I.A FAMILLE ROYALE SE REND A PARIS
■sible de n'en être pas frappé, avec quelque déflance qu'on soit disposé à les accueillir. Or, quelles étaient les mains cachées dans ces événements?
On se rappelle le langage tenu à Blaizot, plusieurs jours avant le 5 octobre, par Mirabeau. Si donc on a pu dire de Sieyès qu'il n'avait rien su d'avance , puisqu'en effet , à la nouvelle de l'arrivée des Parisiens, il s'écria devant le comte de la Châtre et Bouthillier : Ça marche en sens contraire. Je n'y comprends rien; la même chose ne saurait se dire 'de Mirabeau. Nous l'avons montré, le 5 octobre; allant de groupe en groupe, un grand sabre sous le bras; il disait ■au peuple : Mes amis, nous sommes avec vous; et telle était
sa contenance, que, comme il passait devant le régiment de Flandre, M. de Yalfond lui lit remarquer qu'il avait l'air d'un Charles XII.
Le fait est que Mirabeau couvait depuis longtemps de» projets ambitieux. A ses prodigues passions, il fallait de l'argent; à ses facultés puissantes, il fallait le pouvoir. Et comment aurait-il espéré l'un et l'autre d'une cour qui le haïssait profondément et du faible prince que la cour dominait ? La monarchie conservée, mais le monarque remplacé, voilà quel était son rêve. D'où son fameux mot à Mounier : « Eh mais, bonhomme que vous êtes ! qui vous dit qu'il ne faut pas un roi? Seulement, qu'importe que ce soit Louis XVI ou
Louis XVII ? Et qu'avons-nous besoin de ce bambin pour nous gouvernei? »
Reste à savoir qui Mirabeau avait en vue, dans le cas où Louis XVI,. se décidant à fuir, aurait laissé la place vide? Le duc d'Orléans? Mais la place enviée revenait de droit à Monsieur, à moins d'un renversement complet des lois fondamentales de cette monarcliie dont Mirabeau voulait le maintien. Et d'ailleurs, ni le caractère du duc d'Orléans, ni la trempe de son âme, ni la nature de ses passions n'offraient à cet égard de suffisantes garanties. Le duc d'Orléans était certes fort capable de souffrir, soit en baine de la cour qui l'avait accablé de tant d'humiliations, soit par goût de la popularité, qu'on se servit dans les agilations de la place publique de son nom et de son or ; il est même peu probable qu'il ait ignoré que, le 14 juillet, par exemple, son serrurier Faure avait fabriqué six cents piques ; mais qu'il soit intervenu dans les troubles d'octobre autrement qu'en spectateur charmé au fond de l'abaissement de ses ennemis, c'est ce que la suite de ce récit démentira.
En attendant, qu'on médite, en les rapprochant des lettres inédites ci-dessus mises au jour par nous, le passage suivant du Plan politique de Mirabeau, découvert plus tard, et sur lequel nous aurons à revenir.
« Que le roi, — à l'époque où ces stipulations étaient proposées par Mirabeau, il s'était rapproché de Louis XVI, qui consentait à l'acheter, — que le roi s'annonce de bonne foi pour adhérer à la Révolution, à la seule condition d'en être le chef et le modérateur, qu'il oppose à l'égoïsme de ses ministres un représentant de sa famille dispersée, qui ne soit pas lui — Le choix de ce Rourbon est indiqué, non-seulement par la nature, mais par la nécessité des choses, puisque tous les princes du sang, excepté un seul, sont en conspiration réelle ou présumée, et regardés comme les ennemis de la nation , si universellement , qu'il est douteux qu'ils puissent être sauvés par l'avènement de Monsieur, mais qu'il est certain qu'ils ne peuvent l'être que par là. »
Oui, les causes des journées d'octobre furent de deux sortes : les unes générales, patentes, dérivant de la spontanéité populaire, les autres particulières et secrètes. Aux premières se rapporte tout ce que le voyage à Versailles présente de patriotique, de généreux, d'inspiré : ce fut la part du peuple. Aux secondes se rapportent les faits de cruauté et de violence, violence préparée et cruauté vénale : ce fut la part des hommes de faction et de leurs agents. Cette distinction est d'une, importance capitale. C'est pour ne l'avoir pas faite, que les historiens ont été amenés , ceux-ci à voiler ou à justifier des actes individuels sans excuse, ceux-là à rendre
la masse responsable d'excès qu'elle n'a point commis Lorsque Lafayette fut mandé devant les juges du Ghâtelel. il dit : « Il faut discerner le peuple de Paris d'avec quelques factieux payés ou intéressés au désordre. » La vérité est là.
Il était une heure après-midi, quand le peuple et le roi se mirent en marche. La tête du cortège était formée par les miliciens de Paris, dont chacun portait un pain au bout de sa baïonnette. Venaient ensuite, étrangement confondus, les hommes à piques, les ouvriers des faubourgs, les femmes, celles-ci assises à califourchon sur les canons, et en cuirasse; celles-là montées sur les chevaux des gardes ou coiffées de leurs chapeaux. Suivaient des chariots de farine enlevés à Versailles et recouverts de feuillage. Ils précédaient le carrosse où étaient le roi, la reine, toute la famille royale et Mme de Tourzel, gouvernante des enfants. Puis, roulaient pêlemêle les dragons, les cent-suisses. le gros du peuple, les gardes du corps, ces derniers à pied pour la plupart et tête nue, comme les captifs dans un triomphe antique. On criait, on chantait, on dansait, on s'encourageait mutuellement à l'espoir, et, montrant d'une main les farines, de l'autre la voiture royale, les femmes disaient : « Nous ne manquerons plus de pain; nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron. » Le jour était, non pas triste et pluvieux, ainsi que beaucoup l'ont écrit, mais, au contraire, « d'une rare beauté; l'air agitait à peine les arbres, et le soleil avait assez d'éclal pour ne rien laisser de sombre dans la campagne. » Comme des milliers de mains portaient, entremêlés di' piques et de baïonnettes, des rameaux ornés de rubans et des branches de peupliers, on eût dit de loin une forêt mouvante. Eh! n'était-ce point cette fatidique forêt de Rirnam qui, dans Shakspeare , vient annoncer à Macbeth l'épuisement de sa fortune et la fin de son règne?
C'est ainsi que Versailles cessa d'être la demeure des rois. Depuis, ils n'y ont pas reparu : ils n'y reparaîtront jamais. Adieu les fêtes splendides que Louis XIV remplissait de sa majesté ! Adieu les heures enchantées que la fille de Marie- Thérèse reconnut si funestes, après les avoir trouvées si douces ! Adieu ce bonheur de quelques-uns dans le malheur de presque tous! L'âme du monde est changée. Aussi, cherchez ce qu'est aujourd'hui devenue cette ville fameuse? Ses magnificences, toujours intactes, ont un aspect plus funèbre que n'est celui des ruines; la tristesse y a fixé le siège de son empire; l'herbe y masque le pavé des rues, maintenant désertes, et, dans le château, pour en égayer un peu les salles vides, il a fallu couvrir les murs de toiles peintes, mensonges de la mort s'efforçant d'imiter la vie!