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CHAPITRE ï

LA PROPRIÉTÉ DEVANT LA RÉVOLUTION

epuis l'ouverture des États généraux jusqu'au lendemain de la célèbre nuit du 4 août , trois mois seulement; et, dans ce court espace de temps, que de grandes choses voulues, tentées et accomplies!

Des divers points de la France , quelques- plébéiens ignorés sont venus se réunir à Versailles pour commencer le règne de la loi. Mais des soldats les menacent de toutes parts; la cour les outrage; devant des portes, injurieusement fermées, on se plaît à les faire attendre sous la pluie ; on les force à errer par la ville comme une troupe de vagabonds méprisés. Eux, bien sûrs qu'ils portent la fortune de la Fiance, ils s'engagent par un serment sublime; puis, d'un cœur résolu, avec calme, avec majesté, ils poursuivent leur entreprise. Bieritôt , grâce à leur audace puissante et réglée, rien ne restera debout de ce qui avait été jusqu'alors honoré ou redouté parmi les hommes. Ils dominent le roi, ils attirent les prêtres, ils domptent les nobles. Plus de classes dans la société; on dira désormais : la Nation! Plus d'ordres dans les États généraux; on dira désormais : l'Assemblée !

Que la cour, saisie de vertige, appelle à son aide dragons allemands ou chasseurs tyroliens, cela importe peu, vraiment; car l'heure approche où, le souffle des idées les frappant pour ainsi dire au visage, les bataillons reculeront de terreur, et où le droit sera la force.

En effet, l'épée des prétoriens n'est pas plutôt sortie du fourreau, à Versailles, que Paris se lève, dans un prodigieux transport Les places et les jardins se remplissent du tumulte des camps; Je peuple, qui n'a pas de pain, ne veut que des armes; dans les chaires, des prêtres sont vus indiquant d'une main la route du forum et montrant de l'autre l'image de Jésus crucifié ; sur chaque pavé de la capitale, un liomme prêt à mourir; et, pendant qu'à l'Hôtel de Ville un gouvernement de la révolte s'improvise, s'installe au milieu mugissements de la Grève, k Bastille, épouvantée quoi-

que imprenable, s'ouvre tout à coup devant la multitude, qui l'inonde, 1 insulte et la renverse.

Le bruit du canon arrivait jusqu'à Versailles; on y écoutait, l'oreille à terre, le retentissement sourd des combats de Paris. L'Assemblée alors commença de changep d'alarmes. Les chefs de la bourgeoisie crurent que la royauté leur était nécessaire contre la cour à la fois et contre le peuple. Au roi des nobles, il s'agissait de substituer le roi des propriétaires. Les principaux membres de l'Assemblée proposèrent donc à Louis XVI de le conduire à Paris, pour que, là, aux applaudissements du peuple, calmé mais abusé, la monarchie vaincue acceptât une consécration toute nouvelle. La situation était devenue indomptable : les princes prirent la fuite, comme des criminels, à la faveur des ténèbres; les valets eux-mêmes craignirent de s'attarder dans le palais qu'avait habité la gloire de Louis XIV. Ainsi qu'à la veille de quelque voyage suprême, Marie-Antoinette brûla précipitamment ses papiers, serra ses parures de diamants, et, après avoir entendu la messe, reçu la communion, disposé son âme à la mort, Louis XVI partit pour Paris.

Quel changement! Vingt mille piques, fabriquées de la veille, se hérissent, le long des "quais, des drapeaux aux couleurs inconnues, des filles de seize ans armées d'un glaive à côté de moines armés d'un mousquet, des bouquets de fleurs à la lumière des canons, afin de montrer sans doute qu'il n'y avait plus de milieu désormais entre faire le bonheur des

hommes et les exterminer tel fut le spectacle offert au

malheureux prince dont on apercevait, penché à la portière de la voiture royale, le visage attentif et pâli. Il arriva enfin sur la place de Grève, ce roi d'un peuple qui le traînait en triomphe, il monta les marches de l'Hôtel de Ville, il parut aux fenêtres, portant des couleurs qui n'étaient pas le"s siennes, et la foule cria ■ Vive la Nation! C'en était fait : le sacre de Reims venait d'être effacé ; le souverain féodal avait disparu.

C'est peu : il faut qu'à son tour la féodalité disparaisse Autour de Paris frémissant, le royaume entier s'est ému. Les routes se couvrent de messagers ardents et mystérieux. Mille aspirations confuses, l'enthousiasme de la liberté, un chimc-

rique effroi, la colère, mettent la France en délire. Le travail des champs est suspendu; les cultivateurs Vie liaient vers les villes, en poussant devant eux leurs troupeaux; les villages s'assemblent; partout des torches vengeresses s'allument dans la main du paysan; les châteaux hrûlent. Alors, au bruit de leurs manoirs croulants, à la lueur lointaine des flammes qui dévorent leurs ehartriers, les premiers d'entre Les gentilshommes tiennent à Versailles des conciliabules où s'agite la question d'un suicide sans exemple; et enfin, dans une nuit d'ivresse divine, sur la proposition des chefs de la noblesse féodale, il est décidé, au-c des accents de victoire, avec des pleurs d'attendrissement, qu'il n'y aura plus de féodalité en France.

Tout cela s'était accompli en bien peu de temps. Mais une minute suffit pour faire entrer dans la vie l'enfant qu'ont porté pendant neuf mois les entrailles maternelles!

Le 5 août 1789, la liste des magnanimes sacrifices consentis la veille ayant été distribuée dans Paris, ce fut une acclamation de joie immense. On ne rencontrait, de distance en distance, que groupes animés. Des citoyens.- impatients de répandre leur émotion, se tenaient à l'entrée des ponts et arrêtaient les passants pour leur apprendre la bonne nouvelle. La foule saluait d'un long cri d'amour l'uniforme des gardes françaises, devenu sacré depuis la prise de la liastille. Quant aux membres de l'Assemblée, on bénissait leur patriotisme; on les nommait, selon le langage de l'ancienne Rome répuhlicaine, les pères de la patrie.

Au sein de l'Assemblée, même enthousiasme. Fréteau ayant donné lecture du procès-verbal de la nuit du 4, il y enl comme une émeute de générosité. A chaque instant on interrompait le lecteur pour lui faire ohserver qu'il avait oublié quelque grand sacrifice ou quelque grande réforme. Un député de l'Alsace, absent la veille, s'écria : •• Renoncer en ce moment aux privilèges de sa province, c'est un acte où il y a. hien peu de mérite; car c'est devenir plus Français encore, et le nom de Français est le plus heau qu'on puisse porter sur la terre »

Toutefois, parmi ceux qui venaient d'adopter pour la France et pour eux-mêmes une vie si nouvelle, quelques-uns ne purent se défendre d'un amer retour, et, quand tomba le tumulte de leurs pensées, ils pleurèrent secrètement sur cette patrie des ancêtres dont on leur donnait à porter le deuil en chantant : funérailles dans un triomphe. D'autres reprochaient à l'Assemblée « d'avoir immolé la propriété de plusieurs milliers de familles à une vaine eaptation de popularisme » ou à la peur. Tant de ruines entassées en quelques heures leur étaient un objet de scandale. Ignorant que l'histoire a ses coups d'Etat, que les révolutions ont leurs coups de génie, ils affectaient de déplorer une précipitation, appelée folle par leur menteuse sagesse. Le comte de Montlosier assure avoir entendu dire depuis au marquis de Foucault et à Virieu : « Quand le peuple est en délire, il n'y a que deux moyens de le calmer : la honte ou la force. Avec de la honte, nous avons espéré le désarmer. Des personnages importants à la cour et au parlement avaient le même espoir, et ils nous y exhortaient. »

Pour ce qui est do Louis XVI, la nuit du 4 aoùl troubla profondément son âme indécise. Il écrivait à l'archevêque d'Arles :

<■ .le suis coulent de celle démarche noble et généreuse des deux premiers ordres de l'État. Ils ont fait de grands sacrifices pour la réconciliation générale, pour leur patrie, pour leur roi... Le sacrifice est heau; mais je ne puis que L'admi-

rer; je ne consentirai jamais à dépouiller mon clergé, ma nohlesse... Je. ne donnerai point ma sanction à des décrets qui les dépouilleraient : c'est alors que le peuple français pourrait un jour m'accuser d'injustice ou de faiblesse. Monsieur l'archevêque, vous vous soumettez aux décrets do la Providence; je crois m'y soumettre en ne me livrant point à cet enthousiasme qui s'est emparé de tous les ordres, mais qui ne fait que glisser sur mon âme. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour conserver mon clergé, ma noblesse.... Si la force m'obligeait à sanctionner, alors je céderais, mais alors il n'y aurait plus en France ni monarchie ni monarque.... Les moments sont difficiles, je le sais, monsieur l'archevêque, et c'est ici que nous avons besoin des lumières du ciel; daignez les solliciter, nous serons exaucés.

« Signé Louis. »

Protestation vaine ! Tardives alarmes ! Un arrêt venait d'être porté, qui était irrévocable. Il ne restait plus qu'à donner aux décrets adoptés dans la nuit du 4 août une réduction solennelle, définitive : Je 6, la discussion commença.

Que des citoyens fussent attachés à la glèhe et privés du droit de disposer de leurs biens ; que chaque seigneur pût imposer à ses vassaux l'humiliante et dure nécessité de moudre à son moulin, de cuire à son four.... c'étaient là des servitudes féodales, devenues désormais impossibles. Aussi l'abolition des mainmortes -et des banalités ne fournit-elle matière qu'à certaines distinctions subtiles entre les mainmortes personnelles et le1 mainmortes réelles. Du reste, le débat fut court. Un député le trancha en proposant cette formule , victorieux résumé d'un siècle de combats : « L'Assemblée nationale détruit entièrement le régime féodal. » Ce député était Duport, l'homme des résolutions décisives. Sur sa proposition , l'on prit l'arrêté suivant , célèbre à jamais dans l'histoire des conquêtes de l'esprit humain : a L'Assemblée nationale abolit entièrement le régime féodal, et déclare que. dans les droits et devoirs, tant féodaux que censuels, ceux qui tiennent à la mainmorte réelle ou personnelle, et à la servitude personnelle, et ceux qui les représentent, sont abolis sans indemnité; que tous les autres sont déclarés rachetahles, et que le prix et le mode de rachat seront fixés par l'Assemblée nationale. Elle ordonne que ceux de ces droits qui ne sont pas supprimés ci-dessus continueront néanmoins à être perçus jusqu'à remboursement. »

Le même jour, dans la séance du soir, il "était décidé que le droit exclusif de mies et colombiers était aboli; que les pigeons seraient renfermés aux époques fixées par les communautés ; que durant ce temps ils seraient regardés comme gibier et que chacun pourrait les tuer sur son terrain.

Lorsque, à l'époque de Luther, la forêt Noire s'ébranla et <pie. SOUS la conduite de l'hôtelier Met/.ler, les paysans de la Thuringe, de la Franconie, de la Souabe commencèrent leur grande révolte, ils publièrent un programme composé de douze articles, dont le quatrième éhil ainsi conçu : «A tous. les oiseaux dans les airs, et les poissons dans les fleuves, cl les hèles dans les forêts; car à tous, dans la personne du premier homme, le Seigneur a donné droit sur les animaux. » Or, pour reconquérir ce droit sur les animaux, usurpé par quelques-uns, les paysans se résolurent à une guerre d'extermination; un anabaptiste fut leur chef, une croix blanche leur étendard; l'incendie marqua leur itinéraire; ils tuèrent, ils moururent : l'Allemagne fut inondée de sang. C'était donc une question formidable (pie celle de la suppression du droit exclusif de chasse, soumise le 7 août 1789 aux délibérations de l'Assemblée nationale.

LA PROPRIETE DEVANT LA RÉVOLUTION

En vertu de la vie reçue de Dieu, tout homme ayant le droit et le devoir de vivre ; la vie m se développant qu'à l'aide du travail, et le travail, à son tour, n'étant qu'une victoire permanente de l'homme sur les espèces inférieures et sur la matière, fermer à l'activité du grand nombre le royaume des airs, le royaume des eaux, n'est-ce pas faire un acte d'impiété, n'est-ce pas entrer en rébellion contre le souverain ordonnateur des choses? Parce que j'ai dit : à moi

cotte forêt! suis-je fondé à dire . à moi le daim qui la traverse ! de manière que le privilège de posséder le sol grandisse jusqu'à devenir l'accaparement de la nature entière? S'il arrivait, par impossible, que quelques-uns trouvassent le moyen de s'emparer de la lumière céleste, d'en disposer, leur serait-il loisible de condamner à une nuit éternelle le reste des humains? Leur reconnaîtrait-on droit de propriété sur le soleil, impartageable trésor du mendiant?

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