LA COCARDE TRICOLORE
circonstance favorisa puissamment ce résultat, ce fut la première émigration.
Dans la nuit du 16 au 17 juillet, Mme de Polignac, déguisée en femme de chambre, montait sur le devant d'une berline qui allait l'entraîner loin de la France. Pourquoi ce départ précipité? Pourquoi ces apprêts mystérieux? Nous avoDs dit quelle tendre amitié unissait lateine à Mme de Po-
lignac. Cette amitié, quoiqu'elle n'eût pas toujours été sans nuages, s'était affermie par une longue communauté de douleurs ; mais l'opinion était trop irritée pour que Marie-Antoinette ne fût pas forcée, tôt ou tard, de renoncer à l'enchantement de sa vie le plus amer à la fois et le plus doux. Après le 14 juillet, Madame Adélaïde, l'aînée des tantes de Louis XVI, s'était rapprochée de la reine : elle lui représenta que l'heure
des sacrifices était venue; que la présence de la duchesse à la cour serait désormais un péril; qu'on entrait en des journées sombres, où les grandes affections auraient besoin d'un grand courage. Appuyée par le baron de Resenval, qui ne croyait pas indispensable le volontaire exil de la favorite, Marie-Antoinette repoussa d'abord l'id'e d'une séparation à laquelle son âme n'était point préparée; mais on n'eut pas de peine à l'alarmer sur le sort de celle qui lui était chère, et elle-même alors pressa l'instant de la fuite. Or, la surveillance exercée autour des princes était déjà si active, si impérieuse, que Marie Antoinette n'osa point assister au départ de son amie. Elle lui écrivit ces mots, où se révélait le trouble d'un cœur déchiré : a Adieu , la plus tendre des amies. Que ce mot est affreux! mais il est nécessaire. Adieu! Je n'ai que la force de vous embrasser. » Étranges misères des hautes situations! Cette reine qui, la veille encore, trouvait la France trop petite pour son orgueil , la monarchie avec des lois trop bornée pour son désir, la voilà qui maintenant se voyait réduite aux soucis d'un désespoir clandestin et à l'humiliation de cacher ses larmes !
Le duc et la duchesse de Polignac, leur fille la duchesse de Guiche, la comtesse Diane, l'abbé de Balivière partirent tous ensemble, se dirigeant vers la Suisse et tremblant qu'on ne les reconnût. Ils évitèrent ce danger, mais le cri des haines qu'ils avaient soulevées les poursuivit dans leur incognito, jusqu'à la frontière. Autour de la voiture qui les emportait ils entendirent demander si les Polignac étaient toujours auprès de la reine.
D'autres personnages, plus élevés, sinon plus impopulaires, quittaient, dans le même temps, Versailles et la France. Ce furent, outre les ministres du coup d'Etat avorté, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le duc d'Enghien, le prince de Conti , et enfin le propre frère de Louis XVI , le comte d'Artois. Ce dernier, dont on croyait la vie menacée , s'échappa du palais de Louis XIV, à la manière d'un criminel qui se dérobe à la justice. Il ne partit qu'à la pointe du jour . afin de mieux tromper la vigilance du peuple. Ayant traversé en silence la ville endormie, il alla rejoindre un régiment qui devait protéger sa fuite. On le croyait en butte à des inimitiés si terribles que, jusqu'à une certaine distance, on lit escorter ses voitures par deux pièces de canon. Il se rendit à Turin.
Des marches mêmes du trône, on le voit, -vint le signal de l'émigration des nobles. Ce furent des princes du saut;- qui, les premiers, osèrent avertir l'Europe (pie la régénération de la France leur était mortelle, et qu'a leurs yeux la patrie ne pouvait être où apparaissait la liberté.
Louis XVI resta donc seul dans son palais désert ; et pour peindre la situation que lui faisait un pareil délaissement, un trait suffira. Quand ses serviteurs le virent entouré de cette solitude, ils désapprirent à ce point le respect, qu'un jour Besenval surprit' l'un d'eux lisant, par-dessus l'épaule de Louis XVI, ce que le maître écrivait. Ainsi, plus de complots hardis, plus de fêtes menaçantes : au lieu de cela, des appartements fermés à jamais, des salles muettes, des soldais d'une fidélité douteuse s' interrogeant aux portes, une reine gémissant à l'écart, et des valets devenus insolents autour d'un monarque abandonné.
Aussi la conduite des princes fut-elle jugée diversement par les royalistes. Ceux-là s'en applaudirent, qui, violemment irrités des concessions de Louis XVI, commençaient à tourner vers les rois de l'Europe toutes leurs espérances. Mais, à côté de ces aveugles approbateurs de l'émigration, il y eut ceux qui la regardaient comme une félonie. Quoi! c'était
lorsque le trône avait plus besoin que jamais d'être défendu qu'on le laissait exposé aux coups de ses ennemis ! Que demander au dévouement des subalternes, quand les membres de la famille royale, les chefs de la noblesse, n'hésitaient pas à donner l'exemple de la désertion? S'il était vrai que la tempête fût inévitable, au moins l'honneur commandait-il de ne point se le persuader trop tôt. A la fuir, d'ailleurs, le péril était-il moindre qu'à la combattre!
On ne se borna point a ces discours, et il s'y joignit bientôt des soupçons extraordinaires, une imputation d'une gravité immense, redoutable. Ainsi qu'il arrive, on ne s'en entretint d'abord qu'à voix basse, avec mystère; puis on y apporta moins de scrupule; enfin, la licence des temps venant en aide à l'audace des inimitiés, on se dépouilla de toute retenue. Parmi les accusations qui naissent des discordes civiles, beaucoup sont d'avance condamnées à l'oubli; mais celle dont nous parlons trouva trop d'esprits crédules; elle caractérise trop bien la portée des défiances qu'inspirait aux partisans de Louis XVI la faction des royalistes intraitables ; en un mot, elle est restée trop avant dans les souvenirs de certaines familles, pour qu'il nous soit permis de la passer sous silence.
Voici le fait, tel que s'accordent à le présenter, sauf quelques variantes dans les circonstances accessoires, plusieurs récits loyalistes et un manuscrit dont l'auteur, M. Sauquaire- Souligné, tenait les détails qu'il a racontes, d'un ami du comte d'Estaing, avec lequel il s'était trouvé prisonnier à la Conciergerie.
Au nombre de leurs plus cruels embarras , les fanatiques de contre-révolution mettaient le roi lui-même. Tout en lui leur faisait obstacle et leur paraissait funeste: sa répugnance à adopter les moyens extrêmes, ses doutes, ses brusques retours, l'empreinte vulgaire dont il marquait la majesté royale, son penchant à écouter de loin les rumeurs de la popularité, son impuissance à être le vrai chef de la haute noblesse.' Toutefois dans l'âme de beaucoup, le mécontentement luttait encore contre un reste de respect, fruit de l'éducation monarchique. Mais quelques-uns ne connaissaient pas de bornes à leur désaffection , parce qu'ils n'en connaissaient pas à leurs craintes.
Or, ce fut au plus fort de ces appréhensions mal dissimulées que le comte d'Estaing eut vent d'un effroyable complot. Il avait été résolu que, pendant la nuit, à une heure qu'on indiquait, Louis XVI sérail assassiné, et c'était un grand personnage de la cour qui devait guider l'assassin. Le premier mouvement du comte d'Estaing fut celui de l'incrédulité; mais on insistait : il ne crut devoir ni se taire ni s'abstenir. Il se rend auprès de Louis XVI , lui fait part de ce qu'il vient d'apprendre, et demande instamment l'autorisation de passer la nuit dans la première antichambre. Louis XVI y consentit, sans ajouter foi néanmoins à la réalité des périls dont s'inquiétait le zèle du loyal guerrier.
Cependant , l'ombre et le silence avaient pénétré au château ; Louis XVI s'était couché à l'heure accoutumée; et le comte d'Estaing, établi à son poste intérieur, réfléchissait douloureusement aux suites, quand tout à coup un bruit de pas et de voix étouffées se fit entendre. Louis XVI dormait profondément. Réveillé par son fidèle gardien, il demeure un instant comme frappé de stupeur; puis, transporté de colère, pâle d'indignation, il se lève impétueusement, écarte le comte, qui essaye en vain de le retenir, et court à la porte, qu'il ouvre lui-même avec violence.
Celte apparition soudaine, ces emportements inattendus, la présence du comte d'Estaing firent é houer le coinju'ot. On