REVANCHE DES RÉP U DUC A I NS
son livre ; mais on ne saurait jamais en contester ni l'existence, ni les qualités littéraires qui en font un chef-d'œuvre. Et d’ailleurs, qui défendit Venise contre Rome? qui en revendiqua, à n'importe quel prix, l'autonomie religieuse contre la réaction générale dirigée par des jésuites? Qui sut tenir tête à ces influences, prêtes à renouveler les séditions du patriarche Jean, contemporain de Charlemagne, ou des Caloprini, contemporains d’üthon 1", ou de Bajamonte Ticpoli, dont l'audace avait provoqué, par contre-coup, l'institution môme des Dix? C'est ce même Sarpi qui expia sa liberté prématurée par une immoralité non moins exceptionnelle, mais désormais vertueuse dans une république, où tout avait toujours été soumis au principe exclusif de 1 indépendance politique, d’après ce mot cé lôbre : Soyons d’abord Vénitiens et ensuite chrétiens.
S’il restait des doutes sur la pensée de Sarpi, I’aruta les dissipe en comparant Venise à Sparte et à Carthage, pour intervertir toutes les théories de Machiavel pour combattre toute unité universelle ou nationale, espagnole ou italienne, et pour sauver l cxistence fédérale et la liberté républicaine des lagunes , supérieure, suivant lui, à la grandeur cruelle de Rome, aux plus glorieux empires, à leurs plus fastueuses capitales. Sa patrie dédaigne leurs exploits sanguinaires, leurs foudres de guerre, leurs plus brillantes conquêtes. « Ce n’est pas elle qui doit imiter les autres nations, c’est le monde qui doit imiter sa sagesse, v sa paix, son commerce, ses prodiges politiques, sa merveilleuse neutralité, ses atermoiements enfin qui ont mis en défaut Byzance et Pavie, les sultans et les papçs, les Espagnols et les Français; et l’Italie, qui prétend donner des lois à la terre, obtiendra à peine de prolonger sa
MO HISTOIRE HE LA RAISON ll’ÈTAT.
misérable existence, si, au lieu d’aspirer à la lAche impossible de conquérir son indépendance par des armes étrangères, elle se borne à contenir l'une par l'autre l’Espagne qui l’opprime, et Paris qui la trompe. Qu elle apprenne de Venise l’art de tergiverser, de trouver l’équilibre, de se méfier de tout le monde; qu’elle sache enfin que ses projets politiques, de chasser une nation par l’autre, la font tourner dans un cercle vicieux, que ses vic toires ne lui appartiennent pas, que ses luttes sont celles des invasions qui se disputent sa possession et qu’en provoquant ainsi des fléaux de gaieté de cœur, en jouant sans cesse avec le feu des conquêtes, elle hâtera sa dernière ruine, que le sénat combattra de toutes ses forces, sans jamais se départir du principe de la neutralité et de l’hostilité systématique contre toutes les nations, unique garantie de tout peuple né viable. »
Sur les lagunes, personne ne commente Tacite ; à quoi bon la liberté des solitaires, quand on possède un sénat? Aldo Manuzio, le seul qui imite les commentateurs du continent, s’attache à Tite l.ive, et encore c'est pour opposer la république à l’empire. Embusqué à Carthage, il se passionne pour Annibal, il fait cause commune avec Capoue, avec tons les ennemis des Scipion, des Marins, des Quirites; la colère faillit presque lui donner du talent quand il reproche à Sagonle de s'èlre obstinée à la suite des Itoinains, de ne pas avoir cédé avec souplesse : une bonne capitulation eût sauvé ses miiis, de sages concessions eussent avancé, les affaires de l’Afrique.
IVaprcs ces idées, les apologistes exaltent Venise, la divinisent, la proclament la ville des villes, le paradis de l'Italie. Paruta lui-même compose un ouvrage où il démon-