‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 80 sur 156 · LALLY-TOLLENDAL · texte numérisé non relu

LALLY-TOLLENDAL

l'Assemblée nationale vous presse de vous rendre au désir de Sa Majesté. Vos talents et vos vertus ne pouvaient recevoir ni une récompense plus glorieuse ni un plus puissant encouragement. Vous justifierez notre confiance; vous ne préférerez pas votre tranquillité à la tranquillité publique.... Tous les moments sont précieux La nation, son roi et ses représentants vous attendent. »

Un message du prince fit savoir à l'Assemblée que

. Louis XVI irait à Paris le lendemain. Avant de se résoudre

à une démarche si pleine de périls et qui allait être, suivant

le mot de Necker, un pompeux signalement de la chute ou

de l'affaissement de l'autorité royale, Louis XVI avait tenu

conseil. Les uns le conjuraient de quitter Versailles, d'aller à la tête de ses troupes faire camper la monarchie en quelque autre endroit de son royaume; les autres lui conseillaient de porter le calme à Paris. Marie- Antoinette s'était prononcée contre ce dernier parti avec une vivacité extrême; quand elle vit qu'on l'adoptait, elle ôta de ses écrins toutes ses parures de diamants, les réunit en un petit coffre qu'elle devait emporter dans sa voiture, et se fit aider par Mme Gampan à brûler une quantité de papiers. Quant à Louis XVI, il en tendit la messe, reçut la communion; et, comme s'il eût marché à la mort, il remit à son frère le comte de Provence un écrit qui le nommait lieutenant général du royaume.

Louis XVI partit le 17 juillet au matin, accompagné du maréchal de Reauveau, des ducs de Villeroy et de Villequier. Il prit aussi dans sa voiture deux grands seigneurs populaires, le comte d'Kstaing, le marquis de Nesle. L'Assemblée avait arrêté la veille que deux cent quarante membres se joindraient au roi, moins pour lui faire honneur que pour lui servir de rempart; mais lui, incapable de comprendre jusqu'à quel point la bourgeoisie le désirait vivant et qu'il était un fantôme nécessaire, il s'avançait vers Paris d'un cœur profondément troublé. Rien que sa contenance fût calme, une indomptable inquiétude altérait son regard; il avait la pâleur de son courage. Les chevaux allant au pas, le voyage fut d'une lenteur sinistre. Les paysans des villages voisins accouraient de toutes parts, armés de faux ou de fourches, et ils se mêlaient à l'escorte, composée, jusqu'à Sèvres, de la milice de Versailles, depuis Sèvres, de la milice de Paris. Car le roi avait dû éloigner ses gardes du corps, n'osant faire aux Parisiens l'injure de paraître effrayé.

Pendant ce temps, renfermée dans son palais, que ses terreurs peuplaient d'images funèbres, Marie- Antoinette s'abandonnait au désespoir. Elle voyait déjà le roi enveloppé, gardé en otage, tué peut-être. D'une main tremblante elle écrivit un discours, qu'elle se mil ensuite .à réciter en se promenant avec une agitation convulsive. Si le roi ne revenait plus, elle irait droit aux États généraux, elle leur montrerait ses enfants comme autrefois Marie-Thérèse aux Hongrois, et elle leur tiendrait ce discours, dont elle répétait au milieu des sanglots la première phrase : « Messieurs, je viens vous remettre la femme et la famille de votre souverain; ne souffrez pas que l'on désunisse sur la terre ce qui a été uni dans le ciel. » Le château de Versailles était désert, silencieux; les courtisans avaient fui; la reine ayant envoyé chercher des personnes de sa maison, des amis de la veille, on trouva des cadenas à leur porte.

Cependant, prévenu, dès la nuit, que le roi viendrait se présenter à l'Hôtel de Ville, le Comité permanent des électeurs avait donné ses ordres à tous les districts, et depuis huit heures du malin cent cinquante mille citoyens armés couvraient, rangés en double haie, la ligne qui s'étend de la place de Grève à la barrière de Passy. Le roi n'arriva aux porles de Paris qu'à trois heures, par un ciel couvert et le visage empreint de mélancolie. Sa tristesse ne fil qu'augmenter lorsqu'il aperçut celte longue baie de soldais nouveaux, soldais qui s'appelaient des citoyens; lorsqu'il vil ces drapeaux de taffetas bleu, rouge et blanc qui brillaient, pour la première fois; lorsqu'il aborda ce peuple immense, paré de cocardes inconnues et qui, à l'aspect du souverain, ne poussait plus les clameurs accoutumées. Railly, en tendant à Louis XVI les clés de la ville sur un bassin de vermeil, lui adressa une courte harangue qui caractérisait fortement la situation : « Sire, j'apporte à Votre Majesté les clés de sa bonne ville de Paris. Ce sont les mêmes qui ont été présentées à Henri IV. 11 avait reconquis son peuple, ici le peuple a reconquis son roi. » Rudes paroles qui, du reste, furent parfaitement justifiées par la marche de Louis XVI à travers la capitale en armes! Appuyé contre la barre de sa voiture, il promenait à droite el à gauche des regards étonnés; il écoutait le silence de la multitude qu'interrompait, par intervalles, le. seul cri de vive la nation! Devant lui roulaient les canons pris à la Raslille et aux Invalides. Ceux qui les traînaient, c'étaient les gardes françaises, devenus les gardes du peuple. Ainsi précédé de tes glorieux déserteurs dont la protection lui était une insulte, ainsi entouré des membres de l'Assemblée et des milices de la bour-

isiè, Louis XVI ressemblai! à ces rois de l'Asie dont les Romains ornaient leurs triomphes.

En passant devant le Pont-Neuf, le roi dut être doucement rassuré par la vue des bouquets de Heurs que les femmes du peuple avaient placés à l'embouchure et à la lumière de chaque canon, idée charmante qui d'une menace de guerre faisait un symbole d'amour; mais, à la place de Grève, il eut à contempler une cérémonie étrange. La plupart des révolutionnaires, nous l'avons dit, étaient affiliés aux sociétés secrètes de la franc -maçonnerie. Or, quand un frère étranger se présente en visiteur dans une loge, s'il est revêtu des hauts grades, les membres de la loge se rangent sur son passage et, joignant leurs épées au-dessus de sa tête, ils forment ce qu'on appelle la voûte d'acier. Cet honneur singulier fut rendu à Louis XVI, au moment où il mit pied à terre pour monter les degrés de l'Hôtel de Ville. D'un pas ferme, il s'avança sous le berceau de lames croisées, et, au bruit des applaudissements, il entra dans la grande salle. Là il dut écouter, assis sur un trône, le procès-verbal des travaux de la Commune; là il dut donner l'approbation du silence à la formation de la milice bourgeoise, à l'ordre de démolir la Bastille, à la nomination de Lafayette, à celle de Railly : là. enfin. Moreau de Saint-Méry lui adressa, dans un discours flatteur, ces paroles d'un homme libre ': « Vous deviez votre couronne à la naissance; vous ne la devez maintenant qu'à vos vertus. »

Le but des principaux chefs de la bourgeoisie, de Mounier, de Lalïy - Tollendal , n'était pas encore atteint. Us avaient conçu l'audacieux espoir de faire hommage au principe monarchique des succès mêmes de la démocratie. Ethys de Gorny, ancien compagnon de Lafayette en Amérique, s'empressa donc de proposer l'érection d'un monument à Louis XVI. régénérateur de la liberté française, et cela sur l'emplacement de la Rastille. Injuste apothéose, dérisoire tribut de reconnaissance, qui tendait à dérober aux vainqueurs, pour en décorer le vaincu, tout le mérite de la victoire. Deux fois Louis XVI voulut parler, deux fois la parole demeura suspendue à ses lèvres, soil qu'il se sentit humilié d'un enthousiasme dont il était le jouet plutôt que l'objel , soit que les émotions de ce jour eussent tari en lui les Bources de la pensée. Mais Lally-Tollendal ne manqua pas de suppléer à l'insuffisance du monarque. Il dit au peuple, en lui montrant le prince : « \ oilà le roi que vous desiriez avec ianl d'ardeur voir au milieu de vous , » il dit nu prince , en lui montrant h' peuple : « Voilà ce peuple qu'on a calomnié el qui vous aime. » Alors Hailly ayant présenté au roi une cocarde, Louis XVI la prit, l'attacha à son chapeau, puis s'avança. vers une fenêtre de l'Hôtel de Ville. Une multitude impatiente couvrait la place de Grève. En apercevant au chapeau que Louis XVI agitait, une cocarde que jamais roi de France n'avail portée, le peuple éclata en bruyants transports; mais ce qu'il saluait, ce n'était pas la personnification de la royauté, celaient les couleurs de l'insurrection.

Telle fut la journée du 17 juillet 1789. Un sacre y eut lieu, qui effaçait celui de Reims. Le souverain féodal venait de disparaître : il ne restait plus en France qu'un monarque chef des bourgeois. Quelques-uns crurent la révolution terminée.... Terminée, quand tout Paris frémissait I quand l'exaltai ion élail devenue à ce point envahissante que des cocardes brillaient fixées à des étoles, que des capucins portaient le fusil, que des jeunes filles tenaient le glaive! Non, non, une fois soulevée, la mer n'est pas si facile à contenir: Un secret pressentiment en avertit sans doute Louis XVI, car son visage rte s'épanouit que lorsque, échappé aux ova- .

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