‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 49 sur 156 · V. CHASSET · texte numérisé non relu

V. CHASSET

prétendue aristocratie des nobles? » Des bandes irritées parcourent le faubourg Saint-Antoine et vont ('branler le Faubourg Saint-Marceau. On promène, au milieu des buées, un mannequin qu'on injurie du nom de Réveillon, qu'on décore dérisoirement du cordon de Saint-Michel, e1 qu'on court juger en Grève. Arrivent, députés par l'archevêché, Avrillon, Charton, Santerre, manufacturiers connus, chargés d'opposer au désordre des paroles de bienveillance, mais le tumulte passe outre et va stationner devant la maison de Réveillon. C'était le 27 avril.

Réveillon, alarmé, recourut à l'autorité el demanda secours. On lui donna trente hommes pour le protéger contre un soulèvement.

Le lendemain, vers le milieu du jour, la maison du l'abri cant est assaillie. Lui n'a que le temps de «se réfugier à 1 . Bastille. Les trente soldats essayent en vain de résister, tout est envahi. En ce moment, parut sur le seuil une vieille femme, attachée à l'établissement Réveillon. Intrépide, elle cri qu'on trompe le peuple, elle demande justice et pitié. On IVcarte respectueusement, et la fureur des assiégeants se donne carrière. On se répand dans les appartements et dans les cours. on brise les meubles, on allume trois feux différents et on y précipite les effets les plus précieux.

Un contraste inattendu vint ajouter à ces emportements di l'émeute. Des voitures élégantes, des dames et des nobles à cheval passèrent, se rendant à une fête de Vincennes. La foule, à cette vue, pousse des clameurs sinistres, et le brillant carrousel se disperse épouvanté. Seul, le duc d'Orléans s'aiiète. Il descend de voiture, salué par des acclamations ardentes, exhorte la foule à se calmer, et continue sa promenade, inquiet, mais heureux de sa popularité.

Le guet à pied et à cheval, le régiment de Royal-Cravate, les gardes-françaises et les gardes suisses ne parurent que lorsqu'il n'y avait plus qu'un massacre à faire. Après des sommations inutiles, Tordre de l'attaque est, entendu, et le peuple n'y répond que par des transports de rage. Alors commença une affreuse scène Les gardes-françaises ayant fait un feu roulant sur quatre faces, on vit des malheureux tomber du haut des toits, les murs dégoutter de sang, et, aux fenêtres d'une maison en flammes, des hommes, des femmes même renversés en arrière à chaque décharge. Mais la résistance croissant avec le péril, on emportait les blessés, et ceux qui avaient ainsi retiré de la mêlée leurs frères expirants, revenaient à la hâte combattre et mourir. Atteint d'une balle au bas-ventre, un de ces hommes intrépides s'écria, gisant sur le pavé : « Allons! c'est fini! » puis il chanta le couplet de Figaro : Les plus forts ont fait la loi; et il rendit l'âme. Un cri dominait le bruit du combat : Liberté. On entendait

aussi retentir ces mots sauvages : « Il faut tout brûler, il faut tout détruire. » Mais, entre le violent désir de compléter leur vengeance el la nécessité de repousser la mort, ces rebelles qu'on a peints jusqu'ici comme des brigands à gages, déployaient, au contraire, un désintéressement rare. Argent, montres, bijoux, ils jetaient tout dans les flammes et criaient : « Nous ne voulons rien enlever! » On les égorgea sur des ruines. , «■

Et, le long du faubourg, des ouvriers promenaient des r davres sur des brancards) en disant : « Voilà les défenseu/s; de la patrie; citoyens, donnez de quoi les enterrer. »

Tels se présentent ces troubles dont on a si étrangement, altéré la physionomie. Ce ne fut point là, ainsi qu'on l'a Ij répété, l'exploit vénal d'une troupe d'aventuriers féroces; non.. ce fut une vengeance égarée par de fausses rumeurs, v geance déplorable, effrénée, mais intrépide et sincère.

Toutefois, Besenval raconte que lorsque, après avoir étouffé l'émeute, il alla se montrer à la cour, il y reçut un accueil glacial. El celte circonstance, le nom d'un affidé du comte d'Artois mêlé à l'origine du mouvement, le retard apporté dans la répression, l'intérêt qu'avaient à ensanglanter les éjections ceux qui se disposaient à en calomnier l'élan, tout 'indique de quel côté partit le souflle qui alluma la sédition. Mais, s'il est vrai qu'on ait excité la fureur populaire en la trompant, il ne l'est point qu'on l'ait achetée; si de l'argent fut répandu, ce ne put être qu'aux mains de quatre ou cinq misérables; car des hommes capables de vendre leur colère, n'auraient pas gardé au milieu du sang et devant le butin la préoccupation de leur honneur. Voici, du reste, un document qui prouve que ces hommes n'étaient point, suivant le mot d'une calomnie devenue historique, des brigands inconnus:

« Entre le procureur du roi , demandeur et accusateur , contre Jean-Thomas Le Blanc, garçon bourrelier; Nicolas Mary, écrivain; Jean-Baptiste Lamarche, peintre en bâtiment; Joseph Taupin, imprimeur en taille-douce; Etienne Farcel, gazier; Pierre Quentin, sculpteur; tous défendeurs accusés. Nous disons, par délibération du conseil, en jugement prévôtal et en dernier ressort, (pie lesdits sont

. déchues atteints et convaincus, etc » Des garçons bourreliers, des imprimeurs en taille-douce, des peintres en bâtiment, des gaziers, des sculpteurs, voilà les brigands inconnus qu'atteignit et frappa la procédure. ' ^

Ainsi s'annonçait de loin la tragique question du prolétariat. Au plus fort des agitations électorales, on avait parlé du ■ salaire; et ce seul mot contenait une révolution bien autrement profonde que celle où la bourgeoisie se précipitait. Mais nul ne s'en doutait encore, et on appelait émeute le problème . i de l'avenir, tout à coup posé dans un soulèvement.

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