COÜP D’ÉTAT CONTRE CE PROGRÈS. 29D
de ses préceptes, de son despotisme. Le secrétaire de Florence, qui était mort dans la misère et qu’on avait enseveli dans l'oubli, ressuscite pour rassurer tous les maîtres de l'Italie; sa renommée efface le bruit de tous les mécontents, et c’est l’Église qui le tire du tombeau, le prend sous sa protection même, et l'oppose aux libertés de l’opposition italienne et de la réformation protestante.
Celle amnistie imprévue, accordée à l'homme leplusimpie, fut l’œuvre de lîottcro, qui écrivait à la veille de réactions catholiques contre tous les hommes libres de l’Europe. >’on pas que lloltero approuvât ouvertement les théories du politique florentin ou qu'il leur témoignât l’ombre d’une sympathie. Loin de là, il se montre probe, moral, plus sévère encore que les jésuites et les protestants, qui s’injuriaient mutuellement en se lançant les uns contre les autres le mot de machiavellislc. A l’entendre, il est désormais temps d’abolir la mémoire de cet homme exécré, et.suivant lui, la religion seule protège les Etats, la justice seule en est la base inébranlable, la morale la plus pure dirige les entreprises les plus profitables, et la vraie politique n'est autre que l’art de conserver ou d’étendre les États fondés sur la foi et le droit. En aucun cas il n’est permis aux rois, aux papes, aux empereurs, de recourir à des moyens impies; la guerre elle-même, et jusqu'aux conquêtes, s’exposent à une ruine certaine en se servant d'iniques instruments. Eu lisant certaines pages de cet écrivain, on se croirait revenu aux beaux temps de Patrizzi ou de Pétrarque, si sa prose cauteleuse, sournoise, dépourvue de toute naïveté, de toute innocence, ne nous faisait sans cesse pressentir la possibilité d’un guet-apens piémoulais, et, en effet, le moment arrive où son chemin, semé de fleurs artificielles, nous
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conduit par surprise au sinistre problème : comment faut-il traiter les hérétiques? Il les faut bien traiter, répond do icereusemcnt le prélat, qui nous attendrit en insistant sur les exhortations amicales, sur l'inépuisable indulgence avec laquelle l'Église s'efforce de toucher leur cœur en s’interdisant rigoureusement toute violence. Cependant il lève les yeux au ciel et il prévoit bien le cas où ils refuseront de se convertir, où ils résisteront à toutes les avances, où ils ne se laisseront pas convaincre par les discours des évêques, où enfin, endurcis, pervertis, ils deviendront rebelles il l’Église, au roi, à l'État, et, dans cette hypothèse, mise en avant comme une abstraite possibilité, mais qui n’élail alors que la plus évidente réalité, il conseille, il ordonne d'avilir, de diviser, d'affaiblir les ennemis de la foi; les moyens les plus odieux du Prince et des Décodes se reproduisent tout à coup au nom du trône et de l'autel. Boltero approuve la Saint-liarthélcmi, l'expulsion des Maures d’Espagne, les massacres de Charlemagne en Saxe et jusqu'aux épouvantables infamies de Codez dans le nouveau monde. Une fois la brèche ouverte, il pille, il saccage, il copie tout Machiavel. S'il n’imite plus son langage classique, s'il ne regrette plus les spectacles romains, les religions païennes, s’il n’enseigne plus à faire des révolutions, à fonder des Etats, il apprend à défendre les gouvernements établis, à les conserver, travail bien plus difficile, dit-il, que celui de les créer. En effet, tout conservateur n'esl-il pas aux prises avec l'insurrection, avec la mobilité générale des hommes et des choses, avec la nature entière essentiellement changeante? Il doit combattre les terreurs,* les surprises, les hérésies, les religions nouvelles, les ennemis étrangers ; en quoi donc la tâche de prince hérédi-
CODP D’ÉTAT CONTRE LE PROGRÈS, taire serait-elle plus aisée que relie du chef poussé par les révolutions à fonder un Etat?
C’est ainsi que Boltero retourne tout Machiavel, le charge de toute la réaction contre Luther et contre les républiques, lé maudit en paroles et le sant'ifie en action, et bientôt l'école vénitienne s’arrête; les frondeurs oublient la verve, le laconisme et la lucidité de Guirhardin; la série des hommes indépendants s'interrompt, et, grâce à l'importance des questions nouvelles, la littérature du seizième siècle perd à jamais son caractère, ses hommes et son à-propos. Tout cède à un despotisme où les brillantes tyrannies des époques antérieures, confisquées par la réaction, servent à étouffer toute idée de progrès et de mouvement Pour surcroît de malheur, cette compression répond à tous les instincts de la démocratie catholique, et Boltero lui reste si fidèle, il y a chez lui tant de considérations utiles au commerce, à l'industrie, à l’égalité; tant de conseils importants donnés pour abaisser les grands et leur arracher les commanderiez, les grandes maîtrises, les châteaux, et l’influence du moyen âge, qu’on se résigne presque à le voir triompher à la tète de vingt écrivains unanimes dans leur machiavélisme contre Machiavel.
Ainsi, plein de respect pour Tibère et la Bible, Sponlone ne parle que pour noyer, tourmenter, étrangler, exterminer les hérétiques ; Pallazzo, indigné contre l'art diabolique d’acquérir des droits, donne une tournure platonicienne à sa répression, qu’il appelle la purgation de l’État; Calderini, qui croit à la magie, commente mot à mot fauteur piémontais en l'exagérant sans cesse; Brusanlini, qui trouve les Médicis trop cléments, s’écrie qu en négligeant de châtier les rebelles si va à casa del diavolo ; d'après
Canonicro de Gênes, lS politique est nécessaire contre les hérétiques, et il en traite les questions en produisant tous les arguments hinc iiule et en citant toutes les célébrités " les plus inconnues pour arriver à des solutions féroces contre toute liberté religieuse, populaire ou moderne. Honaventure s'engouffre davantage dans la scolastique de ce droit muet et implacable de la raison d'Etat dont, à force de définitions, de subtilités et de distinctions, il l'ail une sorte de logos effroyable et aussi sacré que l'héroïsme de Judith ou de Scevola. Pourvu que la guerre soit juste, dit-il, il est toujours permis de tuer l'ennemi par ruse et par surprise, con astuiia etl iuganno. Certes, Zuccoli ne s'écarte pas de celle théorie, puisque, suivant lui, dans un bon gouvernement la raison d'Etat est toujours bonne. Zinano l'approuve chez les princes en l'interdisant aux simples particuliers. Setlala soutient que, même athée, le souverain doit imposer une religion dominante. Valériano Castiglionc applaudit à une Sainl-Barthélemi au petit pied ordonnée par Charles, duc de Savoie, et Chiaramonli, excellent historien de Céséne, fait filtrer toutes ces sinistres doctrines à travers l'alambic d'une longue série de définitions pour en extraire l'apologie du grand massacre de Paris d'après le principe qui réduit à l'intérêt personnel du roi tous les intérêts de l'Etat. Au milieu de tant d'uniformité d'opinions et de redites, il serait plus qu'oisif do noter les imperceptibles différences entre Mancino, Cic careili, Albcrgati, Itrancalassi, Gambaruli, Malleacci, Gramigna, l'inquisiteur Bonini et d’autres rétrogrades; il suffira de remarquer le fanatisme pittoresque de Jlirandola, qui porte aux derniers excès la distinction des deux raisons d'Etat, des deux politiques et des deux machiavélismes, en