MIRABEAU
ciateur de Lavater, adversaire de Beaumarchais, prôneur des chiffres suspectés de Clavière et de Panchaud, avocat de Calonne, il se fit un jeu de vendre des manuscrits déjà payés, il se mit à la solde de quelques ambitieux vulgaires, il se mit à la suite des pensées d'autrui, il mérita cette injure de son père: mon fils, le marchand de paroles.... Seulement, sa fière attitude et ses airs superbes ne l'abandonnèrent pas un instant. 11 était homme à donner des proportions héroïques même à la bassesse.
Voilà comment s'explique la candidature révolutionnaire de Mirabeau. Las de sa mauvaise renommée et sentant son génie, il entendit qu'à son égard désormais l'estime fût rem-
placée par l'admiration et la peur. Le bruit d'un royaume bouleversé lui plut comme devant couvrir le retentissement de ses désordres, et il eut l'inconcevable orgueil de croire qu'il n'avait plus qu'à prendre la Révolution à son service, sauf à s'en défaire dès qu'il cesserait d'en avoir besoin.
Ce fut avec cette audacieuse pensée qu'il alla se montrer à la Provence. Bien décidé à y combattre ceux de sa caste, il les devinait déjà et les bravait : « Si la noblesse veut m'einpêcher d'arriver, écrivait -il, il faudra qu'elle m'assassine comme Gracchus. » Il arrivait précédé par un scandale : il venait de livrer au public des lettres particulières de Cérulti, et, révélateur indélicat des confidences de l'amitié, il avait
consenti à ce qu'on publiât la transcription presque littérale de la correspondance diplomatique et secrète de Berlin. Cependant à peine monté sur Le théâtre où l'appelait son génie, il put écrire : « Le tiers me poursuit de marques de confiance et d'enthousiasme, très -imprudentes pour sa cause même; car il met le comble à la rage des nobles, qui ont toutes les convulsions de Turnus expirant. »
Les états particuliers de Provence étaient assemblés à Aix, et la noblesse y protestait violemment contre le règlement royal relatif à la convocation des états généraux. Mirabeau, (jui avait droit de siéger dans la chambre des nobles, s'y présente sans hésiter, et son premier soin est de s'opposer aux prétentions de son ordre. On lui répondit par l'insultante décision qui fermait les états aux non possesseurs de fiefs. Le coup devait l'atteindre, et il s'efforça de le détourner dans un discours qu'il prononça le 30 janvier 1789, et qui est un chefd'œuvre de force, de mesure, d'éloquence et de raison. Mais, saisie de vertige, la noblesse semblait prendre à tâche d'irriter jusqu'à la fureur ce puissant ennemi. Il éclata enfin, le 5 février, par l'abjuration qu'on cite sans cesse, qu'on citera toujours : « Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple , et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier des Gracques, de la main des patriciens ; mais, atteint du coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs: et de cette poussière naquit Marins : Marius, moins grand pour avoir exterminé les Gimbres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse. »
Le sort en est jeté : la dictature de Mirabeau sur le tiers état est conquise ; l'acclamation populaire le salue tribun ; et, en le rejetant de ses assemblées, la noblesse donné un successeur à Marius.
Aussi, lorsque, après un court voyage à Paris , Mirabeau reparut en Provence, ce furent des transports sans exemple et sans nom. A Lambesc, il trouva les officiers municipaux d'Aix envoyés au-devant de lui , pour lui apporter les hommages de la contrée. Les cloches sonnaient, la ville entière était accourue. Chacun brûlait de l'approcher, de l'entendre, de le voir du moins. Car tout en lui annonçait un lutteur indomptable : sa chevelure énorme, son agile embonpoint, son geste qui commandait, son visage dévasté par les passions, mais terrible. On aimait dans lui ce que dans un autre on eût détesté : sa naissance; et ce furent des plébéiens qui crièrent à son aspect : Vive monsieur lu comte! On allait dételer sa voiture; mais' lui, dominant l'enthousiasme et plein d'une émotion virile : « Je comprends comment les hommes sont devenus esclaves, la tyrannie s'est entée sur la reconnaissance, » et il ajouta ces paroles qu'il n'aurait jamais dû oublier : * Les hommes ne sont pas faits pour porter un homme, et vous n'en portez déjà que trop. » La ville d'Aix l'attendait; mais, quand il entra, la fouie qui bordait le cours s'entassait si tumultueusement qu'il fut obligé de met lie ses chevaux au galop, donnant l'air d'une fuite à son triomphe. Partout le son des galoubets et des tambourins se mêlait aux clameurs joyeuses. Dès que Mirabeau atteignit sa demeure, cent boîtes furent tirées, et il descendit dans les bras du peuple.
A Aix, il recul de Marseille la lettre suivante : « La révolte vient d'éclater. Le peuple s'est porté chez le fermier général. Armés de haches, ils ont brisé les portes. On allait commettre les derniers excès, lorsqu'un liomme a paru qui a
promis de faire diminuer le prix du pain. Les trompettes de la ville ont sonné sur-le-champ cette nouvelle agréable, mais insuffisante pour arrêter sans délai un si impétueux torrent.... Quelques boutiques de boulangers viennent d'être enfoncées.... Voilà où nous en sommes, monsieur le comte — L'étonnante diminution qu'on vient de faire sur le pain ne peut manquer de jeter la famine dans Marseille. Les boulangers cacheront leur blé si on ne les indemnise. Tout est perdu s'il faut céder, tout est détruit si on emploie la force. Votre présence, peut-être, calmerait les choses.... Quand on n'attend plus rien des hommes, il faut bien recourir aux dieux! » Mirabeau part aussitôt pour Marseille. Il fait imprimer, placarder et distribuer un Avis au peuple marseillais, il l'éclairé sur la question des subsistances, et sans que la foule s'en indigne, sans que la faim en murmure, il fait hausser jusqu'au chiffre qu'indiquait la prudence le prix du pain, témérairement abaissé au-dessous de la valeur réelle. Mais à peine a-t-il apaisé Marseille, que des nouvelles plus alarmantes encore le rappellent à Aix. Le marquis de La Fare, consul de la ville, a fait tirer sur le peuple soulevé, et la fermentation est au comble. Mirabeau arrive, après avoir visité à cheval tous les postes de Marseille. Il fait renvoyer les soldats, confie aux milices bourgeoises la garde des rues, harangue la multitude et la ramène au calme en prenant la parole d'honneur du peuple. A Manosque , il sauve de l'emportement populaire l'évêque de Sisteron. A Toulon, il fait diminuer le prix du pain et il éteint une révolte. Les gouverneurs l'implorent, les villes l'appellent leur sauveur, les séditions lui obéissent. Il est plus qu'un roi, il est presque un dieu.
La place de Mirabeau aux états généraux était donc marquée d'avance. Aix et Marseille le nommèrent à la fois.
Or, tandis que, dans le Midi, la Révolution semblait se donner à Mirabeau, on élisait, dans le Nord, un homme qui, à force de la respecter, mérita de la conduire, Maximdien de Robespierre. Bien différentes de celles de Mirabeau, les premières années de Robespierre n'avaient eu ni éclats ni souillures. Ses concitoyens le choisissaient pour son enfance studieuse qu'avait récompensée l'État, pour quelques succès de barreau, pour son patriotisme sincère, pour l'aménité et l'honnêteté de ses mœurs. Nous avons entre les mains une précieuse collection de lettres inédites et manuscrites de Robespierre, dont plusieurs se rapportent à l'époque qui précéda immédiatement sa vie publique; et elles sont pleines de cordialité, de gaieté naïve et d'abandon. Le besoin de s'épancher, de tout dire, voilà ce qui en forme le principal caractère. Un voyage de dix lieues y fournit matière à mille récits complaisants et paresseux, à des descriptions dans le style de Cil Blas. Quand Robespierre y parle de lui-même, c'est sur un ton doucement moqueur, à la manière de Jean-Jacques rappelant l'admiration que lui inspirait Venture. Il est telle de ces lettres où la courtoisie va jusqu'à la recherche , mais pas une qui trahisse une nature austère ou l'habitude des fortes pensées. Et cependant Robespierre ne fut pas plutôt l'homme du destin, que son front se chargea de soucis et que
son âme devint sombre Mais le moment n'est pas venu
encore de peindre cette figure, qui ne fut si grande que parce que la Révolution la fit à son image.
Et combien d'autres noms sortirent du débat public qui, alors inconnus, s'illustrèrent depuis par l'éloquence ou î'échafaud : Rabaud-Saint-Étienne, Barnave, l'abbé Grégoire, Cazalès, (jaunis, Dubois-Crancé, Alexandre et Charles Lamelh, Barrère, d'Epréménil, Le Chapelier! Des deux derniers, celui-là fut le plus véhément des champions de la noblesse,
MOUVEMENT DES ELECTIONS
celui-ci un des plus énergiques représentants du tiers; et peu d'années après, condamnés ensemble, l'un pour avoir combattu la Révolution, l'autre comme l'ayant désertée, ils se rejoignaient au pied de la charrette funèbre, e1 le dialogue suivant s'engageait entre eux : « Monsieur, dit Le Chapelier, on nous donne, dans nos derniers moments, un terrible problème à résoudre. — Quel problème? — C'est de savoir, quand nous serons sur la charrette, à qui de nous deux s'adresseront les huées. — A tous deux, » répondit d'Épréménil. Tant la loi qui gouverne les révolutions est absolue, logique et inexorable en sa justice!
AU nombre des candidats on vit un prince, le duc d'Orléans. Il avait adressé à ses mandataires des Instructions dans
lesquelles il demandait garantie de la libellé individuelle, liberté indéfinie do la presse, inviolabilité des lettres, retour périodique el à courl terme des étais généraux, établissement du divorce, responsabilité de quelqu'un, en cas d'infraction aux lois du royaume. Suivait, sous le titre de Délibérations à prendre dans les assemb'ées de bailliages, une énonciation de principes que le duc pressait tous ses procureurs fondés de faire prévaloir. L'auteur des Délibérations à prendre étaïL l'abbé Sieyès, et celui des Instructions, le marquis de Limon, le même qui émigra plus tard et fut le rédacteur du fa meux manifeste du duc de Brunswick.
La profession de foi du duc d'Orléans excita un très-vil enthousiasme. Élu à Paris, à Yillers-Gotterets, à Crespy en