LE PRINCE DE CONDE
auprès du roi, avait emporté la nomination de M. deGastries au ministère de la guerre; il se vengea. Necker avait remis confidentiellement au roi un mémoire sur les assemblées provinciales, dans lequel les parlements n'étaient point ménagés : Maurepas, avec une indiscrétion calculée, mit au jour le libelle et en fit attaquer l'auteur. Blessé alors jusqu'au fond de l'âme, le directeur des finances voulut que le succès d'une démarche d'éclat témoignât hautement de son crédit. Non content de voir se ranger autour de lui la princesse de Poix, les Noailles. la duchesse de Polignac. les amis de Marie An-
toinette, il prétendit engager le roi dans sa querelle, il demanda le titre de ministre d'Etal cl l'entrée au conseil, d'où sa qualité de protestant l'avait tenu éloigné II offrit sa démission, en cas de relus. Maurepas lui d'avis qu'on lui accordât l'entrée au conseil, s.il abjurait solennellement les erreurs de Calvin. Il le savait incapable d'une telle bassesse. Le roi reçut donc, le 19 mai, la démission du directeur des finances. Pille était écrite sur un petit carré de papier sans titre ni vedette, et la Forme eu parul si insolente à Louis XVI qu'il jura de ne plus employer Necker.
La nouvelle d'une disgrâce si peu attendue fut accueillie avec une sombre colère. La nation se crut offensée. La foule se répandit dans les promenades, dans les cafés, dans les rues; mais partout régnait un silence extraordinaire. Bourboulon, auteur des Observations sur le Compte rendu, ayant été aperçu au Palais -Royal, le peuple le poursuivit de ses menaces. Necker était allé s'établir à sa maison de campagne de Saint-Ouen, près Paris : une longue fde de carrosses l'y suivit. C'était à qui s'empresserait de le complimenter. L'archevêque de Paris avait donné l'exemple; et l'on remarqua parmi les visiteurs le duc d'Orléans, le duc de Chartres, les Richelieu, les Luxembourg, le duc de Choiseul, le prince de Condé. Qu on était loin du temps où, par un simple froncement de sourcil, Louis XIV pouvait condamner un ministre à l'isolement d'une disgrâce universelle !
Telle fut la première administration de Necker. Il eut à la fois pour lui et ceux qui, jugeant la Révolution inévitable, la redoutaient, et ceux qui la voulaient puissante, étendue, décisive. Les uns applaudirent dans sa personne l'homme qui semblait le plus capable de prévenir l'emportement des passions populaires, en ménageant quelques issues à la liberté. Les autres l'encouragèrent à ouvrir la carrière, bien résolus, s'il refusait d'avancer, de le laisser en chemin.
Quant à Necker, il ne prévoyait certes pas que, d'un seul bond, la Révolution passerait sur lui!