‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 24 sur 156 · LAVATER · texte numérisé non relu

LAVATER

surprenant, écrivait, en parlant de Cagliostro, le ministre du saint Évangile à Zurich, le pieux et bon Lavater. Pourtant, je ne crois pas à cet homme. Oh! s'il était humble comme un enfant! si seulement il penchait pour la simplicité de l'Évangile, pour la dignité de Notre -Seigneur, qui serait plus grand que lui? »

Nous dirons bientôt quels motifs amenaient Cagliostro à Paris, et quel rôle lui avait été assigné. Mais, auparavant, il importe d'introduire le lecteur dans la mine que creusaient

alors sous les trônes, sous les autels, des révolutionnaires bien autrement profonds et agissants que les encyclopédistes. Une association composée d'hommes de tous pays, de toute religion, de tout rang, liés entre eux par des conventions symboliques, engagés sous la foi du serment à garder d'une manière inviolable le secret de leur existence intérieure, soumis à des épreuves lugubres, s'occupant de fantastiques cérémonies, mais pratiquant d'ailleurs la bienfaisance et se tenant pour égaux, bien que répartis eu trois classes: appren-

tis, compagnons et maîtres, c'est en cela que consiste la franc -maçonnerie, mystique institution que les uns rattachent aux anciennes institutions d'Egypte, et que les autres font descendre d'une confrérie d'architectes déjà formée au troisième siècle.

Or , à la veille de la Révolution française , la franc - maçon nerie se trouvait avoir pris un développement immense. Répandue dans l'Europe entière, elle secondait le génie méditatif de l'Allemagne, agitait sourdement la France, et présentait partout l'image d'une société fondée sur des principes contraires à ceux de la société civile.

Dans les loges maçonniques, en effet, les prétentions de l'orgueil héréditaire étaient proscrites et les privilèges de la naissance écartés. Quand le profane qui voulait être initié entrait dans la chambre appelée cabinet des réflexions, il lisait sur les murs , tendus de noir et couverts d'emblèmes funéraires , cette inscription caractéristique : « Si tu tiens aux distinctions humaines, sors; on n'en connaît pas ici. » Par le discours de l'orateur, le récipiendaire apprenait que le but de la franc-maçonnerie était d'effacer les distinctions de couleur , de rang , de patrie ; d'anéantir le fanatisme ; d'extirper les haines nationales ; et c'était là ce qu'on expri mait sous l'allégorie d'un temple immatériel, élevé au grand architecte de l'univers par les sages des divers climats, temple auguste dont les colonnes, symboles de force et de sagesse, étaient couronnées des grenades de l'amitié. Croire en Dieu était l'unique devoir religieux du récipiendaire. Aussi y avait-il au-dessus du trône du président de chaque loge ou vénérable, un delta rayonnant au centre duquel était écrit en caractères hébraïques le nom de Jéhovah.

Ainsi, par le seul fait des bases constitutives de son existence, la franc-maçonnerie tendait à décrier les institutions et les idées du monde extérieur qui l'enveloppait. Il est vrai que les instructions maçonniques portaient soumission aux lois, observation des formes et des usages admis par la société du dehors, respect aux souverains. Il est vrai que, réunis à table, les maçons buvaient au roi dans les États monarchiques, et au magistrat suprême dans les républiques. Mais de semblables réserves , commandées à la prudence d'une association que menaçaient tant de gouvernements ombrageux, ne suffisaient pas pour annuler les influences "naturellement révolutionnaires, quoique en général pacifiques, de la franc-maçonnerie. Ceux qui en faisaient partie continuaient bien à être, dans la société profane, riches ou pauvres, nobles ou plébéiens; mais au sein des loges, temples ouverts à la pratique d'une vie supérieure, riches, pauvres, nobles, plébéiens, devaient se reconnaître égaux et s'appelaient frères. C'était une dénonciation indirecte, réelle pourtant et continue, des iniquités, des misères de l'ordre social; c'était une propagande en action, une prédication vivante.

D'un autre côté, l'ombre , le mystère, un serment terrible à prononcer, un secret à apprendre pour prix de mainte sinistre épreuve courageusement subie , un secret à garder sous peine d'être voué à 1 exécration et à la mort, des signes particuliers' auxquels les frères se reconnaissaient aux deux bouts de la terre, des cérémonies qui se rapportaient à une histoire de meurtre et semblaient couvrir des idées de vengeance, quoi de plus propre à former des conspirateurs? Et eominent une pareille institution, aux approches de la crise voulue par la société en travail , n'aurait-elle pas fourni des armes à l'audace calculée des sectaires, au génie de la li • berté prudente?

On sait sur quel récit allégorique repose , comme sur une base sacrée, toute la franc-maçonnerie :

Adoniram avait été chargé par Salomon de diriger les travaux de construction du temple de Jérusalem. Ses ouvriers étaient au nombre de trois mille. Pour ne pas les confondre dans la distribution des salaires , Adoniram les divisa en trois classes, apprentis, compagnons et maîtres. On se distingua et l'on se reconnut au moyen de mots , de signes , d'attouchements qui devaient rester secrets. Or, trois compagnons voulant avoir la parole de maître , résolurent d'en arracher la révélation à Adoniram ou de l'assassiner. Ils se cachent dans le temple et se postent aux différentes portes. Adoniram s'étant présenté à celle du midi, le premier compagnon lui demande la parole de maître et , sur son refus, le frappe violemment à la tête d'une règle dont il était armé. Adoniram s'enfuit à la porte de l'occident, où le second compagnon le frappe au cœur d'un coup d'équerre. Recueillant ses forces, il essaye de se sauver par la porte de l'orient ; mais le troisième compagnon l'arrête et, ne pouvant obtenir de lui la parole, l'étend mort d'un coup de maillet. La nuit venue, les assassins prirent le corps et l'allèrent enterrer sur le mont Liban, où il fut retrouvé par neuf maîtres que Salomon avait envoyés à la découverte. La tombe, sur laquelle s'élevait un acacia , ayant été fouillée , et ceux qui touchèrent le cadavre s'étant écriés Mac benac, « la chair quitte les os, » il fut convenu que ce mot serait désormais substitué, parmi les maîtres, à la parole perdue.

Telle est l'étrange histoire que rappelle et figure, dans la franc -maçonnerie, la réception au grade de maître, cérémonie qui a lieu autour d'un sarcophage, à la lueur d'une lanterne sourde formée d'une tête de mort , dans une salle où , sur des tentures noires, sont brodés en blanc des squelettes.

Alors que, sous la main de pouvoirs violents, la société frémissait d'impatience, mais se voyait réduite à voiler ses colères, combien de ressources des pratiques de ce genre ne ménageaient-elles pas aux artisans de complots! Car enfin quel était ce martyr dont il s'agissait de poursuivre la vengeance? Quelle était cette parole sainte qu'il fallait reconquérir?

Lorsque, chassés de leur pays par la révolution de 1688, les Jacobiles étaient venus chercher asile en France, où ils apportèrent les règles de la franc-maçonnerie , ils n'avaient pas manqué d'en interpréter les symboles au gré de leurs passions et de leurs espérances. Dans plusieurs des loges dont lord Dervent-Water nous avait fourni le modèle dans le Chapitre d'Ecosse jacobitc que Charles -Edouard Stuart fonda lui-même à Arras sous la présidence du père de Robespierre, Adoniram, c'était Charles I"r ; Cromwell et les siens représentaient les assassins de l'architecte-martyr ; la parole perdue, c'était royauté.

Mais les données essentielles de la franc -maçonnerie étaient trop démocratiques pour se prêter longtemps à des menées de prétendant. Le cadre de l'institution s'élargissant , la démocratie courut y prendre place ; et, à côté de beaucoup do frères dont la vie maçonnique ne servait qu'à charnier l'orgueil, à occuper les loisirs ou à mettre en action la bienfaisance , il y eut ceux qui se nourrissaient de pensées actives , ceux que l'esprit des révolutions agitait.

Les choses symboliques se plient aux interprétations les plus diverses: quelques-uns ne tardèrent pas à affirmer que la franc -maçonnerie continuait l'ordre, si tragiquement célèbre , des templiers ; et , dans ce système , Adoniram , ce fut Jacques Molay ; les meurtriers, ce furent Philippe le Bel, personnification de la tyrannie politique, Clément V, personnification de la tyrannie religieuse, et les juges qu'ils avaient transformés en bourreaux; la parole perdue, ce fut liberté.

Bientôt se produisirent des innovations d'un cractère re-

LES REVOLUTIONNAIRES MYSTIQUES

doutable. Comme les trois grades de la maçonnerie ordinaire comprenaient un grand nombre d'hommes opposés par état et par principes à tout projet de subversion sociale, les novateurs multiplièrent les degrés de l'échelle mystique à gravir; ils créèrent des arrières - loges réservées aux âmes ardentes; ils instituèrent les hauts grades d'élu, de chevalier du soleil, de la stricte observance, de kadosch ou homme ré-

généré, sanctuaires ténébreux dont les portes ne s'ouvraient à l'adepte qu'aprèB une longue série d'épreuves, calculées de manière à constater les progrès de son éducation révolutionnaire, à éprouver la constance de sa foi, 8 essayer la trempo de son cœur. Là, au milieu d'une foule de pratiques tantôt puériles, tantôt sinistres, rien qui ne se rapportât à des idées d'affranchissement et d'égalité.

Dans le grade de chevalier du soleil, par exemple, lorsqu'une réception avait lieu, le très -vénérable commençait par demander au premier surveillant : « Quelle heure est-il? » et celui-ci devait répondre: « l'heure de l'obscurité parmi les hommes. » Interrogé, à son tour, sur les motifs qui l'amenaient, le récipiendaire répondait: « Je viens chercher la lumière. Car, mes compagnons et moi, nous nous sommes rés à travers la nuit qui couvre le monde. Des nuages

obscurcissent Hesperus, l'étoile de l'Europe. Ils sont formés par l'encens que la superstition offre aux despotes. »

Le septième grade de la haute maçonnerie, celui de chevalier de l'épée et de rose-croix, donnait lieu à des scènes non moins caractéristiques. Les formes et allégories de ce grade étaient empruntées à ce que l'histoire raconte de la captivité des Juifs de Bahylone, de la destruction de leur temple et de la permission de le rebâtir accordée par Cyrus

à Jérobabel. Vêtu de rouge, ceint du tablier écossais, chargé de chaînes, le récipiendaire, sous le nom de Jérobabel, était conduit jusqu'au trône de Gyrus,dans un appartement tendu de vert et que soixante - dix flambeaux éclairaient, en commémoration des soixante -dix années de la captivité des Juifs. « Qui êtes-vous? demandait Cyrus. — Le premier entre mes égaux, maçon par rang, captif par disgrâce. — Votre nom?

— Jérobabel. — Votre âge? — Soixante -dix ans. — Quel sujet vous amène? — Les larmes et la misère de mes frères.

— Dites -moi les secrets de la maçonnerie: votre liberté est à ce prix. — Quand Salomon nous donna les premiers principes de la maçonnerie, il nous apprit que l'égalité devait être notre suprême loi. Or, elle n'existe pas ici. Votre rang, vos titres, votre fastueuse supériorité, votre cour, tout cela est incompatible avec les mystères de notre ordre.... Mais j'ai pris des engagements inviolables. S'il faut les violer pour redevenir libre, j'aime mieux rester captif. » Alors le souverain frappait sept coups, et, après avoir félicité le récipiendaire de sa vertu , de sa discrétion , de sa fermeté , il ordon nait qu'on lui ôtàt ses chaînes. On l'armait ensuite d'une épée en lui disant : « Soyez reconnu chef sur vos égaux. » Et il allait annoncer à ses frères que le sommeil du peuple était fini , que le jour de la commune délivrance venait enfin de se lever.

C'est aux écoles souterraines dans lesquelles avaient cours de pareils enseignements, que Gondorcet faisait allusion lorsque, annonçant cette histoire des progrès de l'esprit humain qu'interrompit sa mort, il se promettait de dire quels coups l'idolâtrie monarchique et la superstition avaient reçus des sociétés secrètes, filles de l'ordre des templiers.

Il ne faut donc pas s'étonner si les francs -maçons inspirèrent une vague teneur aux gouvernements les plus soupçonneux ; s'ils furent anathématisés à Rome par Clément XII . poursuivis en Espagne par l'inquisition , persécutés à Naples : si, en France, la Sorbonne les déclara dignes des peines éternelles. Et toutefois, grâce au mécanisme habile de l'institution, la franc -maçonnerie trouva dans les princes et les nobles moins d'ennemis que de protecteurs. Il plut à des souverains, au grand Frédéric, de prendre la truelle et de ceindre le tablier. Pourquoi non? L'existence des hauts grades leur étant soigneusement dérobée, ils savaient seulement, de la franc -maçonnerie, ce qu'on leur en pouvait montrer sans péril; et ils n'avaient point à s'en inquiéter, retenus qu'ils étaient dans les grades inférieurs où le fond des doctrines ne perçait que confusément à travers l'allégorie , et où beaucoup ne voyaient qu'une occasion de divertissement, que des banquets joyeux , que des principes laissés et repris au seuil des loges, que des formules sans application à la vie ordinaire, et, en un mot, qu'une comédie de l'égalité. Mais, en ces matières, la comédie touche au drame ; et il arriva, par une juste et remarquable dispensation de la Providence, fine les plus orgueilleux contempteurs du peuple furent amenés à -couvrir de leur nom, à servir aveuglément de leur influence les entreprises latentes dirigées contre euxmêmes.

Cependant, parmi les princes dont nous parlons, il y eu eu1 un envers qui la discrétion ne fut point nécessaire. C'était le duc de Chartres, le futur ami de Danton, ce Philippe Égalité si célèbre dans les fastes de la Révolution, à laquelle il devint suspect, et qui le tua. Quoique jeune encore et livré aux étourdissements du plaisir, il sentait déjà s'agiter en lui cet esprit d'opposition qui est quelquefois la vertu des branches cadettes, souvent leur crime, toujours leur mobile et leur tourment. La franc-maçonnerie l'attira. Elle lui donnait

un pouvoir à exercer sans effort ; elle promettait de le conduire, le long de chemins abrités, jusqu'à la domination du forum ; elle lui préparait un trône moins en vue , mais aussi moins vulgaire et moins exposé que celui de Louis XVI ; enfin, à côté du royaume connu, où la fortune avait rejeté sa maison sur le second plan, elle lui formait un empire peuplé de sujets volontaires et gardé par des soldats pensifs. Il accepta donc la grande maîtrise aussitôt qu'elle lui fut offerte; et l'année suivante (1772), la franc - maçonnerie de France, depuis longtemps en proie à d'anarchiques rivalités, se resserra sous une direction centrale et régulière qui s'empressa de détruire l'inamovibilité des vénérables, constitua l'ordre sur des bases entièrement démocratiques, et prit le nom de Grand -Orient. Là fut le point central de la correspondance générale des loges ; là se réunirent et résidèrent les députés des villes que le mouvement occulte embrassait; de là partirent des instructions dont un chiffre spécial ou un langage énigmatique ne permettaient pas aux regards ennemis de pénétrer le sens.

Dès ce moment, la franc -maçonnerie s'ouvrit, jour par jour, à la plupart des hommes que nous retrouverons au milieu de la mêlée révolutionnaire. Dans la loge des Neuf Sœurs vinrent successivement se grouper Garât, Brissot, Bailly, Camille Desmoulins, Condorcet, Ghamfort, Danton, dom Gerle, Rabaut- Saint-Etienne, Pétion. Fauchet, Goupil de Préfeln et Bonneville dominèrent dans la loge de la Bouche de fer. Sieyès fonda au Palais-Royal le club des Vingt-deux. La loge de la Candeur devint, quand la révolution gronda, le rendezvous des partisans de Philippe d'Orléans: Laclos, La Touche, Sillery; et, parmi eux se rencontrèrent Gustine, les deux Lameth, Lafayette.

Mais la franc-maçonnerie, on l'a vu, n'avait pas un caractère homogène. Les trois premiers grades admettaient toutes sortes d'opinions; au delà, la diversité des rites répondit à celle des systèmes; et, comme on en peut juger par les noms de Sieyès, de Condorcet, de Brissot, la philosophie des encyclopédistes et les tendances de la bourgeoisie avaient une large place dans les loges C'est ce qui frappa Weishaupt, professeur de droit canonique à l'Université d'Ingolstadt, un des plus profonds conspirateurs qui aient jamais existé. Il se mit donc à méditer des combinaisons nouvelles.

Par le seul attrait du mystère, par la seule puissance de l'association, soumettre à une même volonté et animer d'un même souffle des milliers d'hommes pris dans chaque contrée du monde, mais d'abord en Allemagne et en France ; faire de ces hommes, au moyen d'une éducation lente et graduée, des êtres entièrement nouveaux ; les rendre obéissants jusqu'au délire, jusqu'à la mort, à des chefs invisibles et ignorés; avec uni- légion pareille, peser secrètement sur les cours, envelopper les souverains, diriger à leur insu les gouvernements, et mener l'Europe à ce point que toute superstition fût anéantie, toute monarchie abattue, tout privilège de naissance déclaré injuste, le droit même de propriété aboli et l'égalité des premiers chrétiens proclamée, tel fut le plan gigantesque du fondateur de I'Illum'.KIS.me.

C'était s'imposer des nécessités terribles. Ne faudrait- il pas employer des procédés indignes du but? Ne faudrait-il pas descendre de la prudence aux artifices, de la vigilance à l'espionnage? Weishaupt le sentit et n'hésita point. Elevé par les jésuites, il s'était promis de les combattre et de les vaincre avec leurs propres armes. Son principe fut que, pour atteindre à de nobles résultats, les bons devaient recourir aux moyens dont les méchants se servent pour acquérir un empile funeste. Il fit à la nature humaine cette injure de croire

LES REVOLUTIONNAIRES MYSTIQUES

qu'on ne la pouvait affranchir qu'en la trompant; et, man- J mit la ruse au nombre de ses chancei de succès. « Tout ([liant de respect à la vérité dont il poursuivait le triomphe, engagement secret, disait-il, est une source d'enthousiasme. 11

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