‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 24 sur 78 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Tonies les civilisations sont à la fois indigènes et transmises, — c’est pourquoi la Bible et le Chou-King commencent en même temps, — et tous les peuples présentent dès leur plus haute antiquité leur caractère actuel. — Le drame «le Nemrod sur tous les points de la terre. — Caprices de la nature qui varie ses couleurs sans varier ses tableaux.

L’engrenage des nations et les commotions électriques qu’il transmet d’un bout à l’autre de la terre expliquent l’équivalence des républiques et des monarchies qui paraissent à chaque époque de l’histoire. Forcés de se tenir, sous peine de mort, au meme niveau, tous les peuples entrent aux mêmes jours, aux mêmes heures dans les mêmes crises, et une sorte de fièvre les saisit tous à la fois, produisant, ici des batailles, là des invasions, ailleurs des conquêtes, plus loin des coups d’Êtat, des massacres, des catastrophes aux ressemblances frappantes et aux résultats uniformes. La Révolution française ne s’est, de nos jours, propagée ni plus rapidement, ni plus régulièrement que les révolutions de l’antiquité la plus reculée. Le synchronisme perpétuel de tous les mouvements politiques confirmera donc, dans cette nouvelle section, les lois générales de la raison des

États par les exemples les plus célèbres de l’histoire ancienne et moderne.

11 est vrai que chaque nation peut se développer toute seule sans recevoir aucun enseignement ; toute tribu, toute famille contient en germe tout l'avenir du genre humain; ses philosophes, ses prophètes, ses rédempteurs, prédestinés a la. guider à des époques prédéterminées; toute lieue carrée peut être pour ainsi dire remplacement d’une Rome ou d’une Babylone. Mais cette uniformité d’une môme histoire idéale, commune à toutes les nations, n’implique nullement qu’elles soient toujours du même âge et qu’elles inaugurent contemporainement les mômes principes. Loin de là, elle les laisse distinctes, les isole sur leurs territoires et semble couper toute commu nication entre les quarante hercules de l'histoire ancienne; mais, en regardant les faits, on penche plutôt vers l’erreur opposée, que tout progrès, toute invention, toute civilisation est constamment transmise d’un peuple à l’autre, à l’imitation du maïs qui ne nait naturellement nulle part, quoiqu’il germe artificiellement partout. Si donc toute nation n’obéit qu’à ses forces indigènes, à ses rôves naturels, elle ne se maintient au nivean de ses ennemis qu’en copiant immédiatement^ leurs progrès pour leur résister.

La première apparition du genre humain obéit déjà à cette loi, et tous les peuples se présentent, en 2500 avant Jésus-Christ, sans qu'aucun d’eux, puisse vanter une antiquité plus reculée.

Là s’arrêtent les observations astronomiques des Chinois et les souvenirs circonstanciés du Chou-King ; là commence la partie historique de la Bible et cette vocation d’Abraham, qui plane encore sur notre destinée; là se trouvent

ces premières réminiscences égyptiennes ou italiennes qui concordent confusément avec ces monuments cyclopéens d’une ère inconnue, mais certes primitive; là on se sent, je ne dirai pas aux origines, car on n’en voit nulle pari, mais au moment où mille traditions laissent entrevoir leur date première. Au delà, on ne rencontre que le vide; la vue se perd, la raison s’égare. En vain, les Taossée multiplient les années par myriades pour peupler ces temps inconnus d’êtres fantastiques ; en vain Moïse parle du déluge et du chaos; en vain mille chimères indiennes, japonaises, ou égyptiennes, s’efforcent d’envahir cet espace antérieur à la mémoire des hommes; nos philosophes ne peuvent pas davantage supputer les milliers d’années nécessaires pour passer de l’état sauvage aux premières découvertes astronomiques ou du crâne du singe à celui de notre race intelligente.

L’apparition simultanée de tous les peuples exclut, au reste, toutes les hypothèses pour les dériver d’une nation primitive qui aurait occupé peu à peu l’étendue de la terre. Sans être absolument inadmissible dans les espaces d’une antiquité imaginaire où l’on peut puiser les années par milliers et les métamorphoses à discrétion, sur le terrain des faits, la distinction des races devance l’histoire, et tout l’intervalle depuis Adam jusqu’à nous n’aurait pas plus suffi pour faire dégénérer le blanc jusqu’au nègre que pour élever ce dernier jusqu’à nous. Quelle vicissitude aurait changé soudain la couleur du corps, ou la conformation de la tête, ou la force des instincts, jusqu’à déshériter tant de peuples du divin privilège de l’épopée, réservé avec la philosophie, aux Grecs, aux Indous et aux Européens? Bien plus, dans cette conjecture mythique d'un peuple primitif,

m HISTOIRE DE LA RAISON D’ÉTAT.

la Genèse el le Chou-King, les Juifs et les Chinois se disputent la priorité presque aux deux extrémités de la terre, el, après avoir opposé les faits aux faits et les preuves aux preuves, leurs prétentions se contre-balaneent si bien qu’il en résulte une nouvelle confirmation de leur svnchronisme.

Enfin chaque peuple se montre, dès le premier début, avec les caractères qu’il conserve encore aujourd’hui. d/Égypte naît déjà antique, chargée de hiéroglyphes, occupée à construire ses pyramides au milieu de ses inondations périodiques, qui la forcent à ces mouvements calculés d’où résultent son immobilité dans l’action el sa fixité dans les plus étonnantes hardiesses. Les Pharaons commandent à cette terre des marécages fertiles, et par conséquent nous la voyons entourée, comme à présent, de peuples libres, nomades et fédérés. L’Italie, encore nébuleuse et glacée, nourrit dans son centre ses indestructibles autochthones visités par une foule de peuples étrangers, les Vériètcs, les Sicules, les Ænotriens, les Mésapiens, les Dauniens, les Peucétiens, aux idées illyriennes, pélasgiques, inconnues, ensevelies dans des blocs de marbre, en sorte que la Péninsule naît grande, imposante, fractionnée, et ouverte à toutes les invasions comme dans l’ère des pontifes. Les premiers mots sur les Ibères annoncent la sobriété des Espagnols, ceux sur les Gaulois signalent la valeur des Français. L’Assyrie se destine aux conquêtes* avec Bélus, premier devancier des califes ; l’Arménie, qui se révolte contre Bélus, s’engage dans la triste histoire de sa fragile indépendance. Les Juifs nous parlent de la dispersion de Noé et de la tour de Babel, comme s’ils voulaient annoncer que leur loi sera de vivre dans un exil éternel, en déclarant tous les peuples dégradés par la malédiction

d’une folie universelle. Le premier acte qui les constitue est cette vocation d’ Abraham où éclate la souveraine liberté d’Israël dont la religion n’est qu’un contrat, dont le Dieu n’est qu’un allié, et dont l’avenir ne sera jamais qu’une fédération créée par Jéhovah au milieu de ses adeptes méprisant la foule des nations. Dés son origine l’Inde nous refuse l’énigme de ses dates qu elle ne révèle pas même aujourd’hui, ù moins d’y être forcée par la chronologie des autres peuples. Enfin la Chine se dresse absorbante, unitaire, compacte, essentiellement monarchique et humaine avec Fouhi, son chef,, qui se charge de gouverner le ciel et la terre, de régler en même temps la science et les travaux, les peines et les récompenses, et, aujourd’hui encore, les préceptes sur l’unité de l’État, sur la nécessité d’obéir, sur les vertus de l’empereur et sur les qualités des ministres, forment la loi suprême des Chinois. Cette insistance sur la nécessité d’un gouvernement unitaire nous révéle, au reste, que le Céleste Empire combattait déjà la fédération en Tartarie et la liberté au Japon.

Ces peuples, qui commençaient silencieusement leur carrière, semblaient tous à la fois agités par la fureur de la jeunesse et accablés par une mystérieuse décrépitude. De folles malédictions, des sacrifices sanglants, des idoles infâmes, des projets insensés se mêlaient partout à des institutions savantes, réfléchies, pédantesques, où l’on voit la famille constituée, les droits des citoyens ébauchés, l’écriture employée, la poésie vénérée, et enfin le culte de ce Dieu que la métaphysique de nos philosophes adopte encore aujourd’hui. D’où vient tant de science et tant d’ignorance? Pourquoi marque-t-on admirablement les éclipses et les constellations, tandis qu’une odieuse superstition défigure

les faits les plus importants? Quelle cause a pu combiner tant de crimes et tant de sagesse dans le plus lointain horizon de notre espèce? S’il est permis de hasarder une conjecture au milieu de ces ténèbres, le génie des conquêtes inspirait les hommes pour la première fois, et les traînait ainsi sur la scène de l’histoire où chaque gloire s’expie par des crimes. D’un côté les dieux grandissaient implacables avec les triomphateurs; de l’autre, les vaincus pleuraient sur leur déchéance et regrettaient un Éden antérieur, une patrie détruite. La guerre se révèle également, et dans la construction de l’Égypte, et dans les colères de Jéhovah, et dans le règne de Fouhi ; elle appelait pour la première fois les vivants aux voluptés de la chasse, où ils arrivaient avec la fougue de Nemrod pour former les groupes équivalents de la guerre universelle; le premier à combattre forçait tous les autres au combat.

Que de variété dans les divers tempéraments des nations! La fougue, le flegme, la passion, le calcul changent d’une lieue à l’autre ; à chaque relais d’un voyage, on entre dans des atmosphères diverses ; ici, les désirs s’enflamment, là ils s’éteignent, tandis que le soleil éclatant ou oblique fait changer les perspectives, et que le front de l'homme s’élève ou se déprime pour dompter la nature ou pour en repré- „ senter les forces animales. Mais toutes ces influences peuvent se comparer à celles des liqueurs par lesquelles on obtient des arbres artificiellement rapetissé?, des chênes de la hauteur d’un ir.ètre, des caprices de dimension dans les lois de la végétation. Les feuilles, les fleurs, les branches, les glands, les racines n’en fleurissent pas moins à la perfection dans le nain végétal, et il reste dans son espèce, comme le chat dans celle du tigre, ou l’épagneul dans celle

du terre-neuve, sans tomber dans une infériorité qui l’obligerait à disparaître au milieu de la guerre universelle. Chaque peuple adoptera donc une môme révolution à sa' manière, le Grec en la célébrant par des chants, l’Arabe en la divinisant par des prophéties, le Chinois en composant des logogriphes, le Lapon en traçant de nouveaux caractères sur son tambour magique, le nègre en ajoutant de nouveaux signes à son bizarre tatouage. Les plus infimes créatures savent se racheter, et si l'épagneul se captive la protection de l’homme, le Lapon se fait défendre par un climat épouvantable qui tuerait le Grec et l’Egyptien.

Page 1