CHAPITRE II
PREMIÈRES ÉCOLES
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Premières lutles «le* politiques contre la lilierlé italienne. — Pc<polisme rustique de YOcultt» patloralU. — Despotisme pontifical de tainl Thomas, — impérial de Duutc, — royal de Colonna. — Ce sont les quatre premiers essais sur la raison des Étals.
Le premier prélude de la science dont nous nous occupons nous est offert par une brochure mutilée, sous la date de 1222, et sous le titre iVOculus pastoralis, le manuel des podestats. C'est un recueil de conseils et de discours dictés la veille de la grande guerre guelfe et gibeline, dans le but d'éclairer la nouvelle magistrature des juges étrangers que chaque république nommait pour étouffer les querelles, les rencontres, les scandales qui se multipliaient à chaque pas, en faisant redouter de plus grands désastres. On espérait que la tyrannie brusque et artificielle du juge-dictateur pourrait sauver la patrie, et dès ses premières paroles la raison d'État tomba ainsi dans le moule du despotisme imposé à tous les politiques qui tentent des révolutions, un progrès, des réformes au sein des républiques. L Oculus pastoralis contient donc tous les préceptes pour dompter les factions, pour surprendre les multitudes, pour déjouer les colères des partis, pour tromper les entraînements des assemblées. On n'y songe qu’au pouvoir, au podestat et si l’implacable loi des républiques italiennes le réduit aux ressources exclusives de la rhétorique, chacune d'elles
voile une pensée de domination, une véritable manœuvre contre l'intention générale, une régie qui forme partie intégrante de l'art de feindre et de régner. II est bien entendu que le podestat sera doux ou colère, clément ou sévère, suivant les circonstances, et sans s’ouvrir à personne; que s’il parle, sa parole cachera sa pensée, et le manuel propose des discours de parade on la douceur, la colère, la clémence ou la sévérité s’annoncent comme des dogmes dont l’universalité, exagérée à dessein, captive le consentement de la foule. Le despote arrive-t-il dans la ville qui l’appelle, se voit-il accueilli par les consuls, les parlements, le peuple ofliciel et la multitude en guenilles, il débitera une petite déclamation, moitié ecclésiastique, moitié adulatoire, où il dira qu'il aime la république, qu’il brûle de la rendre heureuse, et que, si par impossible il y rencontre quelque coupable, il fera bonne et prompte justice. L’ancien podestat prend-il congé, voilà une allocution appropriée à la situation, avec des éloges et des moralités à l'édification du public. Le mauvais sort veut-il que l’ancien podestat meure avant son départ, même ce cas est prévu, et le roi annuel n’aura qu*à mettre les nom et prénoms du décédé dans une oraison qu’il lira sur le ton le plus lugubre. D’autres sermons servent de modèle à l’éloquence parlementaire du chef qui apaise la sédition, qui demande la guerre, qui veut la paix, qui attaque les pleins pouvoirs de sa justice arbitraire on qui les défend pour que sa dignité ne soit point avilie. On dénombre tous les lieux communs nécessaires à l'homme muni de la faculté de pendre son semblable, et rien qu'à la multiplicité des situations indiquées on comprend que tant de villes alarmées et choisissant chaque année leur chef ont déjà créé une population de rois no-
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mades dont le génie prend tous les masques de la comédie politique.
L’auteur de ÏOculus pastoralis les voit, s'en inspire, et s’il s’arrête dans l'humble sphère du podestat, s'il se home à dessiner les attitudes du juge résolu, exerçant avec aisance les fonctions d'un préfet de police, sa rusticité enfantine révèle toute la force vitale de l'Italie. Il la devance dans la voie de scs incrédules splendeurs, dans son ambition de manier les citoyens, les châtelains, les factieux, les sectaires, abstraction faite de toute foi politique ou religieuse ainsi que dans la prévoyante persuasion que, semblables aux vents d'Éole, les principes doivent soulever des tempêtes où les querelles se transformeront en révolutions, les groupes-en partis, les bandits en tribuns et les tribuns en monstres. Mais pourquoi remarquons-nous cet essai? pourquoi chérissons-nous sa naïve malice? d’ou vient, en un mot. son mérite? De l’erreur qui lui fait universaliser sa situation momentanée, qui le tourne contre le peuple d’une manière absolue, et qui méprise la liberté jusqu’à la confondre avec l'anarchie. Despote par principe, par passion, sa haine des communes qui l'étouffent lui donne la clairvoyance du prince, la seconde vue d'un roi contre la loi suprême de la nation que le pape et l’empereur rendent républicaine et fédérale. Si ses adversaires n'étaient pas des citoyens, il ne se mettrait pas en monarchie, si leur loi ne combattait pas tout progrès, il ne pencherait pas pour le pouvoir arbitraire, et la politique emporte ainsi cet impassible écrivain qui prétend en maîtriser les orages.
Trente ans après YOcttlus pastoralis, la guerre civile relatait avec toutes ses fureurs, et le grand interrègne commençait avec la terrible époque des Guelfes et des
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Gibelins, des massacres sans nombre, des épouvantables dévastations. Les ville-, encombrées de ruines, au dire des chroniqueurs, semblaient secouées par des tremblements de terre; c’en était fait de la modeste dictature des podestats, une liberté inouïe, la liberté du cbaos renouvelait la nation. Colle fois la politique italienne transporta son despotisme dans la sphère supérieure du pape et de l'empereur, et, s'emparant de ces deux magistratures universelles, elle marcha à la conquête du monde comme aux jours des Romains.
Le premier qui ouvre cette voie est saint Thomas, dans son traité de Regimine jnïiicipum, dont le* deux derniers livres sont écrits par Tholoinéc de Lucques, son disciple. Quelle est sa grande préoccupation? Toujours celle du podestat; il ne demande que le pouvoir; il ne vise qu’au maintien de la paix; il ne cherche qu'à étouffer les séditions et les guerres, et il conseille la monarchie, parce qu'elle n’admet ni troubles ni confusions, et que le roi imite la domination de Dieu sur l’univers. Que si le sceptre peut tomber entre les mains d’un tyran, quel gouvernement évite ce désastre ? Au moins la tyrannie assure encore le bienfait de la paix, condition suprême de la vie. Bientôt le roi de saint Thomas se dessine sous des couleurs ecclésiastiques; le but qu’il poursuit n’est ni l’ambition, ni le plaisir, ni la gloire, ni la richesse; c’est le bonheur céleste qui l'enchaîne à l'obéissance de ('Éternel, et quand on passe aux dernières pages du traité, ce roi modèle se transforme rapidement dans le pontife de Rome, supérieur à toute loi. C’est ainsi qu'on arrive à la monarchie universelle en opposition avec l’anarchie universelle de l’Italie. Autant l’anonyme de l 'Ociilns pastoralis se traînait dans
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des détails humbles et rustiques, autant le Docteur angélique plane au milieu des abstractions les plus élevées, divisant, subdivisant chaque notion, épuisant tous les cas particuliers de chaque forme, distinguant l'essence, l’accident, la cause, le but, toutes les plus subtiles nuances, à travers lesquelles il renouvelle Aristote, au point de vue chrétien. Mais la monarchie ne cesse pas un instant d'être sa forme, la royauté son idéal, la papauté son idole, et le luxe de sa scolastique prouve seulement (pie le faste, des méthodes et l’ostentation de l'exactitude n’empêchent personne de se cloîtrer dans une idée en méconnaissant complètement l'idée opposée.
Pour saint Thomas, les républiques n'existent pas, ce sont des exceptions, des oasis perdues dans le désert, des formes transitoires, que Dieu accorde par privilège à quelques peuples vertueux : la foule y répugne, la malédiction primitive les écarte de la grande route de l'histoire, et si nous y rencontrons la république des Romains, c’est qu elle joua le rôle d’un royaume, et que ses héroïques citoyens reçurent de Dieu la mission monarchique de réunir tous les peuples sous une seule domination. line fois celle tâche accomplie, leur liberté individuelle s’évanouit avec la guerre, la monarchie rentra dans tous ses droits, et bientôt une nouvelle domination commença avec Jésus-Christ, nouveau Codrus qui s'immola au salut du genre humain. L’Ange de l ecolc est tellement épris de la forme monarchique, que pour lui tous les progrès du christianisme ne sont [dus désormais que les progrès d'une monarchie religieuse. L’impassible obéissance des martyrs a préparé la voie du nouveau culte; avec Constantin, il a régné sur les peuples; avec Léon III, il a
dominé sur l’empereur, dont il a transmis la couronne à Charlemagne; avec Jean XII, il a rendu l'empire électif, d’héréditaire qu'il était; mais dans l'avenir celle couronne, ce dernier obstacle à la domination illimitée des pontifes disparaîtra, et le vicaire de Dieu régnera sans partage sur toutes les nations.
Ces idées, aujourd'hui froides et inanimées, fascinaient, au treizième siècle, tous les Guelfes; la haine contre l'effroyable république de la fédération italienne les faisait admettre avec enthousiasme sans permettre un doute à l'esprit; elles répandaient un indéfinissable attrait sur la bure du franciscain, sur la robe blanche du dominicain et môme sur la flamme du bûcher qui dévorait les hérétiques. Pour ne citer qu’un seul écrivain, Augustin Trionfo, d'Ancône, qui écrit vers 1320; il est évident qu'aucune exagération ne lui coûte pour faire du maître de Rome le principe d’une sorte de rédemption terrestre : à l'entendre, c’est à lui de punir les tyrans, de foudroyer l’hérésie, de prêcher les croisades, et non-seulement il a le droit de régner partout où un prêtre peut formuler ses arrêts, mais les rois, les empereurs, les électeurs de l'empire, les lois impériales, tout dépend de lui sans qu’il puisse dépendre de personne et sans qu’aucun tribunal, aucune magistrature ne puisse l'enchaîner. A la suite de ce démiurge imaginaire, la démocratie guelfe déborde dans les villes, dans les champs ; pas de droit qui l'arrête, pas de donjon, aucune armoirje, nulle tradition capable de lui résister; tout s'écroule au cri de Dieu le veut! Quel roi, quel sénat, quelle diète se serait arrogé le privilège de défendre la féodalité contre la monarchie du genre humain?
Mais cette monarchie n'existait que dans l’imagination
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des croyants : le vrai pontife errait, faible et désarmé, à la merci des émeutes romaines ou des expulsions de Yilerbe, et sa suprématie réelle ou chimérique conduisait à l'absurde d’un arbitraire universel. Qui pouvait désormais se fier à un contrat? Quel serment rassurait les transactions? Quels confins sauvegardaient les États? quelle commune, quelle république n’était pas entraînée à se détruire elle-même en détruisant toute règle constante? Désormais plus'de fixité; le caprice à la place de la raison, partout un pêle-mêle de cris, d'ovations, d'imprécations changeantes au moindre souffle, et le moi impudent des tribuns de l'Eglise érigé en Dieu. I.a liberté de l'anarchie pénétrait donc dans la monarchie des thomistes, la dissolvait, la réduisait à une simple apparence, et les contrastes de la politique réclamaient une nouvelle théorie pour rétablir en même temps les deux notions du pouvoir impossible avec les papes, et de la loi détruite par la démocratie victorieuse. C’est ici que Dante parait avec le traité qui illustre sa Divine Comédie. Toujours emporté par l'idée de la monarchie, car le démon des révolutions ne connaît pas encore d'autre forme sur le sol italien, il ne parle, à son tour, que d'étouffer les séditions, de mettre fin aux guerres, de réunir tous les peuples sous un seul gouvernement; on croirait lire saint Thomas, si ce n'est qu'au moment de conclure, en choisissant son chef, il tourne le dos au pontife et proclame la suprématie laïque de l'empereur. Suivant lui, ce n’est pas l'Eglise qui naît avec le monde, avec la destination de l’absorber; c'est l’empire préparé par les quatre grandes monarchies des Assyrcs, des Mèdes, des Grecs et des Romains. Elles se sont succédé en élargissant sans cesse le cercle de l’union ; les Romains,
visiblement protégés par Dieu, ont été les athlètes de l’univers; le plus grand d’entre eux, César, a réalisé la monarchie universelle : elle a toujours été, elle est encore la tradition des liomains et transmise par eux d'abord à Charlemagne, et ensuite à Olhon 1", elle donne à l'élu de l'Allemagne le droit et le devoir de régner sur l’univers. Rien n’égale la méphistophélique volupté avec laquelle l'exilé de Florence développe poétiquement cetle utopie dans sa Divine Comédie. Là, Dieu devenu le juge suprême des trois mondes frappe les coupables à coups .de fondre, épure les incertains par le supplice du feu cl récompense les hommes vertueux dans les nuages insipides du paradis. C'est le Dieu des Césars romains, des empereurs d’Allemagne, des furies gibelines et d une guerre civile où le fer des sectaires cherche partout à exterminer l'anarchie guelfe des communes. Que de scènes sataniques multipliées avec une fécondité infernale! que d’invectives furibondes contre la liberté du grand interrègne ! Quels terribles jugements portés sur les pontifes, les rois cl les villes vouées comme Fisc, Cônes ou Florence, à une malédiction éternelle! On croirait assister au délire d’un incurable monoinanc si on oubliait que celle épopée n'exprime que les vœux des jurisconsultes, des philosophes, des hérétiques, des savants du treizième et du quatorzième siècle, tous unanimes à considérer César comme l'unique soutien de la loi, l'unique protection de la pensée contre l’inquisition pontificale et l’ignorance universelle. Foulés aux pieds par les manants des communes, dénoncés par l’espionnage des moines, confondus tantôt avec les criminels, tantôt avec les magiciens, tantôt avec les rebelles, ils gémissaient sur la déroute des Stauffen, sur l'inaction
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des Habsbourg, sur les ridicules de la maison de Luxembourg et sur l’absence de ccl empereur que l'Italie avait soumis au sacre pour en faire son jouet.
Cependant personne n'avait encore parlé de la véritable monarchie héréditaire, absolue, discrétionnaire. Les deux monarchies de saint Thomas et de Dante étaient deux formes éphémères servant de moule aux explosions vengeresses des révolutions et des réactions italiennes. Tout deux s'attachaient à un chef électif, impuissant, désarmé ou absent; lu fédération nationale les guettait sans cesse; dans leurs excursions les plus unitaires ils en montraient les traces, ils en subissaient l'influence, et il y avait si peu de rapport entre un pape de Itome et la domination universelle, si peu de probabilité que l'empereur subjuguât l’Europe, l'Asie et l'Afrique, que leurs conceptions s’évanouissaient semblables à des flammes qui se dévorent d’elles-mêmes dans leur subite existence. La démocratie des thomistes renversait leur papauté; les colères impériales de Dante anéantissaient la légalité, la fédération, les villes même qu’il voulait réformer, les peuples qu’il voulait brider, la nation qu'il laissait tomber dans le feu de l’enfer et à qui son génie indigné ne savait pas ouvrir les portes du ciel. Les catastrophes que ces deux utopies renfermaient en puissance se voyaient trop ouvertement indiquées par les tragédies réelles de Charles d’Anjou, de Bonifacc VIII, de Henri VII de Luxembourg ou de Louis de Bavière, pour qu’il fût possible de se méprendre un instant. Alais on n’en peut dire autant de Gilles Colonna, qui liait à la même époque et qui nous transmet aussi son traité de Reyimine Principum. Loin de lutter, loin de se roidir contre les obstacles qui avaient irrité ses illustres
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contemporains, chez lui la monarchie germe, paisible et spontanée, de la souche naturelle des vertus les plus pures. Les douceurs arcadiques do son despotisme sont si exubérantes, que de prime abord on n'apprécie pas l'importance de cet ouvrage d'ailleurs net, clair et facile. On se fatigue, on s'ennuie, on se tient à deux mains pour résister à un déluge de lieux communs, de considérations banales, de discours inutiles. Colonna ne cesse de célébrer la justice, la tempérance, la force, la mansuétude, la prudence, tous les attributs du roi ; chacun d'eux engendre un chapitre, chaque chapitre en crée d’autres qui se subdivisent, à leur tour, en nouvelles branches où toute vertu se distingue en plusieurs espèces s’opposant à de longues rangées de vices opposés. Qu'on juge donc de la déplorable richesse de cet ouvrage interminable ! Ce n’est pas assez de nous apprendre les mille raisons qui obligent le roi d'ètre libéral; il faut dénombrer les mille autres raisons qui le détournent d'ètre mesquin, chiche, liardeur ou pleurard. On se doit garder de confondre la libéralité avec la munificence, l'affabilité avec la sociabilité, et une foule de synonymies se séparent ainsi pour engendrer une foule de petits traités symétriquement fastidieux. A la revue de toutes les vertus chrétiennes, et païennes, théologales et morales succède la discussion des tendances à la témérité, à la crainte, au courage; l'appréciation des mœurs bonnes et mauvaises des jeunes gens et des vieillards, des hommes cl des femmes. D'ailleurs ne doit -on pas se marier? Laisserez-vous le roi sans une compagne? Oublierez-vous les qualités dont l'art et la nature doivent l'orner pour qu elle soit digne d'entrer dans la couche royale? Voilà donc une longue série de
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conseils sur la manière de la choisir noble, riche, belle et bonne ; sur la méthode de l’embrasser en été et en hiver, sur l’amour qu’on lui doit porter dans l'intérêt de tout le monde, sur l'art de la gouverner ni comme une enfant, ni comme une servante, et enfin sur la jalousie qu'il faut éviter pour que le ménage ne tombe pas dans l’anarchie. Colonna s’étend ensuite sur l’éducation des enfants, sur la table, le vin, le jeu, les habitudes, le luxe, le faste; une foule de situations se développent ainsi à perte de vue; tout Aristote y passe avec Cicéron de Of/iciis, et l’impitoyable docteur nous oblige encore à le suivre à la guerre, au siège des villes, dans les grandes journées, dans l’ôxamen du soldat, des six qualités du capitaine, et il débite tout Vegetius sans nous faire grâce d'un mot. On le voit, rien n’est plus difficile que de rendre justice au mérite de ce scolastique assommant et d’expliquer sa célébrité si éclatante aux temps de Philippe le Bel et si constamment respectée dans les siècles postérieurs. Mais ayant pris le point de départ de saint ’Fbomas, la nécessité d’étouffer l’anarchie par le gouvernement d’un seul chef, Colonna ne se donne plus d’autre adversaire que le vice en général, et il devient ainsi l'auteur du premier livre régulièrement monarchique, d'un interminable répertoire d’où sortent, dans la suite, tous les livres sur le prince considéré comme la loi vivante, le pontife au petit pied, le modèle universel de ses sujets Plus de pape, plus d’empereur à faire ou à refaire, plus de libertés à combattre ou à ménager; la morale, s’emparant de tout, nous conduit en ligne droite de l’homme au citoyen et du citoyen au chef de l’État qu’elle divinise, et c’est de la sorte que le livre de Colonna étant toujours répété, renouvelé à
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chaque génération el sans cesse dédié à une foule de souverains, a eu le mérite de fixer le code du despotisme à l’usage de tous ceux qui ne soupçonnent pas la république.
Dans les quatre ouvrages dont nous venons de parler, le tableau de la raison d'Etat se trouve déjà ébauché dans ses parties les plus saillantes. L ’Oculus pastoralis apprend à feindre; saint Thomas dessine une monarchie militante, je veux dire anarchique; Dante lui donne la colère des tyrans el le droit aux coups d’Elat; Colonna la rend régulière et naturelle en démontrant l'utilité de la justice. Mais nulle part on ne voit la contre-partie en faveur des peuples libres, ou meme les plus lointains soupçons que l’apologie de la monarchie puisse se tourner contre les rois, ou les laisser sans défense contre les théories républicaines. Les passions de l’opposition italienne ont inspiré ces quatre ouvrages d’une manière si exclusive, que chacun d’eux vit le jour là où l’idée contraire régnait avec le plus de force et faisait éprouver les douleurs excessives qui provoquent les révolutions. Thomas, qui idéalisait l’Eglise, naissait sous les rois <lc Sicile qui la combattaient avec le plus d’acharnement ; et sa théorie guelfe était achevée par Tholomée, de Lucques, la ville la plus gibeline de la Toscane. Le poète gibelin de la Divine Comédie surgit, au contraire, dans la ville la plus guelfe de l'Italie, qui le jette dans les supplices de l’exil ; Colonna, apologiste du royaume, doit le jour à Home, la ville la plus implacable contre la tradition royale, la plus violemment engagée contre l’unité italienne, qu elle a trois fois anéantie, à Havcnne, à Pavic et à Ivrée , quoiqu’elle ne manquât jamais de l’appuyer à l’étranger et surtout à Paris. Enfin, YOculus pastoralis, sans patrie el sans nom d’auteur, appartient, pour ainsi dire, à toutes
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les villes, car il parait, en 1222, au moment de la grande réaction impériale et pontificale contre les podestats. Si personne ne les avait attaqués, personne ne leur aurait donné des préceptes; leur apologie aurait manqué, Bruncllo Latini ne l’aurait pas embellie.