‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 20 sur 156 · TURGOT · texte numérisé non relu

TURGOT

Versailles, dans le boudoir où Marie-Antoinette laissait échapper en paroles légères le secret de ses sympathies. L'altière comtesse de Brionne, la marquise de Goigny, Mme de Simiane, la princesse de Beauvau, l'impérieuse duchesse de Grammont, employaient au profit de Necker les séductions de la grâce ou l'empire du cœur. Mme de Tessé, Mme de Blot , la comtesse de Châlons , dépensaient leur esprit à soutenir le système des emprunts; à prôner le ministre philosophe qui voulait faire de l'administration des finances, en même temps qu'une série d'opérations, « une suite de pen- 3. » Elles allaient recueillant les nouvelles, répandant les bruits officiels, donnant des ordres, et poussant dans les rangs

de l'opinion publique la clientèle de leur beauté. Elles montraient le marquis de Gastries charmé d'avoir été fait ministre par Necker, et le duc de Ghoiseul qui, par lui, espérait bien le redevenir.

La même admiration se manifestait ailleurs sous un plus sérieux aspect. Depuis la mort de Mme Geoffrin, les philosophes s'étaient transportés chez Mme Necker : leur haine contre les prêtres triomphait de l'élévation d'un protestant, et néanmoins, on n'ignorait pas qu'une partie du haut clergé se ralliait à lui; que le fougueux archevêque de Beaumont, si terrible aux jansénistes et aux convulsionnaires. était venu plusieurs fois s'asseoir, ami familier, à la table du calviniste

Necker. Le peuple des campagnes ne pouvait que bénir un ministre qui, loin d'augmenter l'impôt , aspirait à le diminuer en le réformant. La partie éclairée du tiers état suivait d'un œil attentif les innovations financières, l'ordre introduit dans la comptabilité par la concentration des diverses caisses au trésor royal, le développement du crédit, les projets d'humanité en faveur des pauvres, des prisonniers, des mendiants. Aux pamphlets hostiles, l'académicien Thomas, l'abbé Haynal, opposèrent d'ardentes apologies. Il en parut où l'on crut reconnaître la plume distinguée de Mme Necker et son caractère susceptible. On y repoussait vivement le reproche fait au directeur des finances d'avoir, par l'emprunt, soulagé les vivants aux dépens des races futures. p]st ce que les races ne sont pas solidaires? Est -ce que les arrière-neveux ne vont pas se reposer à l'ombre de l'arbre que les aïeux ont planté? S'il était vrai que la guerre d'Amérique dût être onéreuse aux générations à venir, n'en recueilleraient-elles pas le bénéfice? Et n'était-ce rien que l'idée révolutionnaire, venue des plages lointaines comme une promesse d'affranchissement portée par la brise des mers?

L'amour de la popularité était la passion de Necker, sa superstition, presque : il poursuivit ses plans.

Il y avait quelques années déjà que le marquis de Mirabeau avait dit : « Une nation qui n'esl pas représentée est semblable à un homme privé de la parole : il ne lui reste que ses bras pour faire connaître ce qu'il demande. »

Fénelon appelait de ses vœux les assemblées provinciales, Turgot les proposa, Necker les établit.

Il mit sous les yeux du roi un mémoire confidentiel où il critiquait amèrement l'administration des intendants de province. Il les peignit pleins d'arrogance envers les faibles, timides devant les forts, absents à volonté, instruits par hasard, tranchant du souverain avec une morgue dont leur ignorance ('■tait la mesure. Si leur capacité était douteuse, en revanche leur ambition ne l'était pas. A moins d'une injustice écla tante, ils gouvernaient sans contradicteur, et le monarque était obligé de voir par les yeux de ceux-là même qu'il aurait eu besoin de juger. Ainsi allait périr l'œuvre de Richelieu. Mais, institués dans le dessein de mater la noblesse, les intendants de province se trouvaient alors avoir épuisé leur mission. Richelieu les avait créés au profit de la royauté, contre les nobles : Necker les voulut détruire au profit du tiers élut, contre la royauté.

Louis XVI céda: il consentit à établir à litre d'essai, une assemblée provinciale dans le Béni, réputé, à celte époque. la province la plus misérable de France, et choisi précisément à cause de sa misère. Il parut naturel d'essayer le remède sur la partie la plus malade.

Douze nobles, douze membres du clergé, vingt-quatre propriélaires des villes et des campagnes composèrent les quarante-huit membres de l'assemblée provinciale du Béni, Le roi ne se réserva pas le droit d'élection; il désigna seulement seize membres qui furent chargés d'élire eux-mêmes les trentedeux autres. Il fut décidé que les suffrages se compteraient par tête et non par ordre. L'assemblée devait se tenir tous les deux ans pendant un mois; el. dans l'intervalle, une commission, présidée par l'arche\ èque. (''lait chargée d'exécuter les

décisions prises, touchant la répartition et la levée des impôts. Certes, de pareilles dispositions étaient bien limideinenl conçues; trop de respect pour les choses du passé s'y montrait encore. Mais, nous l'avons dit, Necker ne possédait ni la force ni le courage de son intelligence, ei son audace était restée dans ses livres. Il transigeail avec une révolution de surface, lui qui avait attaqué naguère l'ordre social en creu-

sant jusqu'aux racines. Et toutefois, comment le nier? Après les longues saturnales du pouvoir absolu et quand il fallait briser celle sinistre puissance que le mal puise souvent dans sa durée même, c'était déjà beaucoup (pie de tendre silencieusement à changer une monarchie despotique en rovauté mixte. On pouvait prévoir que les propriétaires, invités à répartir les impositions, en viendraient à les vouloir voter; (pie la nation, consultée sur l'impôt, aspirerait à donner son avis sur d'autres matières. Ce mot d'essai était fort modeste assurément: mais enfin il contenait une promesse, il entr'ouvrait l'avenir.

Et en effet . l'assemblée provinciale du Berri fut comme l'ombre (pie dessine sur le mur l'arrivée de l'objet attendu. Un concile national, inévitable et prochain, se trouvait de la sorte annoncé : on eut en petit le modèle des États généraux.

Or, la tentative ici fut d'autant plus séduisante et féconde, qu'elle ne donna lieu à agiter aucune de ces questions terribles d'où allait sortir la première tempête : doublement du tiers, délibération en commun, vote par tête. Les travaux commencèrent, ils s'accomplirent au milieu d'un calme profond; et l'assemblée provinciale du Berri, celle de la haute Guienne, tenue peu de temps après à Montauban, sous la présidence de l'évèque de Rodez, ne furent pas sans marquer leur passage par d'utiles efforts.

Dans le Berri , cinq cent dix-sept paroisses étaient commandées chaque année pour la corvée. Elles fournissaient. pendant huit jours, quarante mille manœuvres et douze mille voilures avec vingt quatre mille chevaux ou paires de bœufs, ce qui (devait le nombre des journées de manœuvres à trois cent vingt mille et le chiffre des voitures à quatre vingt-seize mille. Ces journées, estimées pour les hommes à quinze sols et pour les voitures à quatre livres, imposaient aux corvéables une charge de six cent vingt-quatre mille livres. L'assemblée reconnut qu'on ne construisait pas, annuellement, plus de six lieues de chemin neuf, et jugeant qu'il pouvait y être pourvu au moyen de deux cent quarante mille livres, elle supprima la corvée en nature et la remplaça par une contribution en argent qui atteignit à peu près toutes les classes, le peuple directement néanmoins, et le clergé, les nobles, dans la personne de leurs fermiers.

Ainsi, le peuple était averti des avantages du régime représentatif, cl chaque amélioration volée dans les assemblées provinciales poussait la nation sur la pente des états généraux.

Pendant ce temps, Necker soutenait le fardeau de la guerre sans en être accablé, tant la confiance des prêteurs lui fournissait de ressources. Achever des réformes commencées, en méditer de nouvelles, c'était sa vie. Tantôt, en renouvelant le bail de la ferme générale, il obtenait une économie de quatorze millions: tantôt il procurait à l'Etat quelque bénéfice sur la taille ou sur les taxations des trésoriers par la réunion des caisses inutiles au trésor royal; tantôt enfin il faisait vendre aux hôpitaux leurs immeubles, et leur offrait des placements au denier vingt. Sans trop s'inquiéter des colères qu'il soulevait, el le bon vouloir de Louis XVI lui venant quelquefois en aide, il porta la" lampe jusque dans les plus obscures dépenses de la maison du roi el de la chambre aux deniers. Il régnait la un désordre dégradant, immense. Nombre d'officiers étaient à la fois fournisseurs, apprèteurs et convives; si bien, qu'ils se faisaient payer par le roi les denrées qu'ils devaient eux-mêmes consommer. Derrière un simple pinetier on rencontrait tel grand seigneur qui lui avait vendu sa charge el qui dél'endail à outrance ce qu'il osait. appeler son patrimoine. Tout abus avait son propriétaire.

Page 1