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CHAPITRE VIII

LES NATIONALITÉS MONARCHIQUES

Enthousiasme pour les rois. — Vanité des populations monarchiques.-— Leurs délicatesses parisiennes. — Leurs traditions littéraires. — Leurs mépris pour les vertus républicaines. — Un Chinois a Sparte.

Puisque la domination d’un seul homme est la loi des monarchies et que détruites elles renaissent pour ainsi dire toutes seules de leurs cendres et se recomposent des grains • de leur propre poussière, il faut s'attendre à ce que les mœurs, premier fondement de toute loi, soient préalablement façonnées pour le règne d'un seul chef, de sorte que le peuple, en dehors de celle forme, ne puisse trouver son assiette. C'est ce qui arrive réellement. Cette succession progressive de termes où la conquête, la capitale, le nivellement, la force du pouvoir discrétionnaire, le perfectionnement des centralisations, se tiennent cl s’enfantent réciproquement; cet édifice à la fois étrange et fantasque où les rêves ambitieux de notre vanité se faisant centre de l’univers, élèvent peu à peu un chef sur tout un peuple que la vanité nationale fait à son tour centre et règle de tous les peuples, ne fut-ce qu’en idée; en un mot le développement de notre pensée naturellement conquérante à l’infini prédispose à la forme monarchique toutes les idées que nous recevons soit de nos pères, soit de nos contemporains amis, ennemis ou indifférents. Des myriades d'images viennent ainsi fondre sur le moule monarchique, une

infinité d’idées tombent comme une pluie d’atomes dans notre esprit unitaire, l'alluvion s’élève peu à peu, se durcit, 3e pétrifie, et des soudures indissolubles attachent à l'idée d’un roi tous les fils de notre existance. Pendant la ltévolution de 89, la foule de royalistes était si profondément ébranlée que les uns mouraient de douleur, les autres bravaient tous les dangers par la seule impossibilité de concevoir la vie en dehors du gouvernement monarchique, et lorsque la monarchie se rétablit l'enthousiame éclata avec une telle force, sous Napoléon, sous les ltourbons, sous tout le monde, que l'on aurait pu douter une seconde fois de la raison des peuples. A toutes les époques, dans toutes les monarchies', les intervalles de Ligue, de Fronde ou de liberté causent un frisson d’horreur cl d'épouvante qui bouleverse toutes les idées, paralyse tous les travaux et profane tous les sentiments. « Dans un royaume sans roi, « disait, il y a trois mille ans, un poète de l'Inde, les nuages « orageux refusent la pluie, la main de l’homme n’ensc- « mence plus' les champs, les fils se révoltent contre les « pères, les femmes contre les maris, les disciples contre « les maîtres, personne ne régne plus sur scs propres « passions. Les brahmanes troublés par la tourbe impure « des ennemis s'abstiennent des sacrifices, les citoyens « suspendent la construction des maisons, des jardins, « des fontaines, les réunions joyeuses disparaissent, on in- « terrompt la marche des affaires, les poètes eux-mômes « ne trouvent plus leur voix pour chanter. Les jeunes filles « cessent de jouer, de se parer, de danser, les amants « d'aimer, les marchands de voyager, les armées decom- « battre. »

11 serait impossible de dénombrer les liaisons factices

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par lesquelles on dresse l’automate humain à l'habitude de servir, le rendant aussi fier de son état que la femme chinoi'C d’avoir les pieds mutilés, ou la femme de l’Inde de se brûler sur le coqis de son mari. Sans compter le respect irréfrénable que l’homme éprouve pour le plus fort, l’impossibilité où il est de se croire l'égal d'un chef formidable et la bonne humeur générale que cette prétention réveillerait dans les spectateurs indifférents, il est certain que l’expérience des monarchies fonde une tradition qui attache à l'obéissance toute idée de succès ou de bonheur. L’éducation apprendà ramper avec adresse, l'étiquette et la civilité domptent les esprits à force de révérences, la vanité prodigue les admirations à ceux qui dispensent les faveurs de la fortune, et une fois le principe posé que toute bassesse obtient sa récompense, cette bassesse se transforme en vertu. Malheur à ceux qui violent le cérémonial, qui se livrent à l’inconvenance d'une franchise républicaine, qui croient à la force de la parole, à une justice inflexible, à une loi qu'on ne doit point violer! Rien n'égale l’aversion que soulèvent les Brulus besoigneux, les Calons avortés, les rebelles en faillite. Ün ne veut d’autre héroïsme que celui des temps anciens, ou des souvenirs mythologiques, ou des îles situées dans les espaces imaginaires de la pensée où l'on tient en réserve des vertus redoutées dans la pratique de la vie pour les évoquer dans les temps de troubles et de calamités publiques.

Comme chaque vice peut tourner en vertu et chaque défaut supposer une heureuse qualité, les peuples monarchiques compensent leur servilisme par des mœurs douces, fraternelles, secourables. Chaque individu sait y être père et fils, commander et obéir, improviser l’ordre dans

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le désordre, s’attacher soudainement à un chef qui dissipe la confusion. Même les beaux esprits se hiérarchisent, le génie forme des académies unitaires; la France a la sienne qui distribue des couronnes sollicitées de tout le monde, la Chine, dix fois plus grande, subordonne tout au jugement de l’empereur. Il en résulte une manière de voir, de sentir, de juger, de vivre composée d'une foule de détails qui conspirent à fortifier le règne d’un seul chef sur tous les citoyens; ce qu’il fait semble toujours bien, ce qu'il pense paraît toujours admirable. Les mandarins de la Chine, respectent tellement le despotisme, qu’ils représentent Yao, leur premier empereur, déshéritant son fils parce qu'il aimait à disputer. Ils conçoivent au reste si peu la résistance, qu’ils portent à leurs colliers des boules de poison pour se tuer aussitôt qu'ils ont encouru la disgrâce de l'empereur.

Croyez-vous que le sujet d’une monarchie absolue se sente humilié en présence d'un État républicain ? Ce serait oublier notre nature. Quoi qu’il arrive, chaque peuple se croit toujours le premier de l’univers, l’Anglais parce qu’il règne sur les mers, le Français parce qu’il garde le feu sacré de la révolution, le Russe parce que dans un avenir prochain il voit le monde à ses pieds, l’Allemand parce qu’il veille sur le dépôt précieux des traditions, l’Italien parce qu’il obéit au pape et à l'empereur. Les Grecs méprisaient les barbares, les Modes et les Perses foulaient aux pieds les gloires des autres peuples. On sait si le chrétien prend en pitié le musulman, si celui-ci lui rend ses dédains; le noir Éthiopien déclare que Dieu créa directement son pays, tandis qu'il commettait aux anges de former les autres parties de la terre. Pour les Esquimaux, les Européens sont des bar-

LES NATIONALITÉS MONARCHIQUES, bares. pour les Cherokes des finis, les Iroquois s’appellent les hommes par excellence, comme si tous les autres n’étaient que des animaux inférieurs, et jusqu’au chétif Lapon s’attache tellement à ses neiges et à ses nuits de trois mois que, transporté dans un climat plus heureux, il meurt de douleur. De rçièmc l’habitant d’une monarchie ne comprend que ses idées; des gouvernements libres, il ne voit que les défauts, les formes roules, l’odieuse légalité, les lenteurs mortelles, l’égoïsme gothique, les mœurs âpres, dures, insolentes, l’absence complète de cordialité, d'entente, de fraternité, de politesse et de manières. Une sorte de catéchisme l’enferme dans ses préjugés monarchiques, lui suggère une réponse à toute objection, une accusation à toute vertu opposée à la sienne; enfin l'amour d’une dynastie nationale, une tradition mêlée aux souvenirs vénérés du culte, et, à défaut de tout, la langue seule, avec ses insidieuses suggestions, lui conseille le mépris des républiques et de leurs libertés incomprises.

On dirait de premier abord que le peuple de Paris, prêt à toutes les formes, dressé à toutes les hospitalités, d'une curiosité maladive pour les idées qui tranchent sur la monotonie de sa tradition, ressemble à Alcibiade dans scs tendances cosmopolites. Mais scs regards errants se fixent-ils avec intelligence sur les diètes de l’Allemagne, sur le parlement des Anglais, sur les usages de l'Espagne, sur l'anarchie de l’Italie? Considércz-lc dans son assiette ordinaire, quand aucun dépit ne le dénature, quand aucun caprice ne le saisit; non-seulement il écarte fièrement les gouvernements qui blessent son idolâtrie pour le roi, mais il dédaigne jusqu'à leurs créations les plus littéraires et inoffensives. Offrez -lui la tragédie de Shakspcare ou le drame de

tapez de Vega; il exige qu'on les mutile; oflrcz-lui le scepticisme de Kant ou l'athéisme de Fichle, son Université le réfute; sa langue, inimitable de clarté, de précision et de rapidité, dédaigne les élégances mystérieuses, les vérités subtiles, l'imagination vagabonde des peuples étrangers aux formes de sa monarchie militaire. Que si peu à peu il revient sur ses jugements et si à la longue ses hommes les plus raffinés se laissent docilement entraîner par celte république des lettres, qui s'élève au-dessus de toutes les injustices nationales et tend à effacer toutes les distinctions du temps et des races, ce n’est pas à cette hauteur qu’il faut considérer les nations, au contraire, on doit les prendre dans leurs hostilités réciproques, dans leurs révolutions synchrones, et si on consulte l’opinion des Français de Philippe le Bel sur Dante ou de ceux de Charles IX sur Shakspeare, ou même de ceux du premier Empire sur Goethe ou sur Kant, nul doute qu’elle n’exprime le rapport seul de la haine.

Enfin, je dis plus ; je suppose qu'un Chinois du temps de Confucius fut arrivé à Sparte, cette république dont toutes les histoires vantent la sagesse et l'héroïsme, en aurait-il compris la merveilleuse simplicité, l’entente musicale et la force foudroyante? aurait-il admiré cette espèce d’église dans un temple antique, sans remparts, sans commerce, sans industrie, sans poètes, sans philosophes, sans histrions, et néanmoins si terrible et si imposante dans sa grandeur taciturne, que ses dix mille citoyens menaient la splendide anarchie de la Grèce et mettaient en déroule le vaste empire de Cyrus? Aurait-il envié ces jeunes gens si modestes, que sans rougir les jeunes filles luttaient dans le cirque avec la nudité des déesses? ces héros si soumis

LES NATIONALITÉS MONAnCIlIQUES.

aux lois sainles de la patrie, qu’ils lui sacrifiaient jusqu'aux tragiques jalousies du mariage ; ces mûres si dévouées à la liberté, qu elles fêtaient le jour où leurs fils mouraient en combattant; ces familles si guerrières, que leurs maisons n’avaient ni foyer, ni couche nuptiale, ni repas intimes, en sorte que tout était commun, les chevaux, les jeux, les fûtes, l'éducation, les chasses, les esclaves, et jusqu’aux meubles généreusement livrés au vol domestique pour développer l'adresse des enfants ? L’habitant de la Chine n’aurait vu qu'une république prétentieusement absurde, une terre mal cultivée, une civilisation à peine ébauchée, des citoyens rogues et maussades, des hommes dprs et orgueilleux, des familles dévorées par des jalousies réciproques, des chefs exaltés les uns contre les autres et une dissimulation si raffinée, un effacement si complet de toute franchise que, par un miracle d’hypocrisie et de haine tout homme devenait délateur gratuit, gendarme zélé, sbire enthousiaste. Et quelle pitié lui aurait inspiré tant d'artifice pour discipliner des soldats, tant de cruauté pour endurcir la jeunesse, tant d’efforts pour dénaturer le citoyen, jusqu’à amener les adolescents à se faire fustiger à mort devant l’autel de Diane, jusqu’à obliger les pères à jeter du haut du Taygôtc les nouveaux-nés légèrement déformés, jusqu'à ordonner, comme un divertissement public, la chasse aux esclaves, des massacres périodiques, des épouvantables iniquités, tandis que chez lui, dans le Céleste Empire, l’État combattait à la fois la grande Tartarie, le Thibet et le Japon, sans que l’habitant de Nien-Yong ou de Canton, se doutât d’ètre en guerre ou interrompit un instant scs travaux, ses loisirs et les délicieuses intimités de sa vie domestique ! D'ailleurs à quoi bon tant de vertus

inhumaines, pour maintenir des républiques microscopiques, des villes moléculaires et d'éternelles divisions en dépit du grand roi, qui aurait pu créer une nouvelle Chine sur rilellespont et faire de tant de peuples un seul tout impénétrable à l’ennemi ? Non ; de retour dans sa patrie, notre voyageur n'aurait parlé des Spartiates que pour montrer jusqu’à quel point de perversité, de corruption et de ridicule on pouvait tomber en oubliant les saintes doctrines de l'unité monarchique. Quant aux fêtes, aux jeux et à l'adresse des Lacédémoniens, il y avait tant de baladins en Chine, qu elle pouvait en remontrer à l’univers, et le Tartarc qui dort à cheval ne reçoit de leçon de personne sur l’art cl'endurer les fatigues.

LES FÉDÉRATIONS

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