CHAPITRE V
Inséparable du despotisme. — Ses progrès sous les seigneurs italiens ; — sous les rois de France; — sous les grands conquérants; — sous les papes de Rome; — et sous les empereurs de la Chine.
Si nous généralisons les avantages du despotisme, nous le trouvons créateur de la démocratie, prise dans le sens le plus vaste. En s'avançant par la destruction des castes, des privilèges, des droits acquis; en supprimant d’anciennes libertés, en violant l'antique légalité, comment se ferait-il pardonner ses méfaits si ce n'est à force de bienfaits? De quelle manière obtiendrait-il ses absolutions multipliées sans compenser scs crimes par de grandes réformalions? Proscrit-il les révolutionnaires, il propage la révolution ; combat-il des royalistes, il fortifie la monarchie. Défend-il de penser, il sonde le ciel, la terre, les lois de la nature, celles de l'humanité, et tire d'une science occulte des innovations inattendues qui étonnent les républiques. Tandis que Gênes refuse Jes offres de Chrisloplie Colomb, Ferdinand le Catholique lui donne une Hotte et découvre l’Amérique; tandis que les États libres pourrissent dans leurs vieilles législations et deviennent les places fortes de tous les préjugés, les Césars font paraître les meilleures lois sur la propriété et la famille. Constantin abat d’un coup la servitude du paganisme, Justinien et les médiocres compilateurs du Bas-Empire détruisent soudainement une mulli-
tudc d’abus transmis par l'ancienne république, el, si la Grèce libre foulait aux pieds les ilotes et les èginètes, mutilant, aveuglant, massacrant ses esclaves, l'empire de la Chine surpassait tous les États par la douceur avec laquelle il traitait ses parias. C'est encore à l’époque des seigneurs que paraissent invariablement les meilleurs statuts italiens auparavant rendus impossibles par les sectes qui bouleversaient les républiques. Plus tard chaque État se renouvela au milieu d'une crise effroyable, ses plébéiens arrachèrent le sceptre à tous ceux qui le prenaient, des tribuns réclamèrent l'abolition des dettes, la suppression de la rente et jusqu’à celle de l'hérédité. Mais qui accomplit les réformes? Michel lando l’insurgé de Florence? les sansculottes de Bologne ? les gueux de Gènes ? les nombreux chefs de Sienne ou de Pavie ? Non, ce furent les Médicis, fondateurs de la monarchie toscane, les Sforzn, réformateurs de Milan, et tous les seigneurs rétablis ou renouvelés. De même, dans la révolution qui bouleverse alors l'Europe, ce ne sont ni les Hussites, ni Jean Cade, ni Inglebert, ni Harvat, ni aucun des chefs plébéiens de l'époque qui renouvellent les États, ce sont au contraire Louis XI, les Tudor, les Habsbourg, les Vasa, les fondateurs du despotisme moderne.
Bien ne répugne plus au progrès de la démocratie que les délibérations des parlements, les droits des assemblées ou les franchises des villes. Même républicaines, même incendiaires, les diètes le font avorter ou le précipitent vers l'absurde. Là où chaque tribun veut surpasser son émule, la lièvre de la contradiction s’empare des orateurs; dès que l’un attaque l'hérédité, l'autre en veut à la propriété, l'autre à la famille, et dans la république d’Athènes
Aristophane se moque déjà des femmes révoltée^ contre le joug des maris, à l’instant où ceux-ci s'insurgent contre celui du gouvernement. Sans doute, il est facile de faire l’éloge des parlements : le moindre dépit contre un maitre l'embellit de couleurs si agréables, que personne ne résiste à la tentation de le répéter. Mais la discussion suppose des intérêts communs, les mêmes principes adoptés, la certitude que l’on s'arrêtera devant la raison, l’assurance que personne n'apportera son épée à l’assemblée, qu’on n’y viendra ni conspirer, ni cabaler, ni tendre des pièges au peuple, ni forger des fers à la plèbe, et que la délibération ne tombera que sur les moyensde résister à un même ennemi, ou de vérifier des faits incertains ou d'v appliquer des lois hors de doute. Mais quelle assurance, quel accord, quel débat peut-on obtenir au milieu de cette incertitude universelle qui s’appelle démocratie? Quelle institution, quel principe, quel dogme se dérobe à scs atteintes!? Ici chaque parti n’entend que soi ; chaque sectaire ne suit que son chef, les opinions flottent au gré des batailles, et faute d’un chef c’est la guerre qui règne.
Tout despote profite donc aux multitudes: plus il est jaloux, inique, fastueux, décidé à imposer l'adoration de sa personne par les mystères du luxe, de l’étiquette cl du culte, plus ses vices mêmes l'enchaînent au char de la démocratie, qu'il précipite vers les abîmes de l’avenir de toute la fougue de scs passions. Néron naturalise l'Achaïe, Charlemagne propage le christianisme, Henri VIII donne le protestantisme à l'Angleterre, Ivan IV réforme le schisme des Ilusscs; ces êtres diaboliques étaient, dans leur temps, plus utiles que des saints. Rendez à la modération PieiTel", ou à la modestie Louis XIV ; les strelilz subsisteront en lîus-
ries, les barons en France. Peu importe l'antre d’où souffle le vent, il faut que l’orage éclate, que l'atmosphère soit bouleversée, que ses miasmes se dissipent.
Môme les conquêtes se développent comme les inévitables scandales de la démocratie. Toute victoire s’annonce déjà comme un exploit plébéien. Quand Alcibiade bat les Spartiates, la multitude d’Athènes massacre les Quatre- Vingts ; quand Rome triomphe, le sénat perd ses privilèges; et, au contraire, quand Athènes essuie la déroule de Nicias en Sicile, quand les Thébains sont vaincus par les Denophiles, quand Home est cernée par l'ennemi, c’est l'aristocratie qui l’emporte. Mais, si les multitudes s’enhardissent dans l’État du vainqueur, leur succès est mille fois plus grand chez les vaincus, ou toute nouvelle domination se présente au nom d'une plus vaste démocratie. Aussi étaient-ce les peuples opprimés qui frayaient la route aux phalanges d’Alexandre: chez une foule de nations les insurgés contre l’ancienne Rome s’alliaient à l'invasion des Germains pour constituer la liberté de l’Occident, et les Ottomans eux-mèmes arrivaient à Constantinople bénis par les provinces grecques, qu’ils délivraient de la liscalité byzantine. En parcourant l’histoire des invasions on s’étonne toujours du petit nombre des conquérants, mais la surprise cesse quand on s’aperçoit que des populations frémissantes devançaient leur victoire, et qu'elles renonçaient à leur ancienne indépendance pour renverser leurs tyrans indigènes. Que de fois les multitudes conquises n'ont-elles pas trahi par une sournoise inertie les colères de faux tribuns qui voulaient les asservir de nouveau sous prétexte de combattre la domination étrangère l C’est ainsi que dans l’ancienne Gaule elles détestaient tous les chefs de l’insur-
30 HISTOIRE DE LA RAISO.V D’ÊTAT.
reclion contre les Romains, alors inaitres du nivellement
universel.
Partout les arts, le commerce, l’industrie, consacrent l’œuvre du despotisme et de la force : partout les règnes les plus heureux se montrent à la suite des dévastations monarchiques. Pour trouver l’élan de la littérature grecque, il faut le chercher sous Périclès ; les beaux jours de la littérature romaine commencent sous César, et Virgile reçoit la protection d’Auguste. La littérature se développe en Italie sous Léon X, chef de l’invasion espagnole ; en Espagne sous Philippe II, chef de la réaction européenne ; en Angleterre sous le règne despotique d’Elisabeth; en France sous Louis XIV, le plus absolu des rois ; et ce sont les despotes éclairés du dix-huitième siècle qui ont prodigué les plus grandes faveurs aux arts et aux sciences dans l'intérêt de la monarchie et de l’égalité. Cherchez des poêles, des philosophes, des orateurs dans la république de Sparte, vous n'en trouverez pas un ; cherchcz-les dans celle de Florence, Dante, Pétrarque, Boccace fuient leur patrie pour hanter les cours de Ravcnnc, de Milan ou de .Xaples; Aristote suit Alexandre, Platon s’offre à Denvs, tyran de Syracuse, tandis que la littérature grecque des meilleurs temps des républiques est unanime à préférer les tyrans.
Si on hésitait à croire que les institutions les plus humaines arrivent toujours à la suite du despotisme, le grand exemple de la papauté catholique dissiperait seul tous les doutes. Quelle religion la surpasse dans le développement de la fraternité universelle? quel culte poussa plus loin la solidarité des secours réciproques? quelle secte a découvert, mémo en imagination, des associations, des partages,
des communautés, que ne puisse admettre cette monarchie cléricale qui puise sa force dans l’ascétisme et ses élans dans les couvents? De nos jours le socialisme en a été réduit à parodier le despotisme du saint-siège. Il a proclamé un Dieu plus que catholique, des chefs semblables à des papes, à des popes, à des archevêques. Ses adeptes n'ont-ils pas été des Franciscains moins le froc, des Dominicains moins la Bible, des ermites moins la foi ? Mais ne parlons que du passé ; partout où l’Eglise a secondé les rois, les castes se sont dissoutes, les multitudes se sont affranchies, et les nobles ont marché de catastrophe en catastrophe. Yest-ce pas l’Église qui a donné à Constantin la victoire sur le formidable monopole de la conquête romaine? A qui lés barbares ont-ils dû d’être admis dans' l’empire pêle-mêle avec les Romains? Qui a renversé l’aristocratie des Goths et celle non moins barbare des Lombards? Qui a engagé tous les rois des invasions, francs ou allemands, polonais ou hongrois, Scandinaves ou saxons, à réprimer les grands au profit des multitudes? Toujours l’Église; et les successeurs de Clovis, en se dévouant à Rome, se sont toujours trouvés, à toutes les époques de l’histoire, les chefs du royaume le plus démocratique de l’Europe. De même en Asie, ce sont les lamas qui ont anéanti les castes que la liberté sacerdotale des brahmanes protège encore dans l’Inde, et les empereurs ont poussé le nivellement de la Chine jusqu’à l’abolition de toute distinction héréditaire, en sorte que tout y est livré à la mobile hiérarchie du mérite, des services rendus et des grades distribués d’après le résultat d’examens solennels.