, ce qui revenait à sonner le tocsin. Les alarmes s'accrurent, et, en temps de disette, les alarmes sont mortelles. On put lui reprocher aussi, avec raison, d'avoir laissé conduire à leur destination les blés en chargement dans nos ports; avec plus de raison encore, on put lui demander compte de ses ménagements à l'égard de quelques hauts personnages soupçonnés d'être accapareurs. La vérité est que Necker n'avait ni le courage de son talent ni celui de sa vertu. N'osant mesurer, dans l'état de désespoir légitime et furieux où était le peuple, la portée des périls qui menaçaient les accapareurs, il chercha moins à les frapper qu'à les déjouer et les aima mieux impunis que mis à mort.

Cependant l'épouvante, gagnait de proche en proche; les besoins de jour en" jour devenaient plus impérieux, et tandis qu'un petit nombre de calculateurs sans entrailles mettaient à courir le risque des vengeances populaires toute l'intrépidité* du mal, les négociants honorables refusaient de prendre part au commerce des grains, soit de peur d'un soupçon flétrissant, soit par crainte de tomber victimes de quelque sanglante méprise de la misère.

Il fallait donc de toute nécessité que l'État se fit lui-même acheteur de blés. Pour tirer des magasins étrangers de quoi nourrir la France, Necker mit tout en œuvre : l'argent , le crédit, les sollicitations, les promesses, les espérances. Il s'adressa, éperdu, à l'Italie, à la Sicile, à l'Amérique, à l'Allemagne, à la Barbarie, au Brabant , à la Flandre autrichienne, à l'Angleterre, aux Villes anséatiques, si bien que

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les achats , en y joignant le fret et les dépenses diverses , ne tardèrent pas à s'élever à plus de soixante-dix millions. Mais il ne suffisait pas de crier ainsi au secours, dans le monde entier: il fallait que les envois arrivassent à temps. Le mou-

vement des grains était guetté au passage avec l'ardeur violente de la faim : il fallait protéger les routes. Rouen et toutes les villes situées sur les bords de la Seine arrêtaient, pour leur propre subsistance , une grande partie des cargai-

PRINCE DE BEAUYEAU

sons destinées à l'approvisionnement de Paris : il fallait pourvoir à ce double danger. Et puis, le moindre accident, l'effet d'un vent contraire, un naufrage, une avarie, le retard d'un bateau ou d'une voiture, tout était pour Necker, comme il l'écrit lui-même, un sujet d'appréhension et d'angoisse.

Des manœuvres, dont les historiens des divers partis se sont renvoyé le crime, concouraient à augmenter les frayeurs et le mal. On faisait sortir mystérieusement de Paris des charretées de blé, qu'on disait pleines de sel ou de riz. Tout a coup une jeune fille courait à un des sacs , le perçait, en fai

sait tomber du blé, et pendant qu'aux cris furieux de la foule ameutée, charretiers et chevaux disparaissaient dans le tumulte, les charrettes étaient conduites soit aux districts, si ut à la halle, où la distribution du blé se faisait au milieu des imprécations.

Dans ces heures de souffrance et d'effroi, l'attitude de l'Angleterre mérite d'être remarquée. Burke y méditait déjà le pamphlet dans lequel il allait calomnier, aux applaudissements des rois, la Révolution française, et Pitt y exerçait de nouveau le pouvoir depuis 1 784 , Pitt, héritier de la haine de lord Chatham pour la France. Necker avait tiré de l'Angleterre il île l'Irlande une quantité assez considérable de blés et de farines, lorsque soudain il apprit que l'exportation venait d'être défendue dans toute la Grande-Bretagne. Pourquoi cette interdiction, qui nous enlevait une si précieuse ressource ? Aux interpellations généreuses du parti libéral anglais, certains partisans de Pitt ne rougirent pas de répondre par un mensonge : « Presque tous les greniers de France sont pleins. » Or, au moment même où, de l'autre côté de la Manche, on vantait notre abondance pour nous laisser à notre détresse; informé qu'à Amsterdam, ce grand marché de l'Europe, il ne restait plus un setier de blé à vendre, Necker écrivait à Pitt une lettre par laquelle, en termes pressants, d le conjurait d'obtenir, soit du parlement, soit du roi d'Angleterre, une permission de sortie. L'ambassadeur de France intervint. Tout fut inutile.

Heureux les hommes chargés du destin des empires, si, pour échapper aux morsures de l'envie , aux malédictions de la haine, il leur suffisait de s'épuiser en fatigues fécondes, de perdre leur repos, de sacrifier leur santé, de jouer leur vie ! Mais , hélas ! l'exercice du pouvoir , surtout quand on l'exerce dignement, est un crime dont l'expiation est inévitable ! Au milieu de ses préoccupations et de ses efforts, Necker était assailli d'attaques passionnées. Ce fut lui qu'on rendit responsable de la vétusté des grains et de l'influence des longs transports maritimes quand le moment arriva où le pain, composé de farines étrangères, n'eut plus sa qualité habituelle. On alla jusqu'à lui reprocher d'avoir fait du soin de nourrir la France en proie à la famine le premier devoir, le devoir le plus sacré de l'Etat. Ignorait-il ce beau trait de l'empereur Théophile, qui fit brader un vaisseau que sa femme Théodora avait chargé de marchandises à vendre par des agents secrets : « Je suis empereur , dit-d à sa femme , et vous me faites patron de galère. Gomment les pauvres gens pourrontils gagner leur vie, si nous faisons leur métier? » Ici les pauvres gens qui ne voulaient pas qu'on les empêchât de gagner leur vie, c'étaient les accapareurs !

Quant à la municipalité de Paris, loin d'être un appui, elle était un obstacle. Trop nombreuse, mal disciplinée, partagée entre mille soins divers, toute neuve d'ailleurs dans l'affaire des subsistances, elle faisait au gouvernement une opposition sourde et, quelquefois, l'environnait de soupçons. Dans un discours prononcé à l'Hôtel de Ville, devant les électeurs de 1789, le Comité de subsistance municipal s'exprimait en ces termes : « Vous dire, messieurs, si nous devons ces achats de grains, faits par le gouvernement, à une sage prévoyance, ou si, par l'effet d'une politique étudiée, ce sont des blés et farines qui ont été exportés dans un temps où celle denrée était au plus bas prix possible, afin d'en faire ensuite tripler la valeur, et. par cette combinaison odieuse, asservir de plus en plus la métropole au despotisme ministériel, c'est ce (pie nous ne savons pas encore. » Et , pendant ce temps, pour obtenir de MM. Hope, d'Amsterdam, qu'ils lissent au gouvernement français des avances considéra-

bles, Necker n'hésitait pas à engager comme caution toute sa fortune.

On vivait, d'adleurs , environné d'étranges et odieux mystères. Un jour, voyant qu'en dépit d'ordres pressants adressés aux moulins de Gorbed, les farines n'arrivaient pas. Louis XVI demanda au duc du Ghâtelet de lui indiquer un homme qu'il put charger avec confiance d'éclaircir ce qui ressemblait si fort à un complot. Le choix du. duc tomba sur Lepelletier. Gelui-ci part aussitôt, arrive chez les frères Leleu, fournisseurs des farines pour la capitale, et en rapporte des ordres signés Necker leur enjoignant de ne pas expédier les subsistances qu'attendait Paris furieux et affamé. A cette nouvelle, Louis XVI, ému de la plus violente colère, mande le ministre et lui montre sa signature.... C'était un faux!

La question des subsistances n'était pas la seule qui fût hérissée de difficultés et de perds : la situation financière, elle aussi, était redoutable.

Depuis l'automne de 1788, les achats de grains pour le compte de la nation s'étaient élevés à un capital immense, et dans ce. capital les sacrifices consentis par l'État entraient pour un chiffre désastreux. L'État, en effet, s'était vu forcé par la misère publique de vendre très-bon marché au peuple ce qu'd lui avait fallu acheter fort cher aux étrangers. La faim ne marchande pas. A cette première cause des pertes •pie le trésor public avait éprouvées, se joignaient les nombreux pillages excités par le ténébreux génie de la contre-révolution et les précautions coûteuses que ces pillages avaient rendues nécessaires, la dépense de convois armés, celle des barques canonnières, les distributions gratuites de blé ou de riz qu'on avait dû faire dans des moments terribles'.

Une chose à remarquer, c'est qu'après la Révolution de 89, des sommes énormes disparurent dans le gouffre d'ateliers nationaux.

On sait ce qui eut lieu après la Révolution de 1848. Il aurait fallu organiser le travail : on ne sut qu'enrégimenter la misère. Il aurait fallu nouer le lien de l'association entre tous les ouvriers sans emploi et aiguillonner leur activité' par l'attrait d'un bénéfice commun à partager entre tous : on ne sut que donner à des ouvriers de professions diverses , rassemblés tumultueusement, au hasard, un travail uniforme à accomplir : labeur dérisoire, prétexte à un salaire, qu'on touchait sans l'avoir gagné, prime à la paresse, aumône déguisée, saignée immorale faite au trésor public. Il aurait fallu, en un mot, constituer d'activés et puissantes familles de travailleurs : on ne sut qu'entretenir, en la soudoyant , une cohue d'affamés.

Eh bien, la même folie avait été commise en 178 9. Citons les propres paroles de Necker : « On a établi des travaux extraordinaires autour de Paris, uniquement dans la vue de donner une occupation à beaucoup de gens qui ne trouvaient point d'ouvrage; et le nombre s'en est tellement augmenté. qu'il s'élève maintenant à plus de douze mille hommes. Le roi leur paye vingt sous par jour; dépense indépendante de l'achat des outils et des salaires de surveillants. »

Encore s'il n'y avait eu que surcroît de charges! Mais il y avait, pour comble de malheur, diminution de revenus. Le recouvrement des droits d'aides ne s'opérait qu'avec une difficulté extrême. Le payement de la taille, des vingtièmes, de la capitation souffrait des retards qui mettaient les receveurs aux abois. Chaque jour apportait la nouvelle sinistre qu'ici les bureaux avaient été pillés, là les registres dispersés, eu cent endroits les perceptions arrêtées ou suspendues. Le gouvernement avait été contraint de réduire de moitié le prix du sel dans les généralités de Gaen et d'Alençon. lié-

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tait par convois , c'était à force ouverte que la vente du faux sel et du tabac 86 faisait dans une partie de la Lorraine, des trois évèehés, de la Picardie; et les contrebandiers poussaient l'audace jusqu'à venir vendre du sel sur les places de Versailles.

Gomment parer à un tel désordre? Gomment le dominer? Necker était un penseur, un écrivain, un financier : la situation demandait davantage, elle demandait un révolutionnaire, homme d'Etat. Né à Genève, qu'on aurait pu, comme Lima, appeler la ville d'argent, Necker s'était habitué de honne heure à placer dans un habile maniement des finances la prospérité des empires, et lui. qui aimait le peuple pourtant, il marchait à la tête des banquiers. Plus que l'agriculteur, qui, par mille liens, tient à son pays; plus que le conimerçant, dont la fortune voyage, mais en général avec un esprit de retour. Necker favorisait L'homme d'argent qui, selon l'expression de Rivarol, n'agitant que des signes, se dérohe également à la nature et à la société. Où est la patrie de l'homme à argent? Il en a deux : l'une où il trouve l'argent à bon marché, l'autre où il le vend cher! C'est sur quoi Necker s'aveugla volontairement toute sa vie.

Nous avons déjà dit que sa suprême ambition eût été de gouverner sans impôt, c'est-à-dire au moyen d'emprunts dont l'impôt ne servirait qu'à paver l'intérêt annuel. Au fond, l'emprunt n'étant, dans les sociétés où l'intérêt de l'argent existe, qu'un impôt étendu sur l'avenir, son" principe est révolutionnaire par essence. Car, il est juste que les générations futures soient appelées à subir en partie les charges extraordinaires de toute révolution dont elles sont admises à recueillir les bénéfices. Il n'y aurait donc pas Heu de reprocher à Necker ses prédilections pour le système des emprunts, surtout dans un moment où la respiration commençait à manquer, au peuple, haletant sous l'impôt, s'il avait su profiter de sa popularité et de l'élan révolutionnaire des esprits pour aborder la décisive innovation de l'emprunt direct, en déclarant usuraire, ruineuse et immorale la médiation des banquiers. C'était mettre contre soi les sinistres puissances de l'agio; mais on n'accomplit pas de grandes choses sans se créer de grands obstacles, et c'est précisément le propre du génie de se faire une rude mission. Aussi biep , en ayant recours à des expédients vulgaires, Necker n'allait échapper aux difficultés héroïques <pie pour tomber dans l'humiliation des petits embarras.

Le 7 août 1789, l'Assemblée nationale venait de voter l'abolition du droit exclusif de chasse , lorsqu'on annonça l'arrivée des ministres, envoyés par le roi. L'ordre de les introduire fut donné; et l'archevêque de Rordeaux, l'archevêque de Vienne, le prince de Reauveau, de Saint -Priest, de La Tour-du-Pin, de Montmorin, de La Luzerne et Necker entrèrent au milieu des applaudissements. Après que le garde des sceaux eut indiqué l'objet de cette visite solennelle, Necker fit, d'une voix émue, le tableau des malheurs qui affligeaient le royaume; il montra les sources de l'impôt taries, il montra le trésor vide, et il conclut en proposant, rien que pour faire face pendant deux mois aux dépenses absolument t nécessaires , un emprunt de trente millions. Mais, ardent à ménager un appât aux capitalistes, il demanda que l'emprunt fui à cinq pour cent; que le remboursement en fût fixé à telle époque qui serait voulue par chaque prêteur, à la tenue suivante des états généraux.; que ce remboursement prit place en première ligne dans les arrangements à faire pour la fondation d'une caisse d'amortissement, et enfin que l'emprunt fût, au choix des prêteurs, ou en billets au porteur ou en contrats. N'était-ce pas ouvrir à deux battants les portes

de l'agiotage? N'était-ce. pas s'en fier à l'intérôl personnel du soin de sauver la patrie? Et ne pouvait-on mieux faire? C'est ce qui, au premier abord, ne frappa poinl l'Assemblée. Avec une faveur qui touchait à l'enthousiasme, elle accueillit les paroles de Necker, et, .sans attendre que les ministres sa Eussent retirés, Glermont-Lodève proposa de voter l'emprunt pai acclamation. «Je demande, s'écria impétueusement Mirabeau, la proscription de ce vil esclave. » Puis il fit décider qu'afin de laisser toute liberté à la discussion, les ministres quitteraient la séance, soit qu'il n'eût pas encore d'opinion arrêtée sur les mesures à prendre, soit qu'une animosité passagère dominât son esprit. La discussion s'engagea. Le janséniste Camus et Rouche rappelèrent qu'aux termes de leurs cahiers, ils gavaient pas le droit de voter un emprunt avant le vote de la Constitution. A cet argument, Lally-Tollendal opposa, en termes très-vifs, la loi suprême du salut du peuple. Mirabeau, pour concilier le respect dû aux cahiers avec la nécessité de pourvoir à la chose publique , proposa aux membres de l'Assemblée de garantir l'emprunt sur leur fortune particulière.

Le renvoi au Comité des finances ayant été décidé , ,1c duc d'Aiguillon, dans la séance suivante, vint faire un rapport duquel il résultait que le total de la recette des mois d'août et septembre ne s'élevait qu'à trente-sept millions deux cent mille livres , tandis que la dépense devait monter à soixante millions. Or, dans ces dépenses figuraient, pour cent vingt mille livres par mois , les dettes du comte d'Artois , c'est-àdire les jardins, les chevaux, les chiens; les maîtresses. Ruzot, le duc de Levas, Rarnave combattirent tour à tour le projet d'emprunt en s'appuyant tous sur la lettre de leurs cahiers. De son côté, revenant à la charge avec une force nouvelle, Lally-Tollendal objecta l'honneur du nom français, la sainteté des promesses et des engagements de l'État, le danger de trahir l'inviolabilité de la foi publique , la capitale troublée, le peuple aux abois, et il continua :

« J'admire que ceux qui invoquent aujourd'hui, sans les produire, 'de prétendus mandats impératifs, soient les mêmes qui ont soutenu qu'il ne pouvait exister dans l'Assemblée de suffrages asservis ; les mêmes qui ont établi en principe que tous les membres libres suffisaient pour constituer entre eux une délibération valide..,. Quiconque ne se croit pas libre n'opinera point. Quiconque se croit libre entend le cri de la patrie. Je crois l'être, je le suis, j'appelle tous ceux qui le sont, et je leur demande de voler au secours de la patrie. »

L'Assemblée vota l'emprunt, mais en réduisant l'intérêt à quatre et demi, et sans aucune des dispositions avantageuses aux capitalistes que Necker avait proposées.

Il advint alors ce qui n'était que trop facile à prévoir. L'enthousiasme, que Necker avait glacé par ses précautions, ne donna rien ; et l'intérêt personnel, dont l'Assemblée déjouait l'espoir, s'irrita. Non-seulement les capitalistes et les agioteurs refusèrent de s'intéresser dans l'emprunt , mais ils l'empêchèrent de réussir. Sous ce titre : Sauvez-nous ou sauvez-vous, on répandit à profusion un pamphlet où l'on criait aux membres de l'Assemblée : « Vous vous êtes trompés par le défaut de connaissance des hommes , des affaires , des localités : tremblez qu'à la suite de vos triomphes l'histoire n'ait à salir ses pages du nom de douze cents parricides... Vous êtes sur le bord d'un précipice.... Sauvez-nous ou sauvez-vous. »

La fureur des gens d'affaire éclatait dans ces déclamations violentes. L'emprunt ne produisit que deux millions six cent mille francs, et Rivarol put écrire : « L'incroyable patriotisme des Parisiens a tenu à une fraction. » Seulement, ce que Ri

niSTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

varol oublia d'ajouter, c'est crue les Parisiens dont il parlait n'étaient pas le peuple de Paris, mais ses sangsues. •

En abaissant à quatre et demi pour cent l'intérêt de l'emprunt de trente millions, en le fixant ainsi au-dessous de celui des autres effets royaux, l'Assemblée nationale semblait avoir voulu présenter la dette courante comme ayant un caractère plus respectable que la dette passée. Les créanciers de l'État prirent l'alarme. De leur eûté. les propriétaires fonciers venaient d'être mis en éveil. Une grande lutte s'ouvrit , et l'opinion se partagea. Ici Paris, là les provinces; ici les capitalistes, là les propriétaires fonciers.

Les capitalistes voulaient des impôts, afin que le payement des rentes fût assuré; les propriétaires demandaient que la dette publique lut déclarée réductible, afin que la propriété foncière fût soulagée d'autant.

La lutte devint brûlante, et fut conduite de- manière à mettre à nu les vices fondamentaux de l'ordre social.

« Eh quoi! s'écriaient les propriétaires, les rentiers reti-" rent de leur argent six pour cent, les agioteurs trois ou quatre fois plus, et c'est à peine si le sol rapporte trois pour cent! 'Par. quel principe d'équité, par quelle considération d'utilité publique se peut justifier cette disproportion monstrueuse? Pourquoi cet avantage assuré aux rentiers, dont la fonction sociale consiste à jouir de leur argejit , et aux agioteurs dont la fortune seule esl un scandale? Que l'Étal paye dettes, c'est ce que réclament son honneur et la justice: c'est ce qu'exige impérieusement la conservation du crédit. Mais pourquoi les rentiers n'auraient-ils pas, comme les propriétaires, comme les cultivateurs, comme ceux que menacent à la fois et l'instabilité des relations humaines et les caprices du ciel, leur part des charges qu'impose à une société troublée le passage des mauvais jours? Pourquoi l'État continuerait-il à payer en temps de sécurité les mêmes intérêts qu'il fallut stipuler en temps de discrédit? Pourquoi la dette publique ne serait- elle pas discutée? La chose ne serai! pas nouvelle : est-ce que, sous François II. les intérêts trop forts ne furent pas réduits? Ici l'Etat ressemble à un père 'de famille qui, forcé d'acquitter les dettes de ses enfants, compose avec les usuriers. »

Clavière prit la plume. C'étail lui qui, par une collaboration demeurée longtemps obscure, avait fait la réputation financière de Mirabeau. Dans un écrit un peu lourd mais substantiel et clair,. -il soutint, au nom des capitalistes, que l'inviolabilité absolue de la foi publique était là question d'Etat par excellence; que, si l'on touchait à un cheveu de la tète des créanciers de l'Etat, il n'y avait plus qu'à sonner les funérailles du crédit ; qu'en fait de dette, réduire c'était nier; qu'en temps de sécurité on pouvait emprunter à meilleur marché qu'en temps de discrédit, mais non éluder la loi d'engagements déjà pris et devenus sacrés : était-il d'usage de restituer le prix de l'assurance aussitôt que le navire était entré dans le port?

Nul doute que Clavière n'eût raison de poursuivre, sous tous ses déguisements, le spectre de la banqueroute. Mais il prononçait à son insu la condamnation d'un ordre social fondé sur l'antagonisme des intérêts, la prédominance du capital et Pégoïsme, lorsqu'il disait : « Qu'on méprise les usuriers, si on veut, mais qu'on leur tienne parole; » et encore: « L'usure est un mot vide de sens. » Hélas ! non, l'usure n'est pas un mot vide de sens; car ce mot, que l'Évangile repousse, que tous les Pères de l'Eglise ont flétri, que le socialisme moderne rayera pour jamais du livre de la science, il exprime le privilège exorbitant accordé à certains membres de la société de voir leur fortune se reproduire et s'accroître

par le travail d autrui* il représente le prix auquel l'ouvrier obligé de se procurer des instruments de travail dont l'usage devrait appartenir à tous comme la jouissance de l'air et du soleil; il signifie, l'asservissement du peuple au dernier des despotismes à détruire : celui de l'argent.

Quoi qu'il en soit, se croyant menacés d'une manière sérieuse , et avertis par le récent échec de Neoker du déclin de son ascendant, les capitalistes commencèrent à l'abandonner. Ils comprirent la nécessité de se créer un' parti puissant au sein de l'Assemblée nationale elle-même, et ils s'étudièrent, non sans succès, à gagner à leur cause l'évêque d'Autun, Le Chapelier, Barnave, Mirabeau.

Le 27 août (1789), Necker vint apprendre à l'Assemblée nationale que l'emprunt de trente millions n'avait pas réussi. Il se plaignit avec une amertume contenue des modifications apportées à son plan; il n'hésita pas à attribuer tout le mal à l'inexpérience présomptueuse de l'Assemblée, et il proposa un second emprunt de quatre-vingts millions à cinq pour cent, avec faculté au prêteur de payer moitié en espèces, moitié en effets publics.

Impatient de faire décréter l'irréductibilité de la dette, le parti des capitalistes déclara, par la bouche de l'évêque d'Autun, qu'il fallait au plus vite affermir le crédit ébranlé, rassurer les créanciers de l'Etat et mettre entre eux et là réduction des lentes la loyauté française. Mirabeau se leva pour appuyer l'évêque d'Autnn : puis, comme s'il eût voulu entraîner l'Assemblée en l'étonnant par la bizarrerie, par l'imprévu de son langage : « La Constitution est à l'enchère, dit -il.... C'est le déficit qui est le trésor de l'Etat.... C'est la dette publique qui a été le germe de notre liberté. Voûdrezvous recevoir le bienfait et refuser d'en acquitter le prix? » Ue.s paroles étaient une allusion aux circonstances financières qui avaient amené la convocation des états généraux . mais l'argument ne présentait rien de sérieux. Des murmures éclatèrent. Glezen fit observer qu'on pouvait fort bien voter l'emprunt de quatre-vingts millions, sans se hâter pour cela de trancher l'important problème de l'irréductibilité des rentes. « La question a été déjà décidée. »^'écric Le Chapelier. Aussitôt les capitalistes de l'Assemblée se lèvent en tumulte, et on décide non -seulement que l'emprunt de quatre-vingts millions sc^a ouvert dans les conditions proposées par Necker, mais qu'on renouvelle les arrêts du 17 juin et du 13 juillet, qui plaçaient sous la sauvegarde de la loyauté française les créanciers de l'État.

La défaite des propriétaires fonciers était éclatante. Mais les capitalistes ne s'en montrèrent pas plus empressés à remplir les coffres de l'Etat . ouverts et vides devant eux. Le second emprunt échoua comme le premier. L'impitoyable défiance des gens d'affaires apparaissait dans toute sa nudité !

Alors eut lieu un de ces élans qui' sont votre force et votre gloire, ô mon pays ! de tous les points du royaume affluèrent sur le bureau du président de l'Assemblée les offrandes patriotiques, dons du riche, sacrifices du pauvre. Les femmes offrirent leurs anneaux, 'les enfants offrirent leurs jouets. Les journaliers, dans les manufactures, donnèrent à la Révolution la moitié de leur pain. Et vous, créatures vénales que le plaisir souille et qu'écrase le mépris , infortunées chananéennes, 'vous aussi vous fûtes émues à ce spectacle qui laissait sans battements le cœur des banquiers : le spettacle de la France indigente! L'une de vous écrivit : « J'ai ga§ quelque chose en aimant : j'en fais hommage à la patrie. »

Le 24 septembre, Necker, triste, abattu, le cœur plein d'amers soucis, se présentait de nouveau à l'Assemblée. Re-

ADMINISTRATION DE NEGKER

courir encore aux emprunts? Impossible : la source s'en trouvait tarie. On avait beaucoup jeté, sans parvenir à le combler, dans l'abîme du déficit. Le vide n'était pas de moins de soixante et un millions ! Il fallait quatre-vingts millions pour l'année courante et quatre-vingts millions de se-

cours extraordinaires pour l'année qui devait suivre. Neckcr proposa une contribution extraordinaire du quart de tous les revenus, lequel serait perçu, non sous la garantie du serment, mais sur cette simple formule prononcée par le contribuable : Je déclare avec vérité.... Au-dessous d'une cer-

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