VOLTAIRE ET ROUSSEAU
de ses promenades et qu'il nommait son petit gouverneur, ni enfin le calme des heures employées à rassembler des fleurs, à cueillir des plantes, à rêver le long des eaux endormies, à interroger Dieu dans la solitude.
Le 2 juillet 1778, Rousseau se leva de grand matin et sortit. Mais, au lieu de se rendre au château, selon son habitude, il alla saluer la naissance du jour. Il rentre, l'ait infuser dans une tasse de. café quelques plantes, rapportées de sa promenade; et, comme si dans le pressentiment d'une fin prochaine, il eût craint de laisser après lui une injustice, il demande qu'on paye un ouvrier auquel une petite somme était due Thérèse prit de l'argent et descendit ; mais à peine
avait-elle atteint le bas de l'escalier, qu'elle entendit des gémissements. Effrayée, elle remonte, et trouve Rousseau assis sur une chaise de paille, le coude appuyé sur une commode et les traits marqués d'une fatale empreinte. Dientôl, Mme de Girardin se présente. Alors, se tournant vers elle, d'un air affectueux et triste : « Madame, lui dit Rousseau, je souffre cruellement. Votre sensibilité ne doit pas être mise à répicuvc d'une pareille scène et de la catastrophe qui la terminera. » Il témoignait en termes suppliants le désir de rester seul avec sa femme : Mme de Girardin se retira. II fit ouvrir les fenêtres, et d'une voix profondément énn1 « Quelle éclatante journée 1 que la verdure est belle! que
la nature est grande ! Etre éternel, l'àme que tu vas recevoir dans ton sein est aussi pure qu'elle l'était quand elle en sortit. Fais-la jouir de ce bonheur qu'il ne sera plus au pouvoir des hommes de troubler. » Puis, à la vue de Thérèse qui fondait en larmes : « Ma cijère femme, lui dit-il, ne pleurez pas. Le moment approche que j'avais tant souhaité. » Et il la fit asseoir près de lui, la consolant par de douces paroles, se reprochant de l'avoir appelée au partage d'une existence amère, et se reposant dans la certitude qu'il ne la laissait pas sans soutiens et sans amis. Il parla de son petit gouverneur ; des pauvres du village, qui ne manqueraient pas de prier Dieu pour lui ; d'un présent de noces qu'il destinait à de bonnes gens dont il avait arrangé le mariage et qu'il fallait leur donner. Cependant, ses douleurs devenaient de plus en plus vives. Tout à coup il se lève, dans un état d'inexprimable exaltation : « Pas un nuage au ciel Voyezvous cette lumière immense?... Voilà Dieu, oui Dieu luimême.... Ah! je sens dans ma tête des secousses terribles.... mes entrailles se déchirent.... Être des êtres! » Il fit quelques pas.... qu'arriva-t-il alors? A-t-on eu raison de croire que le pistolet acheva ce que le poison avait commencé? Rousseau avait-il oublié sa belle lettre contre le suicide? Se jugeait-il dans une de ces situations exceptionnelles où l'homme reçoit de la souffrance le droit de commander à la
vie ? Seule, Thérèse était présente ; et elle a dû nier le suicide, pour qu'on ne lui en imputât point la fatalité. Ce qui est certain, c'est que lorsqu'on accourut, aux cris poussés par elle, on aperçut Jean-Jacques renversé sur le carreau. Il avait un trou profond à la tête, et Thérèse était couverte du sang qui avait rejailli du front de son mari. On releva l'infortuné : à dix heures du matin, il était mort.
Le 4 juillet, ses dépouilles mortelles traversaient à minuit Y île des Peupliers. Quelques amis, parmi lesquels des étrangers, suivaient en silence. L'air était calme ; la lune éclairait le cercueil.
Cette île des Peupliers est une retraite mélancolique et obscure. Des coteaux environnent et cachent le petit lac qui l'entoure, lac ignoré dont jamais le vent ne tourmente la surface. Il n'y a dans l'île que du gazon, des peupliers et des roses. Là Jean-Jacques Rousseau fut déposé à l'abri des agitations humaines et au milieu des fleurs qu'il aimait ; là il reposa, la face tournée vers le soleil levant.
Ainsi s'éteignirent, à un mois d'intervalle, ces deux grands flambeaux : Voltaire et Jean-Jacques. Parmi les dates historiques, leur double mort est une des plus imposantes; car elle détermine le moment précis où la pensée se fit homme et où deux doctrines rivales devinrent deux révolu-
tions.