LES FONDATEURS DE L’ESCLAVAGE
Sinaï et sur le Gange ; ailleurs le bruit du travail répond à l’harmonie des cantiques religieux, et moins de cent ans suffisent à repdre ce changement corrélatif et équivalent sur tous les points du globe. L’idée qui le dirige est à son tour la même dans toutes les régions. On constitue l’esclavage, ce fruit naturel de la guerre; on s’empare de l’homme pour en faire une machine ; on le manie avec une science et une sécurité qui font frémir. Des milliers de vaincus gémissent sous des poids énormes, au milieu de fétides marais, sous un soleil ardent ou dans des souterrains étouffants, obligés de façonner le fer, le granit, de déplacer la terre, de dévoyer les fleuves pour réorganiser le sol et entourer leur maître de délices qu’il n’aurait pas su arracher à sa propre indolence. Les élus de la force régnèrent sur l’immense majorité du genre humain ; ils vouèrent des peuples entiers à la damnation d’un travail sans fin ; et ils s’organisèrent eux-mêmes par castes superposées les unes aux autres avec les haines perpétuées des victoires antérieures. Dans l’Inde comme en Égypte une implacable jalousie rendit héréditaires tous les travaux comme des privilèges ou des peines, et l’industrie puisant sa force dans cet effroyable abrutissement, donna la forme de statues à des rochers, creusa des temples dans les montagnes, construisit des sépulcres plus splendides que les palais, et ses monuments gigantesques arrivent jusqu’à nous dans leur intégrité primitive, au mépris de l'art élégant et fragile des peuples postérieurs.
Odieusement utile, la religion de cette époque sacrifie partout notre nature en transportant dans le ciel le règne de la force sur l’esprit, imposant des dogmes sagement infâmes, décrétant l’adoration du bœuf, de la vache, des
végétaux, des animaux et ordonnant des hécatombes humaines. L’Égyptien se prosterna devant le sphinx impitoyable, l’Assyrien devant le gigantesque Bélus, l’Indou devant ses monstrueuses divinités, et l’impudent phallus captiva une admiration qui ne rougissait plus de rien et qui le mettait à la place du futur logos. Le code éternel de la morale reçut ainsi une sanction profondément immorale qui le fit concorder avec l’abrutissement systématique de l’époque. Si le maître n’avait pas fermé son cœur à tout sentiment de commisération, comment aurait-il ordonné tant d’effroyables travaux? où aurait-il pris les forces pour construire ses villes? Ne fallait-il pas qu’il fût dressé à mutiler, à aveugler, à chasser ses sujets et à demander à la douleur ce que refusait la raison? On comprend donc les préceptes uniformes du premier sacerdoce : Tu sacrifieras ton fils à l’Éternel; tu jetteras tes enfants dans le bronze ardent de Moloch ; tu prostitueras saintement tes filles, tu les brûleras vivantes sur le bûcher de leur mari; c’est ainsi que tu dompteras tes passions et que, sourd à la voix du sang, tu feras plier à tes volontés les lois de l’univers.
Telle fut la première religion historique, sorte de magie où la science des nombres, des figures, des couleurs et ce que nous appelons la clef des songes servit de guide pour deviner la pensée, les lois, les plans, les tendances, les volontés, les combinaisons et les arrêts des invisibles ingénieurs de la nature. Sésostris lui. emprunta le secret de remuer les pierres monstrueuses, Deucalion de transformer les pierres en hommes, les Grecs, ses contemporains, de bâtir leurs villes et de repousser les races aveuglément guerrières des Pélasges. Les fables persanes