CHAPITRE IV
PROGRÈS DE l/ART DE TROMPER LES ROIS
1,'nrl de faire In cour remplace celui de r'gner. — Traité de Castiglioni. qui enseigne à se bien tenir. — de ÎS'ifo, qui apprend à parvenir, — de Grimnldi, qui s'applique avec méthode ù conquérir la grâce du souverain, — du cardinal Commendonc, qui perfectionne l’nrl de flatter. — Innocence et infériorité des écoles étrangères à l’Italie, — et d’ailleurs occupées à suivre les écoles italiennes.
Tandis que le prince condamné à une insipide honnêteté ou à une fatale iniquité n'excitait plus l’imagination des écrivains, leur philosophie vagabonde se dédommagea de celle perte par un nouveau genre de dégradation où l'esprit s'appliqua ù donner du relief à la bassesse. On réfléchit sur les moyens d’exploiter le prince, cl l’art de faire la cour remplaça presque l’art de régner. Castiglioni de Mantoue avait déjà écrit son Cortiyiuno, encore aujourd'hui entre les mains de tout le monde, comme un modèle de goût et comme le souvenir d’une société si élégante, que la noire intrigue s’en exile d’elle-mèine. La douce politique de l’agrément y trône seule pour enseigner à se bien tenir, à parler décemment, à paraître, à disparaître à propos, à tenir son rang, à ne pas déchoir, à ne pas se perdre dans les pénibles labyrinthes de l’étiquette, à éviter les odieuses catastrophes delà vilaine gaucherie. L’homme de cour y apprend à être mesuré, savant, lettré, cauteleux, aimable, attifé, sincère, étranger aux lourdes plaisanteries, aux ridicules expressions ; tout homme in-
slruit y savoure avec délices des contes ravissants, des scènes d’une grâce féerique, d’adorables pédanteries; jamais sujet plus léger cl plus superficiel ne fut traité d'une manière plus solide et plus attrayante.
Cependant, aux jours des ambitions déçues, on s’aperçut que ce chef-d’œuvre avait un défaut capital, un vice qui le rendait complètement inutile. Semblable à une fleur sans parfum, à un fruit sans saveur, à une femme sans vie, il se perdait en paroles agréables et en règles élégantes, en laissant l'égoïsme en souffrance et le courtisan sans fortune. ?i’étail-cc pas le comble de la maladresse, que de se confondre en révérences, sans songer à l’objet essentiel, la grâce du prince, cette source intarissable de places et de faveurs? Fallait-il laisser sans règles ce bonheur inappréciable, de l’homme qui approche son maître et qui peut s on servira tout instant sous prétexte de le servir? bien ne devenait donc plus important qu’une nouvelle législation sur l’art de faire la cour, et ÎNifo se fit pardonner son plagiat de Machiavel, en ajoutant le grain de sel de l’égoïsme aux fades cérémonies de l'étiquette. Son livre, écrit avec une touche antique et un singulier atticisme, s’occupe principalement de l'adulation, qu’il divise en plusieurs classes et qu'il explore dans scs plus subtils méandres. On adule, dit-il, par imitation, comme Clisoplie. qui boitait pour ressembler au roi Philippe son maître; l’adulation par de fausses défaites offre à son tour ses avantages, et f.lisson se laissait vaincre à la course par Alexandre; d’autres préfèrent la fausse franchise, et ils reprochent à leur prince de ne pas s’abandonner à scs penchants, de se trop contenir, d’avoir une modération honteuse, des égards absurdes, une nonchalance impai-
l'R OUIIÈS DE L'A HT DE TROMPER LES ROIS. -295 ilomuible; un sénateur réprimandait Tibère de négliger sans cesse ses intérêts, pour ne songer qu’à la conservation des libertés républicaines. On ne saurait se douter combien la flatterie la plus grossière remue les cœurs les plus insensibles; elle les retourne, les amollit, et le moment arrive où chaque mot bien placé trouve la récompense d’une place, d’une pension, d’une décoration, de mille faveurs imprévues. Non content d être flatteur, suivant Nifo, l’homme de cour doit se montrer agréable, complaisant, souriant, d’une gaieté communicative; la bonne humeur est aux affaires comme l’huile dans les roues, et un traité en forme sur le rire, la plaisanterie et la bouffonnerie, dot cet ouvrage, où le philosophe devient d'autant plus piquant, qu'après avoir parlé du courtisan il donne aussi ses conseils à la courtisane, qu’il veut, au contraire, trèssérieuse, car l’amour est dupe et l'adoration sévère.
lirimaldi de Gènes renchérit sur le badinage profond du philosophe de Sessa en enseignnnt ex cathedra les moyens de s’insinuer dans les bonnes grâces du souverain. Long, verbeux, mais judicieux et avisé, il se constitue le Mentor de tous les Télémaques de la cour; il explore attentivement leur position, à quelle distance géométrique ils se trouvent du cœur du prince, sous quel jour ils lui montrent leur physionomie, par combien de voies ils peuvent l’approcher, quelles courbes conduisent plus près de lui, et il multiplie les règles du plus pur égoïsme, tout en parlant vertu et morale. Soyez sincère, dit-il; mais pourquoi? l'aree qu'il est si facile de se contredire en mentant. Soyez honnête, il y a tant d'indiscrets qui divulguent les mauvaises actions! N’opprimez pas non plus vos subalternes; 11e pourraient-ils pas se révolter? Surtout vénérez la femme
IIISTOI II E DE LA DAISON D'ÉTAT.
du prince, qu’elle soit chose sacrée pour vous, attendu que, dédaignée, elle deviendrait votre ennemie; courtisée, vous seriez à sa merci. 11 est inutile de dire que Grimaldi conseille un visage de circonstance pour toutes les situations, un respect infini pour le maître, un dédain à toute épreuve pour scs ennemis, et il est si diligent dans scs dénombrements, qu'en prévoyant le cas où il faudrait se dégrader, il propose de suivre l'exemple édifiant de ce chevalier de Milan qui s'empara lui-méme du pot de chambre du duc dans une circonstance pressante, service qui lui valut la bienveillance la plus féconde de la part de son chef.
Il parait que si Casliglioni était désintéressé et >’ifo excentrique, il restait encore à Grimaldi le tort de tenir par intérêt aux apparences de la morale. Commcndone, devenu cardinal sous Pic IV, se délivre de celte gène dans son discours eu trois points sur la cour, le courtisan et le sieur Savorgnani, qui voulait se mettre au service d'un prince de 1 Eglise. Suivant lui, on peut sans doute faire sa fortune avec une vie exemplaire et vertueuse; mais c'est si difficile, il faut tant de fermeté et un effort si continuel pour jouer à tout instant, et dans toutes les factions, le même personnage, que, si on n'csl pas extraordinairement doué par la nature, on se condamne à mener une vie très-malheureuse, toujours à contre-sens de ses désirs et dans une fiction à la longue impossible. Il faut donc intriguer, cabaler, servir, ramper, choses où le cardinal enseigne ;i mêler adroitement la dévotion à l'ambition, la dignité au servilisme, le ton franc et bourru à la plus souple flatterie.
Telle fut l'efflorescence italienne pendant les beaux temps de Philippe II, de Sixte-Quint et de la Saint-Barlhélcmi. Que pensait l'Europe de tant de singulières découvertes sur
r ROG n ÊS I)K I. 'ART DE TltOMPEIt LES DOIS. -20.V l'art do compromettre les ennemis, de flatter les princes, de soutirer les bonnes grâces des tyrans? Personne ne soupçonna seulement qu’on prit songer à faire de la morale un calcul et un jeu du devoir, et l’ignorance générale fil méconnaître les politiques italiens, en môme temps que le siècle de Léon X. De 1500 à ir>7ti, l’Europe donne à peine cinquante-six ouvrages de politique, pas même moitié moins qu'en Italie, et leur infériorité numérique n'est rien, comparée à celle du mérite. Ce ne sont pas des ouvrages à proprement parler, mais des curiosités bibliographiques, des brochures oubliées, des naïvetés du jour, à l'usage du lecteur débonnaire. Ainsi, en France, Clicthovis, Thaleus, Itoy, Mondain, ou Itedin, écrivent quelques thèses sur l’excellence du gouvernement monarchique ; Espcnse publie une sorte de photographie microscopique de Colonna. Budée s’efforce inutilement de rapporter de Borne la manière italienne de dominer l'histoire; ses deux traités quasi politiques n'offrent qu'une série d'adorables gaucheries, semblables aux première essais des peintres du moyen âge. Scipion, Sylla, Thémistocle, Pompée, Alexandre, s’v montrent en pourpoint ou avec le casque du moyen âge, et une teinte indélébile de rusticité et de foi aux apparences détruit jusqu'à l’idée qu’un homme, si innocemment épris des belles-lettres, devine la vie qui les anime à Borne ou à Florence. Marcouville se plaint de la discorde qui ébranle le royaume, et, en traduisant Plutarque, il semble invoquer « la tardive veu- « gcance des dieux » contre les huguenots; Jean Michel compare la politique à l’anatomie, et, en plaçant dans l’Eglise le c irveau du corps social, il frémit à la vue de l’hérésie; le capitoul Perrière s’amuse à réaliser des abstractions mo-
IHSTOinE DE LA RAISON D'ÉTAT, raies et à les grouper dans des tables fantasques ; long, pédant, nul et naïf, il donne le litre de Miroir à son livre, qui ne reflète aucune lumière; François de saint Thomas exemple les princes de l’influence des astres; Pielre fait l’éloge de Charles IX avant la Saint-Barthèlemi ; Belleforesl l’an même du massacre; Madeleine cite Xénophon pour faire adorer son roi. On ne voit partout que des machines obéissantes, pas une étincelle de génie pu même de malice; Étienne Doletus est le seul Français où l’on entrevoit quelque finesse, quand il recommande aux ambassadeurs de s’entourer de domestiques taciturnes, de se servir d’espions vigilants, et de mettre en œuvre toutes sortes de fictions, surtout en négociant avec la cour de Borne ou avec les princes italiens.
Pour être plus libres, les Allemands n’en sont pas plus éveillés; et on ne saurait rendre compte ni de Biesius, qui écrit un traité scolastique sur la république; ni de Lotichius, dont l’ouvrage ne mérite que trop son litre de Loci communes; ni d’Omphalius, qui s’obstine à traiter naïvement les problèmes posés par la malice italienne. Érasme, qui trace en riant la satire du courtisan; Hullen, qui montre en plaisantant les écueils et les orages des cours; Agricola, qui imite Erasme ctllultcn, ne sauraient faire admettre leurs silhouettes morales parmi les livres sur l’art de régner. Ajoutons aux Français et aux Allemands que nous venons de nommer Orichof et Volanus, qui écrivent (jrosso modo sur leur royaume de Pologne ; l’Anglais Morus, qui publie son utopie; l’Espagnol Guevara, qui intitule pédantesquement YHorloije des Princes son livre sur les maximes de Marc Aurèle, et Ceriol, également Espagnol, dont le traité ^ur le Conseiller, d’abord traduit en italien et plus lard eu