PRISE DES ARMES AUX INVALIDES
aura cent mille heures que je souffre. » L'infortuné, quand il écrivit ces mots terribles, avait encore deux cent mille heures de souffrance à compter!
Au moment où les vainqueurs sortaient de la Bastille, ils aperçurent une femme penchée sur le champ de bataille et
cherchant parmi les cadavres un visage connu. Le fils de cette femme ayant disparu depuis quelques jours de la maison maternelle, et menant une vie d'opprobre, la malheureuse mère s'était flattée pour lui d'une expiation glorieuse. Condamnée à le pleurer vivant, elle aurait voulu pouvoir le
pleurer martyr. Ne le trouvant point au nombre des morts, elle se retira désespérée.
Il avait été décidé que le gouverneur serait conduit à l'Hôtel de Ville : on en prit la route. Elie ouvrait la marche, portant la capitulation a la pointe de son épée; suivaient Legris et Maillard, le visage encore tout rayonnant d'héroïsme; puis, le gouverneur, à qui Ilullin et Arné faisaient un bouclier de leurs corps; puis l'Epine, jeune clerc de procureur, plein de dévouement et de courage. Ce fut un triomphe que ce trajet, mais un triomphe à demi enveloppé dans un supplice. Les Mémoires de Linguet avaient fait au gouverneur une exécrable célébrité : quand il passa, le peuple crut voir passer la Bastille. A lui maintenant, disait-on, de gémir et de trembler. Il avait abusé de la force : à son tour de. la subir. On demandait pitié pour lui! Avait-il pitié, lui, des pauvres prisonniers, lorsqu'il donnait à louage le petit jardin réservé à leurs promenades, lorsque son avarice leur disputait une heure d'air pur ou de gai soleil? A l'effet de ces discours s'ajoutaient le ressentiment des trahisons récentes dont on le croyait coupable et la certitude que, s'il échappait aux vengeances de la place publique, il resterait impuni. Aussi la foule multipliait-elle contre lui, à mesure qu'on approchait de l'Hôtel de Ville, les affronts, les invectives, les menaces. Il y en eut qui lui arrachèrent les cheveux; d'autres lui portaient l'épée au visage. On atteignit ainsi la place de Grève. Là, les clameurs redoublant, le cortège es! assailli de toutes parts. L'Epine, qui veut écarter la foule, reçoit un coup violent; Legris avait affronté sans émotion le feu de la Bastille, il ne peut soutenir le spectacle qui s'apprête, il s'évanouit. De Launey marchait tête nue, et on le reconnaissait à cela : Ilullin, dans un élan sublime, se découvre et met son chapeau sur la tète du gouverneur. Avec une vigueur que la générosité centuplait, Hullin défendit longtemps le malheureux, commis à sa garde; mais enfin le nombre l'accable; ses forces l'abandonnent; épuisé, couvert de sang, il se laisse tomber sur une pierre. On lui vint offrir du vin, il reprit connaissance.... quand il se releva, il n'avait plus personne à protéger.
On a écrit que de Launey avait jusqu'au bout conservé une attitude suppliante; on lui a prêté des paroles où la résignation se mêle d'une manière touchante à la prière : celte version, généralement répandue, n'est point exacte. De Launey déploya, au contraire, un courage allier; selon le témoignage de l'abbé Lefebvrc, le seul qui ait raconté cette mort pour lavoir uue, de Launey mourut « en se défendant comme un lion; » et il est permis de croire que sa fermeté fut précisément ce qui accrut l'indignation du peuple, que des prières auraient peut-être touché. A ceux-là, d\\ reste, la responsabilité du sang, qui ne laissent aux peuples d'autre alternative que le silence dans la douleur ou la colère dans la liberté !
On promena la tête du gouverneur au bout d'une pique : épouvantable indice de l'excès des ressentiments qu'amasse au sein des nations asservies une longue oppression. Et il devait y avoir encore, hélas! bien' d'autres tragédies. Deux invalides furent pendus à une lanterne, en face de l'Hôtel de Ville. Le lieutenant Person fut tué sur le port au blé. Arrivé à la rue des Tournelles. où il demeurait, et la trouvant dé- Berte, l'aide-major Miray avait eu l'imprudence de renvoyer l'escorte que les gardes françaises lui avaient donnée : il ouvrait sa porte, lorsqu'un groupe d'hommes armés, débouchant d'une rue voisine, le reconnut et le tua. Mais une niorl regrettable à jamais, ce fut celle du major de Losme, le consolateur des prisonniers . leur appui , leur providence. La
foule, qui, malheureusement, ne connaissait de lui que son uniforme, l'avait entouré, non loin de l'arcade Saint Jean. Un ancien prisonnier de la Bastille , nommé Pelleport, l'aperçoit et s'élance : « Arrêtez, c'est mon bienfaiteur! » On ne l'entendit pas. Il s'empare d'un fusil; et tantôt par les coups qu'il porte, tantôt par ses imprécations, il s'efforçait d'écarter de son ami, pour la détourner sur lui-même, la fureur des meurtriers. « Noble jeune homme, lui dit l'infortuné major, que faites-vous? Vous allez vous sacrifier sans me sauver. » De Losme tomba mort en effet, tandis qu'on relevait tout sanglant sur les marches de l'Hôtel de Ville son généreux protecteur.
Les corps de de Losme, de Miray. de Person furent transportés à la Morgue; on ne retrouva pas celui de de Launey. Seulement, six mois après, un soldat inconnu rapporta à la famille du gouverneur ses bijoux et sa montre, où pendait un cachet à ses armes, sans s'expliquer sur la manière dont ces objets lui étaient parvenus.
Pendant ce temps, que s'était -il passé dans cet Hôtel de Ville où les vainqueurs allaient faire leur entrée? Le Comité permanent n'avait cessé d'y être, depuis le commencement du jour, en butte aux soupçons et aux menaces. Son refus de décréter la prise de la Bastille lui était imputé à trahison. La multitude, dont les flots sans cesse renouvelés inondaient la grande salle et semblaient j avoir apporté le bruit de la tempête, la multitude s'étonnait, elle s'indignait de trouver fermées devant elle les portes de la salle particulière que le Comité permanent s'était réservée. Que prétendaient-ils donc, ces invisibles dominateurs qui gouvernaient à la manière dont on conspire? pourquoi tant de mystère? Qu'ils vinssent délibérer dans la grande salle, sous l'oeil du peuple.
On amenait à chaque instant des courriers arrêtés. L'électeur Boucheron demanda que les paquets fussent ouverts : ils contenaient deux lettres, dont on fit aussitôt lecture.
La première était conçue en ces termes : «Je vous envoie, mon cher du Puget. l'ordre que vous croyez nécessaire : vous le remettrez. — Paris, ce 14 juillet 1789. — Signé, le baron de Besenval. »
La seconde, renfermée dans la même enveloppe, disait : « Monsieur de Launey tiendra jusqu'à la dernière extrémité; je lui ai envoyé des forces suffisantes. — Ce 14 juillet 1789. — Signé, le baron de Besenval. »
Ce fut alors un redoublement de transports. On se crut à 4a veille des plus sinistres perfidies. Un jeune homme entra furieux, fendit la presse, parvint jusqu'au bureau, et lit entendre ce cri. ([ne mille voix répétèrent avec un emportement terrible : « Pas de comité particulier! Non- ne voulons pas de comité! » Un vieillard venait de dire : « Laissons là ces traîtres! » et le commissaire Unie'' accourait, parlant de la Grève en courroux. Le Comité fut dissous à l'instant même; les oligarques de la bourgeoisie parurent dans la grande salle, et Flessellës, monté sur l'estrade qui soutenait le siège du président, y resta exposé aux regards déliants de la multitude.
Tel était donc l'aspect intérieur de l'Hôtel de Ville, lorsque la prise de la Bastille fut annoncée par une clameur immense, prodigieuse, une de ces clameurs qui, chez les anciens, faisaient tomber les corbeaux dans le cirque. Bientôt arrive, entassée, mugissante, une masse d'hommes de tout âge, de toute condition, couverts d'armes de toute espèce. « On eùl dit que l'Hôtel de Ville allait s'écrouler sous les cris confondus de victoire et de trahison, de vengeance et de liberté. » La pompe était sauvage, elle était sublime. Du milieu de la foule, une main s'élevait, une main sanglante, qui agitait la
boucle de col du gouverneur; mais, à côté de ce hideux trophée, un jeune ouvrier montrait, au bout de sa baïonnette, le règlement de la Bastille, et, couronné de lauriers, Élie s'avançait sur les bras «le ses compagnons d'héroïsme.
Tant que Flesselles n'avait pas eu à contempler l'image de la mort, il était demeuré calme, souriant, impérieux même. Interpellé vivement par Francotay, un des électeurs, sur ce qu'il s'obstinait à refuser aux citoyens de la poudre et des armes, il avait osé répondre: « Taisez-vous. » Mais quand il vit paraître en quelque sorte le spectre du gouverneur tic la Bastille, il eul peur. On murmurait autour de lui les mois « trahison, manœuvres infâmes. » Plein de trouble, il se leva en disant : « Puisque je suis suspccl à mes concitoyens, il est indispensable que je me retire. » Et il voulul descendre de l'estrade. Plusieurs le retinrent. Alors, -d'une voix menaçante : a Monsieur, lui dit un électeur nommé Delapoize . vous serez responsable des malheurs qui vont arriver. Vous n'avez pas encore donné les (les du magasin de la ville, où sont ses armes el suri nul ses canons. » Flesselles, sans dire un seul mot, tira les clés de sa poche et les remit à l'électeur. Que le prévôt des marchands lut effrayé, c'est ce dont témoignait la pâleur de son visage; mais il se joignait manifestement à ses craintes une préoccupation singulière et profonde. Nous avons déjà cité un fragment d'une lettre attribuée an baron de Besenval et adressée à. Mme de Polignac : cette lettre contient la phrase suivante : «J'ai été assez heureux pour soustraire des papiers importants chez le prévôt. J'aurais pu lui sauver la vie, niais j'aurais compromis Irla (la reine), et j'ai préféré qu'il fût victime. » Le prévôt des marchands avait-il effectivement des papiers qui fussent de nature à compromettre de hauts personnages? Craignait-il qu'on n'allât visiter sa demeure? Ce qui est certain, c'est que lorsqu'il fut question de le conduire au Palais-Royal, la sérénité rentra clans ses traits. «Eh bien, messieurs, dit-il avec empressement, allons au Palais-Royal; » et. sans attendre le retour de l'abbé Fauchet qui était allé calmer le district de Saint-Roch, point de départ des accusations. Flesselles descendit de l'estrade. Il est à remarquer que, pendant qu'il traversait la salle, le peuple « ne lui lit pas la moindre violence. » Descendu sur la place de Grève, il lit route, au milieu de la foule et sans en éprouver aucun mauvais traitement, jusqu'au coin du quai Pelletier. Là, un inconnu le renversa mort d'un coup de pistolet . soit impatience barbare de la part d'un ennemi, soit qu'en tuant Flesselles, un de ses complices eût voulu tuer quelque redoutable secret.
Le bruit courut qu'on avait saisi sur le prévôt des marchands un billet de lui au gouverneur de la Distille : « Tenez bon ! j'amuse les Parisiens avec des promesses et des cocardes. » La vérité est (pie personne ne put produire ce billet ; qu'il ni' lit partie d'aucun procès-verbal ; que l'existence en fut affirmée seulement par la rumeur publique. Mais les paroles citées n'eu étaient pas moins un résumé fidèle de la conduite du prévôt des marchands. Il avait amusé les Parisiens avec des cocardes, avec des promesses : qui lui en donna l'ordre? C'est ce qu'enveloppa le mystère de sa mort. Presque à la même heure , le prince et la princesse de Montbarrey étaient traînés à l'Hôtel de Ville. Devant les électeurs, la princesse s'étanl évanouie, on la transporta dans la salle de la Reine, huant à son mari, menacé de toutes parts, poussé contre le bureau, plié en deux, il -était perdu si. l'enlevant avec vigueur du milieu de la foule irritée, le marquis de La Salle ne l'eût mis en état de se justifier: « Messieurs. dit l'ancien ministre de la guerre, vous vous trompez : vous voulez me punir comme un aristocrate, et je suis un des plus
zélés partisans de la liberté.... Mon fds, le prince de Saint- Maurice, est celui qui a opéré la révolution en Franche - Comté. »
Les applaudissements emportèrent les projets de vengeince; et , à mesure que s'éloignaient les impressions violentes du combat, la générosité reprenait son empire. Les gardes franes et Elie, dont l'attitude fut constamment celle d'un Iiomme des temps héroïques, demandèrent que le peuple les récompensât de leurs services en se montrant magnanime. Les défenseurs de la Bastille étaient là, pâles, silencieux. attendant l'arrêt fatal.... Tout à coup Élie s'adresse à eux : « Jurez tidélité à la nation! » Tous, levant la main, ils prêtent le serment civique; on les embrasse, on pleure d'enthousiasme : ils sont sauvés I
Conduits au Palais-Royal, les Suisses y trouvèrent, au lieu d'ennemis implacables, des protecteurs aussi ardents qu'ingénieux. On les fit passer, aux yeux du peuple assemblé dans le jardin, pour des captifs arrachés aux cachots de la liastille, pour des soldats qui, ayant refusé de tirer sur les citoyens, avaient été cruellement punis de leur patriotique désobéissance. Aussitôt on envoya faire une quête en leur faveur, et la multitude se répandit, autour d'eux, en' fraternels Iranspoi Is.
Cependant la nuit était descendue sur la ville , mais sans amener le repos. Heureuse loi du destin! Car c'eût été le sommeil de la Révolution, en de tels instants, que le sommeil de Paris. Grâce au ciel, il arriva que de mystérieux émissaires parcoururent les divers quartiers, qu'ils remplirent d'alarmes. Aies entendre, Paris allait être bombardé; on avait vu la butte Montmartre couverte de canons, de bombes, de grils propres à rougir les boulets: on pouvait nommer les chefs, les coopérateurs de l'abominable entrepris le prince de Coudé, le maréchal de Rroglie , Besenval, le prince de Lambesc, le prince de Narbonne Fritzlar, le baron de Salkenaym. Puis, comme dans la soirée qui précéda la Saint -Barthélémy, des inconnus allaient dessinant sur la porte des maisons bourgeoises tantôt un cercle tantôt une croix. Toutes les fenêtres ayant été garnies de lampions, des sentinelles volontaires criaient, à l'entrée de chaque rue, avec l'accent d'une poignante ironie : « Soignez vos lampions! nous avons besoin d'y voir très-clair cette nuit. »Sur le quai Pelletier, le comédien Grammont disait aux passants, du haut d'une borne : « Il y a des carrières au-dessous de Paris. Prenez garde à la poudre! Visitez les souterrains. » Mais le héros de cette vigilance farouche ; ce fut Marat. La capitale lui plaisait, ainsi enivrée de défiance, et son rôle révolutionnaire commença par un soupçon. Un détachement de hussards s'étanl avancé jusqu'au l'ont Neuf, et l'officier déclarant qu'il venait fraterniser avec le peuple : a Si cela esl vrai, lui dit Marat d'un ton brusque,' livrez-nous vos armes. • L'officier refusa. Se mettant alors à la tête de la multitude, que ses discours enflamment, Marat force les hussards de le suivre à l'Hôtel de Ville, d'où on les renvoya sous escorte.
Tout concourait à entretenir, à augmenter, parmi les citoyens, le liouble, l'enthousiasme, le courage, la fureur. Et à quel degré d'emportement ne serait-on pas arrivé, si l'on avait su (pie, durant ces heures d'angoisse, la cour préludait aux joies de son prochain triomphe par des réjouissances sacrilèges ; que sous les regards, aux applaudissements de la reine, du comte d'Artois, des Polignac, on avait célébré, à Versailles, dans l'Orangerie, les fêles de la patrie vaincue; qu'il y avait eu des danses, et des chants, et du vin distribué à profusion aux soldats étrangers; qu'on avait enfin
PRISE DE LA BASTILLE
égalé, en insolence inhumaine , ces empereurs romains qui, au nombre de leurs plaisirs , comptaient les calamités de Rome!
Voilà ce qu'à Paris on ignorait encore; mais la criminelle présomption des courtisans , on la connaissait trop. On s'occupa donc sans relâche à fabriquer des piques, à fondre des balles. On eut des mots d'ordre, ainsi qu'en un camp : dans le faubourg Saint-Marceau, Liber las; ailleurs, Washington. Pour arrêter la cavalerie, des excavations de quatre pieds de profondeur furent pratiquées en avant des barrières. Pour écraser les assaillants, on entassa au haut des maisons, non-
seulement des pavés, mais des meubles précieux, des statues, des ornements de bronze, jusqu'à des livres. Les enfants aidèrent au travail des barricades. Les femmes s'animèrent au combat. Plusieurs millions d'hommes s'élevant tous ensemble à l'héroïsme, à force de vouloir la liberté.... l'histoire n'avait jamais offert un plus beau tableau! Ainsi, dès le premier pas, la Révolution faisait éclater sa puissance, et déjà ceux qu'elle inspirait auraient pu dire cette grande parole, qu'un représentant du peuple prononça, plus tard, au milieu des tempêtes : « Le trône même de Dieu serait ébranlé, si nos décrets parvenaient jusqu'à lui. »