‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 53 sur 156 · MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

MADAME DE STAËL

ries ne voulut point céder : la combinaison manqua. Ainsi. L royauté se trouvait réduite à mettre au nombre de ses chances de salut l'acquisition d'un manège; et cette royauté. qui avait tant abusé des ressources du pouvoir absolu, la voilà qui maintenant s'arrêtait devant un refus* de l'administration des écuries!

Le 6 mai, de grand matin, on lisait dans Versailles le placard suivant : « De PAR LE ROI. — Sa Majesté ayant fait connaître aux députés des trois ordres l'intention où Elle était qu'ils s'assemblassent aujourd'hui 6 mai, les députés sont avertis que le local destiné à les recevoir sera prêt à neuf heures du matin. »

L'ordre serait-il exécuté? les privilégiés consentiraient-ils à se réunir aux Communes, pour procéder avec elles à l'opération préliminaire, celle de la vérification des pouvoirs? Immense question et qu'on jugeait décisive! Car la vérification des pouvoirs conduisait invinciblement , si elle avait lieu en commun, au vote par tète; et le vote par tête était. grâce au doublement du tiers, le triomphe certain de la Révolution.

Les membres des Communes se rendent au lieu indiqué. Ils attendent. Le clergé, la noblesse ne paraissent pas. Alors, dans cette réunion d'hommes rassemblés de lieux divers. encore inconnus l'un à l'autre, tous libres, tous égaux, tous menacés, une vive agitation se manifeste. Les cris se mêlent. les propositions se croisent. Les plus ardents déclarent que, sans tenir compte d'une dissidence sacrilège, il faut se constituer en Assemblée nationale. Quelques-uns demandent que les voies de la conciliation soient tentées. Mais se constituer en assemblée nationale, c'était tout précipiter. Nommer une députarion, c'était imprudemment reconnaître là distinction des ordres. Cependant, des voix graves se sont élevées; elles recommandent la patience, vertu des (bits; et l'on entend retentir ce mot que Necker avait prononcé la veille : Ne soyons pas envieux du temps Peu à peu l'effervescence tombe, le tumulte s'apaise. On décide que, la vérification des pouvoirs n'étant pas faite , les Communes se considéreront comme t une simple agrégation d'individus présentés pour les Etats généraux; » et l'on pousse le respect du principe jusqu'à refuser d'ouvrir des lettres remises dans la salle, à l'adresse du tiers état. Il était deux heures et demie, lorsqu'une émouvante nouvelle se répand : Tordre du clergé ei celui de la noblesse venaient de se prononcer pour la vérification séparée des pouvoirs, le premier à la majorité de cent trente-trois contre cent quatorze, le second à la majorité de cent quatre-vingt-huit contre quarante-sept. C'était la lutte qui commençait. Quelle en serait l'issue'/ Rien résolue à pas fléchir, l'assemblée des Communes s'ajourna au lendemain, qui la revit en effet rendue à son poste, inébranlable dans son droit, et pleine de calme, de puissance, de majesté.

Au château, l'on se partageait entre l'inquiétude et la colère. Le soir de la procession des États généraux, Marie- Antoinette étant rentrée le désespoir sur le visage, sa douleur, trop longtemps contenue, s'était échappée en de tels transports que ses bracelets rompirent. Durant plusieurs heures elle fut en proie à d'effrayantes convulsions, et, pour l'aider à respirer, les dames de service durent couper ses robes. Ce même soir, un jeune député du tiers, Barnave, qui allait s'annoncer avec beaucoup d'éclat et (pie les grâces de la reine avaient touché, lui fit offrir ses services par la princesse de Lamballe, promettant un appui dévoué si l'on savait se résigner à une monarchie constitutionnelle. Marie-Antoinette interrompit la princesse et s'emporta. Elle croyait toujours les voir, ces visages sombres qu'une fête lui avait mon-

trés; et ce cri d'Orléans à jamais! dont on lui avait réservé l'injure, elle l'entendait encore dans ses souvenirs. Laisserait-on le péril s'accroître, laisserait-on se réaliser la menace? Il se tint chez Mme de Polignac d'ardents conciliabules où meneurs de la noblesse et meneurs du clergé vinrent s'encourager à la résistance. Le lien moral que les journaux nouaient entre Versailles et Paris était un premier obstacle à écarter : on n'hésita point; un arrêt du conseil supprima la feuille des États généraux, dont un seul numéro avait paru, et fit défense d'en publier la suite. Violence tardive! Mirabeau redoubla d'audace ; sous le titre de Lettres à mes commettants, il continua l'œuvre commencée; l'Hôtel de Ville de Paris protesta ; l'opinion publique défendit ce qui était son royaume : la cour recula d'effroi. Il y avait, au surplus, bien d'autres moniteurs que les feuilles publiques! Chaque parole partie de la salle des Etats était prolongée par les échos du Palais-Royal, des clubs, des faubourgs; et, de Versailles à Paris, les routes se couvraient de nouvellistes volontaires. qui allaient et venaient sans cesse, conducteurs haletants de l'électricité révolutionnaire.

L'attitude prise par les membres des Communes leur interdisait les démarches de nature à constater la division des ordres. Aussi s'étaient-ils abstenus soigneusement de tout ce qui aurait pu donner à leur réunion le caractère d'une Chambre constituée. Ils autorisèrent néanmoins douze d'entre eux à se rendre auprès des nobles et des prêtres, mais en qualité d'intermédiaires bénévoles seulement et non comme députés.

Quelque incertain que fût le sens de cette ouverture, le clergé la reçut avec joie. Alarmés des sympathies secrètes qui faisaient pencher tant d'honnêtes curés vers la cause populaire, les princes de l'Eglise tremblaient d'être sans armée s'ils risquaient le combat. De sorte que le rôle de médiateurs se trouva convenir à la fois et à leurs fonctions sacerdotales et à leur habileté. Le clergé ne se borna donc point à nommer des commissaires conciliateurs, il pressa la noblesse d'en l'aire autant, et, par suite de ces instances, une deputation de gentilshommes se présentait, le 13 mai, aux Communes. Mais quel l'ut l'étonnement de l'assemblée, quelle l'ut son indignation, lorsque, après avoir dit : « Messieurs, nous avons l'honneur de vous apporter les arrêtés pris par l'ordre (le la noblesse: vous \ verrez le désir qu'il a d'entretenir l'union fraternelle. » le duc de Praslin lut à haute et impérative voix une série d'arrêtés portant que la noblesse avait jugé à propos de vérifier séparément ses pouvoirs; qu'elle s'était constituée en chambre particulière: que, si elle avait consenti à élire des commissaires conciliateurs, c'était sur l'invitation du clergé et par pure déférence. On se récria de tous côtés sur ce qu'une communication pareille avait d'offensant. Quoi! la noblesse paraissait faire grâce aux autres ordres, en voulant bien descendre à se concerter avec eux! Et elle venait dérisûirement parler d'union fraternelle, lorsque elle-même énumérait les actes qui tendaient à rendre l'union impossible! Mirabeau s'emporta en railleries anières Puisque les nobles avaient eu le droit de vérifier leurs pouvoirs séparément, de se constituer à part, qui les empêchait d'aller en avant, de faire une constitution, de régler les finances, de promulguer des lois? Vingt-quatre millions d'hommes valaient-ils qu'on les comptât? Les nobles n'étaient-ils pas la France? Et ici Mirabeau ne faisait qu'exprimer les sentiments qui, à la lecture des arrêtés de la noblesse, s'étaient emparés de l'assemblée des Communes. Elle se contint toutefois; et son doyen répondit d'un ton grave à la députai ion des nobles : « Nous ne sommes pas constitués.

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