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CHAPITRE III

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Chute de Priam — • et des rois qui l’ont combattu. — Explosions républicaines dans la civilisation hellénique. — Explosions monarchiques chez les peuples de l’Asie et de l’Afrique. — Rama imite Agamemnon dans l’Inde, Valmici y reproduit Homère. — La Chine a sa guerre de Troie, ses explosions républicaines, scs royaumes combattants. — Équivalence de Pylhngore, — de Kapila — et de Lao-tsé, qui arrivent à la fin de cette longue période.

Le mouvement qui conduit toute époque à en créer une nouvelle fit éclater vers 1200 une longue série de révolutions dans le monde civilisé. La chute de Troie donna le signal.il est à remarquer qu’Homère, fidèlé comme tous les historiens à l’amour du passé, évite de nous faire assister à la catastrophe de Priam, et, bien qu’ellp soit la conclusion présumée de Y Iliade et la prémisse de Y Odyssée, elle demeure en dehors de la perspective des deux poèmes. Dans le premier on voit la fédération grecque engagée dans une sorte de guerreéternelle contre un royaume de l’Asie; dans le second la chute de Priam retentit tristement dans toutes les villes de la Grèce et ne réveille que des échos tragiques. Agamemnon tombe sous le fer de Clytemnestre, les Furies agitent son fds, on ne voit qu’exils, errements, catastrophes, et Minerve elle-même arrête le triomphe d’Ulysse sur les Procès pour qu’il puisse vieillir, au moyen d’une transaction. C’est que la ruine d’ilion n’était pas moins funeste au chef de ce royaume qu’à ceux de l’Archipel; partout, sans toucher aux couches de l’esclavage, le peuple se révoltait contre les gouvernements des chefs qui, prêtres, juges et

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rois, représentaient une destinée inhumaine. En 1125, nous trouvons cinq républiques en Béotie; trente-sept ans plus tard} Corinthe commence ses révolutions; en 10(58, Codrus, dernier roi d’Athènes, se voue aux dieux de l’enfer, et la ville de Minerve s’agite sous les archontes protecteurs de sa liberté. Sparte se renouvelle en même temps, et quatre-vingts ans lui suffisent pour donner le jour à Lycurgue, qui efface à jamais la folie d’Hélène et la honte de Ménélas. Dans toutes les villes de la Grèce, la chute de Troie et les erreurs d’Ulysse deviennent le principe d’une foule de vicissitudes, de révolutions, de républiques, où l'engrenage des formes politiques montre désormais à nu son mouvement électrique de Sparte «à Athènes, d’Athènes à Corinthe, des Ioniens aux Do riens.

La grande Grèce rattache aussi ses souvenirs à la catastrophe d’Ilion et à ses exils tragiques. Pallantium parle d’Évandre, Tibur d’Arnphiaraüs, Alba d’Énêe, Petilie de Philoctète aux (lèches enchantées, Métaponte du sage Nestor et de ses Pyliens, Salente d’Idoménée, et d’autres villes rappellent Diomède. Ces origines poétiques attestent une impulsion hellénique, et de 1050 à 008 cette impulsion crée Cumes, Naples, Messine, Rhegium fondée par Chalciç d’Eubée, Tarerite construite par les Spartiates, CrotoneetSybaris qui doivent le jour aux Achéens; ét, tandis que la première se développe par une démocratie fulminante, Sybaris aux trois cent mille combattants règne par une aristocratie qui laisse des souvenirs éternels d’élégance, de luxe et de folie.

Le mouvement qui emporte les fils de Deucalion s'étend de la grande Grèce au reste de l’Italie, où il provoque vers 1100 l’invasion des Étrusques. Une foule de peuples,

les Pélasges, les Mysiens, les Ombriens, les Liguriens, les Sicains, jadis mêlés aux populations indigènes pour former des républiques ou des royaumes aussi nombreux que les accidents de la terre ou les caprices des Apennins, disparaissent ainsi sous une couche noire, luisante, aux formes accentuées et gracieuses, d’où Ton voit pulluler une multitude de Lucomonies civilisées, quasi égyptiennes, aussi solennelles et aussi bizarres que les dieux de l’Afrique embellis par le contact de* l’Europe.

La môme révolution se reproduit sous la forme opposée des concentrations monarchiques dans toutes les régions de l’Asie. C’est là que se prépare la grandeur des Assyres, et elle se développe avec Ninive et Babylone lorsque l’ Archipel s’engage dans le fractionnement républicain de Sparte et d’Athènes. Quand Codrus cède la place d’abord aux archontes, puis aux Dracon et aux Solon, en 1005 les Juifs suppriment leur fédération des républiques sacerdotale et créent leur royaume qui oppose les Saül, les David et la sagesse de Salomon aux tribuns de l’Hellénisme. La Syrie se raffermit sur la base de Damas. L’Égypte transporte sou centre de Thèbes à Memphis. Enfin, jusqu’aux républiques commerciales de ces régions contre-balancent l’élan libre et fraternel des colonies de la Grèce, par les sauvages colonies de la haine, où elles forcent leurs proscrits à chercher un refuge. Carthage, ainsi fondée sous la malédiction d’un exil le jour même où Lycurgue donnait scs lois aux Spartiates, se développe comme une monarchie maritime menaçant d’exterminer tous les peuples qui traverseraient le monopole de ses comptoirs. Plus Lacédémone chérissait son héroïque pauvreté. plus la ville de Didon se livrait à la soif de l’or, et son

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avarice famélique lui faisait pressurer si cruellement ses sujets, que, décidée d’avance à les traiter en ennemis, elle démantelait partout les murs de leurs villes.

Au loin, sousup autre ciel, nous voyons dans l’Inde une autre Grèce, avec sa guerre de Troie, ses rois coalisés, son Agamemnon, Uama, et un poète qui chante ses exploits dans l’épopée du Ramayana. Les couleurs, les formes, les idées, les mythes de l’épopée indienne ne sauraient nous transporter dans un monde plus fantasque; jamais les fils d’Hellen n’ont révé ni des démons si extraordinaires ni des inventions si merveilleuses; jamais ils n’ont vu un panorama si fastueusement élégant, entremêlé de scènes d’une force si satanique; jamais Athénien n’évoqua, même dans ses rêves, des apparitions plus grandioses et à la fois plus phosphorescentes. Les dieux, les déesses, les courtisanes, les sacrifices titaniques, les races entassées sur les races, les abîmes sur les abîmes, les Olympes sur les Olympes, forment du Ramayana une épopée vertigineuse, où Ton tomberait d’étonnement en étonnement jusqu’à la perte de la raison, si la main miraculeuse du poète ne dénouait les enchantements par les enchantements, en rendant sans cesse à l’admiration ses forces pour qu’elle puisse le suivre. Mais, si la poésie et la religion de l’Inde ne peuvent se comparer à celles des autres peuples, si elles demeurent solitaires encore aujourd'hui dans leurs propres traditions, si elles constituent* la loi souveraine du Gange, loi que toutes les révolutions indigènes doivent à la fin reconnaître, quelle explosion se montre plus analogue à celle de l’Iliade ou de l’ Odyssée? Comme celle des Grecs, elle éclate dans la même période de 1200 à 900 avant J. C.; elle divinise des sou vu nirs impérissables; elle improvise une épopée qu'aucun

individu ne peut plus égaler; elle révèle un âge d’or à jamais regretté ; elle traduit dans ses splendeurs tout ce qu Homère dessine auJburin, et elle dit par ses hyperboles tout ce que le chantre de Y Iliade annonce avec la précision de l’Occident.

Mais ce n’est pas assez de trouver une nouvelle Grèce sur le Gange. En 1230, les Tartares s’ébranlent sous la direction de Maté, inventeur des flèches résonnantes et chefs de vingt-six royaumes, qui franchissent bientôt la frontière de la Chine. Par conséquent, la révolution passe dans le Céleste-Empire, où l’unité se fractionne, les États se multiplient, et la nouvelle dynastie des Thcheoux transporte la division sur le trône, en apanageant les princes du sang et en fondant une vaste féodalité de vassaux couronnés. On entre ainsi dans l’ère des déchirements, des troubles, des influences tartares et, pour nous servir de l’expression chinoise, des royaumes combattants. A partir de 1122, la dissolution se développe pour créer d’abord vingtdeux, ensuite quarante-trois, puis cent et jusqu’à cent cinquante-six Etats, et l’empire partagé a ses erreurs d’Ulysse, ses tragédies d’Agamemnon, ses exils de Diomède, ses révolutions nouvelles qui obligent les historiens, plus fidèles à la mémoire qu’à la raison, d’imiter Homère qui regrettait Père de Troie,, et Valmici qui ne pouvait se détacher des souvenirs de Rama. Tous inconsolables, les sages de cette épopée chinoise ne cessent de considérer les temps de Yao et des premiers empereurs comme ceux d’une incomparable sagesse, et le catéchisme de l’obéissance illimitée et des vertus filiales, ainsi recommandé à tout citoyen, perpétue la grande loi souveraine qui réclame le retour de l’unité pour achever le mouvement.

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En concluant, nous ferons remarquer que cette période finit dans la première moitié du sixième siècle avec des doctrines qui répandent une même lumière depuis Carthage jusqu’à la mer Jaune. Dans la Grèce, Pythagore enseigne une sorte de philosophie sacerdotale et politique, comme pour ramener les républiques aux formes primitives des chefs à la fois prêtres, juges et , rois. Flottant majestueusement entre le penseur et le mystagogue, il impose le silence à ses initiés, il fonde une nouvelle aristocratie et il apaise les divinités courroucées des anciens temps, grâce à sa double doctrine qui réserve la vérité aux adeptes, tout en respectant l’erreur indispensable aux profanes. Et qui voyons-nous sur le Gange? Kapila, l’auteur de la Sankia karika, le premier athée qui se dessine derrière le voile épais de la mystagogie indienne, et à la suite de Kapila, Çakiamouni fonde immédiatement une nouvelle école plus pratique où il offre le salut et la délivrance à tout homme sans distinction de culte ou de race, pourvu que par un acte de foi au néant il veuille dissiper d’un coup les illusions de ce monde et les préjugés de ses pères, au reste respectés et méprisés comme les dieux extérieurs de Pythagore. Et qui parait à la Chine? Le vénérable Tao-tsé encore un sage à la veille de fonder une secte religieuse, un solitaire qui inspire les chefs politiques sans que le peuple s’alarme, un adorateur de l’unité antique mais insurgé contre ses tyrannies, un tribun comme Pythagore ou Çakiamouni, mais persuadé que la société doit marcher toute seule, qu’il faut la laisser à sa pente, et que lui prêcher l’humanité et la justice, c’est battre le tambour pour chercher une brebis égarée. Il interprète ainsi, à sa manière, le néant

du philosophe indien et le silence mystérieux du sage de Samos : « Ne récompensez pas la vertu, dit-il, n’agissez pas, ne gouvernez pas; le sage doit paraître imparfait, vide, maladroit, borgne et stupide; plus il s’humiliera, plus on ira à lui. Que s’il prêche le bien, s’il veut instruire le peuple, s’il veut l’enrichir, il sème la discorde, l’ignorance, la misère, il devient un fléau universel. » C'est encore par le néant, par le silence qu’il veut régénérer sa patrie: «Savez-vous, dit-il, comment l’empire reviendra à son ancienne unité? Quand l’un de ses États s’humiliera tellement, que tous les autres le voudront pour chef; quand il se montrera si insouciant, que personne ne lui disputera la prééminence ; en un mot, quand il se baissera comme la femelle qui attire le mâle ou comme le lit qui recueille l’eau du fleuve. » Les trois sages de l’an 550 ne sont-ils pas, d’ailleurs, également poétiques en Grèce, dans l’Inde et en Chine? Ne sont-ils pas suivis par des disciples moitié religieux, moitié studieux? ne restent-ils pas uniques dans leur genre comme les poètes de l’ère antérieure? Pour comble d’assonance, l’aphorisme au double sens, l’équivoque malicieusement naïve, la forme paternellement énigmatique se retrouve chez Lao, chez Kapila, et se laisse deviner chez leur grand contemporain d’Occident. Tous les trois ou du moins le premier et le dernier ' voyagent à la recherche de la sagesse sans plus s’égarer, comme Ulysse; et, si nous ne nous étions pas interdit de propos délibéré toute conjecture, Pythagore visitant les bords du Gange et Lao lancé sur un bœuf au galop vers l’Occident, nous signaleraient l’Inde comme la source même des plus lointaines révolutions de la science ou plutôt de sa première apparition.

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