‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 14 sur 156 · LE MARECHAL DUC DE BROGLIE · texte numérisé non relu

LE MARECHAL DUC DE BROGLIE

M. de Saint-Germain fit sortir de l'hôtel des vétérans qui l'habitaient, leur donna des pensions et les dispersa.

Introduire parmi les troupes l'esprit d'indépendance et la passion de l'égalité n'eût pas suffi, peut-être : M. de Saint- Germain, en dénaturant le caractère de l'ancienne discipline, en soumettant l'armée à des peines corporelles, disposa les militaires à Ja révolte, et indirectement, à son insu, il prépara cette grande alliance de l'homme du peuple et du soldat, qui, plus tard, lut conclue devant le ponl-levis de la Bastill»'.

Mais voilà qu'au milieu de son impatience de réformes, cet étrange personnage est saisi de vertige. Son imagination s'égare. A des souvenirs de garnison viennent se mêler confusément dans son cerveau troublé les inspirations du moine, et de ce mélange imprévu sortent mille projets monstrueux ou puérils : il sera défendu aux capitaines de donner des bals dans les garnisons, défendu aux généraux de réunir à leur table au delà de vingt-quatre officiers; il faudra que les soldats se rendent Tocessionnellement à la messe; des béné-

dictais seront chargés de former les élèves de l'École militaire, etc. Il y eat explosion de mécontentements; des brochures véhémentes furent lancées. Le jour de la dispersion des invalides, un des chariots qui les transportaient s'était arrêté sur la place des Victoires, et l'on avait vu les pauvres vieillards descendre , s'agenouiller autour de la statue de Louis XIV et se lamenter sur ce qu'ils « avaient perdu leur père» : l'ordonnance relative aux coups de plat de sabre pro voqua des scènes d'un effet plus puissant encore. Pour n'avoir pas à appliquer une peine contre laquelle se révoltaient tous les sentiments de l'honneur, des caporaux descendirent au rang de simple soldat. Un officier subalterne, contraint de frapper un de ses inférieurs de vingt-cinq coups, s'arrêta au vingt-quatrième, disant : « Quand au dernier, je me le suis réservé à moi-même; » et il s'enfonça le fer dans le corps. « Les Français, avait dit un grenadier, n'aiment du sabre que le tranchant ; » et ce mot héroïque, l'armée entière le répétait avec une sombre exaltation. Attaqué par les philosophes, que sa dévotion irritait, par les grands, victimes de ses réformes, par les bureaux, dont il avait voulu secouer le despotisme, M. de Saint-Germain tomba. Mais il ne tombait qu'après avoir dénaturé la maison du roi, qu'après avoir accompli sa mission révolutionnaire. Instrument de destruction mis en mouvement par une force qu'il servit sans la connaître, il était comme la cognée que le bûcheron jette quand l'arbre est abattu.

Ainsi s'en allait par lambeaux cette vieille monarchie ; ainsi se métamorphosait la physionomie de la cour; et, vers hr lin, Louis XIV, ressuscité, n'eût certainement pas reconnu son Versailles. Ce n'est pas que les nobles eussent renoncé à leurs prétentions : seulement, par un équitable arrêt, ceux là même qui avaient conservé l'orgueil de leurs prétentions, déchiraient à plaisir le voile qui pouvait en couvrir l'insolence aux yeux des peuples trompés. La reine ayant donné le signal du laisser-aller dans les costumes et dans les mœurs, l'ancienne étiquette n'existant plus que dans les regrets de quelques douairières dédaignées, les robes traînantes ayant disparu et une duchesse ne se distinguant plus d'une actrice, les hommes , à leur tour, se piquèrent de suivre l'impulsion. Parmi des seigneurs qui se croyaient d'une race élue, ce fut chose du bel air et philosophique d'être vêtu en gros drap , de quitter les talons rouges , de porter des souliers épais, de se perdre dans la foule un bâton noueux à la main. Et l'on renonça peu à peu au cortège des valets, aux broderies éclatantes, à la noblesse écrite sur un habit, à tout ce qui est grandeur visible et palpable, à tout ce qui jusqu'alors avait rendu vivante et parlante la prééminence des rangs*

Lorsqu'il avait éloigné de- Paris la majesté royale, lorsqu'il l'avait placée à Versailles parmi les siens, Louis XIV avait sans doute voulu donner à la haine du peuple tant de milieux à traverser, qu'elle eût de la peine à atteindre le monarque. Mais il arriva que, fascinée par son destin, Marie-Antoinette aima passionnément et rechercha Paris. La vie abandonna donc peu à peu ce palais qu'avaient choisi pour théâtre à leurs prodiges, la vanité et la bassesse humaines. La solitude, le silence, finirent par envahir l'antichambre fameuse où se tenait le valet d'élite, que séparait des premières puissances de la terre un simple paravent, el dont la voix, toujours respectée, chassait dans la galerie du château des nuées de comtes et de barons.

Il diminua de jour en jour, d'heure en heure, le nombre de ceux qui , groupés le soir à la porte du cabinet royal , attendaient avec une impatience servile et jalouse qu'un saint., un sourire, un regard du maître décidât de leur for-

aine. Longtemps on avait dit : « la cour et la ville; » le moment vint où il fallut renverser les termes. On quitta Versailles, où était le roi : on se hâta vers Paris, où était le * peuple.

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