Histoire de la raison d'État
Ce n’est pas la justice qui fonde les royaumes, ni la vertu qui distribue les couronnes ; le crime peut présider à l’origine des empires, l’imposture crée parfois de vastes religions, et une évidente iniquité fait souvent paraître et disparaître les États, comme si le mal était aussi nécessaire que le bien. Une nature également indifférente à Dieu et à Satan explique seule les libertés, les servitudes, les partis, les guerres, les révolutions, les sectes qui les enfantent et celles qui les résolvent; seule, elle dispense le caractère, les passions, l’énergie, toutes les forces qui enchaînent la fortune à la suite de ses élus ; le drame des principes n’arrive qu’a près, comme une œuvre fictive, capricieuse et changeante.
Cette vérité surgit pour la première fois des batailles italiennes, au milieu de perpétuelles révolutions qui emportaient une multitude d’États sans
diètes, de villes sans lien, de citoyens sans lois, d’hommes sans patrie. Les déceptions qui se multipliaient firent désespérer de la morale, et on chercha un principe supérieur à tous les principes, une raison supérieure à la raison elle-même, pour s’élever audessus de tous les gouvernements, à l’imitation du souverain pontife, qui règne sur toutes les nations. Bientôt 424 écrivains enseignèrent hardiment l’art de mener les rois, de surprendre les peuples, de flatter les chefs, d’écraser l s rebelles, de dominer les événements, l’art, en un mot, de produire de grands effets par de petites causes, en bouleversant les Étals par une sorte de nécromancie politique. On exhuma de l’antiquité cette doctrine mystérieuse qui avait sacrifié tant de victimes humaines à l’aveugle divinité du Salut public, et, cette fois, on songea à lui immoler l’Église elle-même avec toutes ses traditions. En vain, un prélat de la cour de Rome, Monseigneur de la Casa, s’efforça d’arrêter cette nouvelle insurrection contre les dieux du moyen âge. Quand il la dénonça à Charles-Quint, sous le nom jusqu’alors inconnu de liaison d’État , cette parole, plus puissante que sa pensée, se retourna contre lui et retentit chez toutes les nations où 470 écrivains nouveaux répondirent à ceux de l’Italie, pour chercher la raison des États au sein des nouvelles révolutions de Luther, de Richelieu et de la Fronde.
La politique est si éphémère, ses traités même les plus abstraits obéissent tellement aux circonstances du moment, que longtemps il me fut impossible de m’orienter au milieu de cette littérature aujourd’hui