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CHAPITRE XIX

ENGRENAGE DES NATIONS

Tout révolutionnaire est ami de l’ennemi. — Croisement de loules les amitiés révolutionnaires depuis Paris jusqu'à Yedo, — depuis Home jusqu'en Chine.

Une chaîne d'erreurs hostiles el bruyantes fait le tour du inonde, en rivant chaque nation sur le sol où la ronge le ver d'une opposition pleine d'admiration pour l'ennemi. Dès les temps les plus reculés, le baron français ne cesse de proclamer la grandeur des franchises britanniques, c'est lui qui fraye la route à toutes les invasions anglaises pour résister au despotisme régnant à Paris. Toute victoire française l'accable de douleur, lui enlève un ami, diminue ses chances de succès, redouble le pouvoir de son maître. Au contraire toute déroute à Azincourl, à Poitiers, à Waterloo relève son courage et l'approche du but désiré de ressembler à un lord du parlement. Voilà donc el Bodin qui estime l’Angleterre et Montesquieu qui propose d’imiter ses assemblées et Voltaire qui ne cesse d'admonester scs velchcs par les sermons de ses lords philosophes, el Rousseau qui place au-dessus de Saint-Preux la sagesse de milord Edouard, et toute la littérature parlementaire de notre temps empruntée à la tradition hostile des Anglais. Mais transportons-nous en Angleterre ; là c'est le spectacle opposé; la liberté règne, le parlement est souverain, le roi n’est que l’objet d’une vaine adoration, et tout opposant, forcé de devenir partisan du despotisme, lixe ses rc-

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gards sur Paris. Charles 1" n’est qu’un Français dépaysé, sa femme qu’une Française téméraire; scs apologistes, ses amis exagèrent la dévotion de saint Louis, la fourberie de Louis XI, la folie de Charles VI ; môme la cruauté de Charles IX prend sous leur plume des couleurs incendiaires, et Charles 11, Jacques 11 leswhigs, les chartistes s’éprennent d'un tel amour pour le gouvernement et la religion du continent, qu’ils compromettent le royaume. Enfin Millon, le grand épique de la nation, poêle d’une révolution contre le parlement traditionnel, pousse si loin son enthousiasme pour la bienheureuse monarchie de la France, qu’il attache la béatitude de ses élus à l’absolutisme du paradis, tandis que ses démons de l’enfer délibèrent dans une assemblée semblable à celle de la Tamise.

Par un nouveau Contraste, l'opposition allemande, jadis welfe et maintenant prussienne, admire également la monarchie française qu'elle voudrait imiter à tout prix en sacrifiant quarante capitales à l'unité germanique. Non moins admirateur de la France , l’insurgé d’Italie ne conçoit pas môme sa liberté en dehors de 1 unité, et, Machiavel à la main, il s’efforce de trahir le pape, l’empereur, tous les princes, toutes les villes au profit d'une capitale, d’une dynastie, d un roi. Mais le boyard russe, qui frémit sous le joug du czar, donnerait tout au monde pour ouvrir des diètes germaniques ou pour obtenir lê fractionnement italien qui lui rappelle l’antiquité poétique de Novogorod et de Kicf. Plus loin les chefs tartarcs, asservis aux délibérations de leurs diètes errantes, voudraient tous régner sur leurs clans comme le czar en Russie. Plus loin encore le mandarin, foulé aux pieds par la cour de Péking et condamné à mourir pour avoir été malheureux, ne voudrait-il

pas étouffer son empereur avec la liberté d'un Tartare? Enfin le mikado que les Treize de Ycdo condamnent à une immobilité douloureuse ; le siagoun, qui tremble sous l’œil des espions ; les six cents chefs de la féodalité que le gouvernement place sous la tutelle des secrétaires, n’envicnt-il pas la hiérarchie chinoise, le franc despotisme,, l’autorité paternelle des chefs et les paisibles délibérations de Péking?

Transportez- vous dans l’antiquité, que prêchent les Cyrille, les Athanase, les grands saints persécutés par l’église byzantine? Ils déifient le pouvoir de Rome, qui, de son côté, combat méthodiquement chez lui une opposition italienne inspirée par Arius et enthousiaste de Neslorius, d’Eutychès et de toutes les hérésies régnantes à Byzance. Que font les Persans? Ils donnent l'hospitalité à la philosophie, au paganisme exilé par les Césars leur voisins et ils combattent chez eux des fanatiques, indomptables, étranges, qui révent la rédemption chrétienne des Romains à travers les mythes de Zoroastre. Remontons plus loin encore, chez les Grecs, pourquoi Xénophon admire-t-il son Cyrus? parce qu’il vit au milieu des Grecs qui l'ont combattu. Pourquoi fixe-t-il un regard môlé d’envie et d'admiration sur les lois des Spartiates? Parce que la démocratie d'Athènes l’étouffe avec scs chefs effrontés, ses marchands avides, ses jalousies indomptables, ses esclaves insolents et Platon portait l’admiration de Xénophon pour Sparte jusqu'à l'idéaliser dans sa République, et sa haine pour les démagogues de sa patrie jusqu'à espérer qu’un tyran réaliserait un jour sa cité imaginaire, d’où, à l’imitation des éphorcs, il exile les poètes et les étrangers. Mais à Sparte, au contraire, Agis subit le dernier supplice pour avoir trop admiré les eompa-

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triotes de Platon, les splendeurs athéniennes, et si nous considérons enfin l'antiquité biblique, nous voyons l'impiété, si malheureuse dans le royaume de Juda, n’avoir d'autre but que de copier l’idolâtrie régnante dans le royaume rival d Israël, tandis qu'ici les orthodoxes, les saints, les prophètes, ne portaient dans le ctrur l'amour de Jérusalem que pour succombera de continuelles catastrophes.

Voilà comme s'aiment, comme s'admirent les hommes à travers les nations; ils ne visent qu’à détruire leurs patries, qu'à faire appela l'ennemi, à lui emprunter, ici les idoles de Italaal, là le l'eu des Perses, ailleurs le despotisme chinois, ailleurs encore, l'inquisition japonaise, ou l'hérésie arienne, ou l’orthodoxie catholique, ou le schisme de Pholius. Tous les principes sont bons, tous les dogmes sacrés, pourvu que leur cité périsse, et c'est ainsi que la cité du genre humain, réclamée par des forces continuellement comprimées, s’élève d'époque en époque sur les ruines de tous les empires.

Pas de distance, pas de désert, pas de montagne qui interrompe ce funèbre entrelacement de combats; la guerre coule partout comme l’eau qui cherche son niveau. Aucun vide, aucun intervalle, nulle paix sur la terre ; ce bois abandonné, cet ilôt négligé, reçoivent leurs battues périodiques, leurs buissons ne peuvent abriter aucun fugitif. Le jour de la chasse, de la révolte, de l'excursion, de l’inspection met en rapport l'escouade chinoise, la horde lartare, le Cosaque du Don, le cabinet de Saint-Pétersbourg. Dans les temps calmes, les nations sc tiennent par le travail sourd des unités et des fédérations , mais aux jours des révolutions, celle qui s'agite la première transmet un choc qui fait le tour du monde. Le surcroît de force que lui

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donne son progrès l’engage à faire des conquêtes ; et scs invasions explosives continuent jusqu'à ce que les nations les plus arriérées aient découvert le moyen de l'arrêter en l’imitant; en d'autres termes, jusqu'à ce que l'équilibre se soit partout rétabli. C’est ainsi que lorsqu’une roue dentée tourne, son mouvement se communique à tout l’engrenage; chaque roue tourne de droite à gauche ou de gauche à droide, en sens inverse de sa voisine, et toutes les pièces crient tant que l'impulsion ne s’épuise pas complètement. Ne vous étonnez donc pas si une secousse d’Athènes ébranlait Crotone, si une catastrophe de Bubylone retentissait au loin jusque sur la plage d’Espagne, si l'Europe, que les évêques mettaient en révolution vers l'an 1000, refoulait les musulmans sur tous les points, si le rellux contre les croisades portait Saladin à Jérusalem et les Tartares àMoscou, à Varsovie et à Bude. Rome, à son apogée, donnait aux Chinois 1 idée de la combattre, et, quelques siècles plus tard, les invasions partaient des plateaux de l'Asie pour envahir les provinces de l'Allemagne, de la Gaule, del'lbérie et de l’Afrique.

PHÉNOMÈNES DE L’UISTOIRE

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