CHAPITRE IX
Trahisons de la seigneurie qui simplifie tous les États. — Seigneuries de l’Europe, — dlconium, — de Samarkand, — de Péking. — Les invenieurs perfectionnent la seigneurie en Europe par le soulèvement des plébéiens, — à Byzance par l’invasion musulmane, — en Chine par les désastres qui accablent la dynastie des Ming. •
La guerre des deux sectes s’évanouit tout à coup grâce à de nouveaux chefs que nous appellerons seigneurs, d’après le nom que" leur donne l’Italie encore à la tête du mouvement. Dès qu’ils paraissent, les colères tombent, les fureurs s’évaporent, les vieux sectaires se voient réduits à l’état de monstres désarmés, de criminels impuissants; la béatitude de la paix se répand rapidement dans les masses, on donne la liberté aux prisonniers les plus dangereux, on révoque les plus nécessaires proscriptions, personne ne veut plus continuer les anciennes querelles; l’industrie tue la guerre, la prospérité étouffe les principes et un malicieux béotisme s’empare de tous les peuples. Partout ce changement de scène s’opère par un acte de perfidie, par un coup d’ État ; tout seigneur s’élève par la grâce d’une trahison. C’est ainsi que les Visconti régnent à Milan en trahissant les Torriani ; les Carrares s’emparent de Padoue où ils supplantent les Guelfes, leurs amis ; les Cavalcabo s’élèvent à Crémone, appuyés par un parti à qui sa propre versatilité fait donner le nom de JMaltraversi ;
le chef de Forli, sacrifie les Calboli ses alliés; celui de Faenza, le roi de Naples, son protecteur; celui d’Agobbio sa propre famille. Le fratricide donne la seigneurie de Ravenne à un Pollenta; un double massacre donne celle de Viterbe à un Galti; des trahisons en partie double maintiennent les Tedici à la tête de Pistoie ; les Pepoli trompent Bologne, les Bonconti poignardent leurs collègues à Orvieto, le juge d’Oristani égorge une armée qu’il avait perfidement demandée à Pise sous prétexte de combattre les Aragonais. A Mantoue, à Lodi, à Pise, d’anciens serviteurs s’improvisent chefs en massacrant leurs maîtres qui les avaient comblés de faveurs ; Jeanne F de Naples fait le bonheur de son peuple en étranglant son mari ; le duc d'Athènes s’efforce de supplanter tous les partis de Florence; Cola de Rienzi avoue lui-même qu’il a joué tous les rôles pour vaincre le pape et les sectaires de Rome. Pas un village que ne réjouisse un coup de main bienfaisant; Novellara, Montepulciano, les plus faibles localités doivent leur paix à une immoralité politique ; et pendant que la surprise emporte tous les États de l’Italie dans ses insidieuses arabesques, tous les peuples de l’Europe répètent à leur tour les révolutions de Milan et de Naples, de Rome et de Florence. Le coup de poignard des frères Maillard donne la paix à la France et ouvre la voie à Charles le Sage; un autre coup de poignard fait cesser les désordres de la Castille et transmet la couronne aux Transtamare; un troisième coup de poignard frappé à Randers apporte la paix et la concorde au Danemark. Le grand Édouard III d’Angleterre débute, au Parlement de Nottingham, où par une surprise nocturne il détrône sa mère dont il fait décapiter l’amant; Charles IV de Luxem-
LES SEIGNEURS ET LES INVENTEURS. Ii>5
bourg renouvelle l’empire en comprimant les Guelfes de l’Autriche et les Gibelins de la Bavière; le Justiza transforme l’Aragon en se plaçant entre le roi et les grands ; en Navarre, Charles le Noble n’est plus ni pour les Beaumont ni pour les Agramont ; en Flandre, Louis de Maél ne
suit plus ni la France ni l’Angleterre; la Pologne entre dans l’époque que ses historiens appellent florissante; la Russie fait cesser, à son tour, la discorde de ses villes désormais obéissantes au czar et à la veille d’expulser les Tartarcs. Dans toute l’Europe la paix des seigneurs révèle une paix plus profonde qui s’établit dans les idées. Ainsi les réalistes et les nominalistes de la scolastique s’arrêtent interdits à la voix d’Occam qui les déroute à jamais en montrant qu’ils poursuivent, comme les alchimistes, un but impossible; les théocrates de Borne et les jurisconsultes de la féodalité se déconcertent à leur tour en présence d’une religion et d’un droit plus conformes aux suggestions de la nature; les lourds fabulistes de l’ancienne rédemption sont déconsidérés par la science qui commence à bégayer les premiers mots de la rédemption naturelle par l’industrie et les arts; les architectes renouvellent les palais, les peintres étonnent les multitudes par leurs prodiges, les États commencent à se considérer comme indépendants du démiurge de Rome.
Telle est la Renaissance, et ce mot indique assez que l'Europe veut renaître, qu’elle nie le .moyen âge, qu’elle court après la beauté impersonnelle des anciens pour éviter les traditions d’une barbarie odieuse, et, par une nouvelle révolution de 1378 à 1317, on passe des seigneurs aux inventeurs, qui simplifient tous les rouages des États, désormais trop lourds pour les peuples forcés de payer la
vieille et la nouvelle politique. Partout des centres multiples encombraient les monarchies, des liaisons factices, des privilèges à contre-biais entravaient les fédérations, l'économie politique réclamait l'unification des premières, le dégagement des dernières et un gouvernement moins inconscient, moins dispendieux, moins irrationnel pour les unes comme pour les autres. Abolir les sectes, étouffer la féodalité guelfe et gibeline, et laisser subsister ses dédoublements, ses juridictions à double emploi, n’était-ce pas surcharger les peuples en pure perte et transformer en une calamité le progrès des seigneurs? De là les plébéiens s’insurgent presque en même temps à Florence, à Milan, à Gênes; dans les seigneuries et les républiques d’Italie ce ne sont qu émeutes de ciompi , de senzabraghe, àepiccolini , de magri , d’hommes en guenilles, de Guelfes ou de Gibelins ressuscités par la faim, de mercenaires traqués par la misère, condamnés à se faire condottieri, chefs de seigneuries volantes, voleurs d’état, sacrilèges de profession. La misère agite également la France déchirée par les Armagnacs et les Bourguignons, envahie par les Anglais et enfin représentée par Jeanne d’Arc, premier symbole plébéien du peuple opprimé. On voit en Angleterre les gueuseries de Jack et de Cade; en Suède, celles d’Anglebert; en Hongrie, celles des Croates d’IIarvat; en Allemagne, celles des Hussites; pas un recoin de l’Europe qui ne soit tourmenté par la guerre, la disette et l’émeute. On conçoit donc que les inventeurs arrivent à la recherche de nouveaux plans, de nouveaux gouvernements, de richesses nouvelles : ils prennent l’équerre et le compas; ils mesurent les empires, les royaumes, les États, les villes, les villages; ils supputent le nombre des navires, des soldats ; ils évaluent toutes les
valeurs et les non-valeurs politiques et religieuses; ils profitent de la lumière douteuse des seigneurs pour demander de nouveaux trésoi*s à la nature, et les découvertes se multiplient à tel point, que l’homme semble pour la première lois le roi de la terre. L’art militaire régularise les armées, le canon devient l’arme des peuples, Christophe Colomb nous livre l’Amérique, d’autres navigateurs font le tour du globe, les mystères de la géographie s’éclaircissent, l’économie politique apprend à renvoyer au futur les tourments du présent, en substituant la banque au capital, le crédit au numéraire, la dette au payement, bref la rente publique à l’impôt. Les philologues mettent en circulation pour la première fois les trésors des anciens, les peintres même logent enfin leurs figures, grôce aux fonds, aux perspectives et aux raccourcis qu’ils inventent. Et tous les Etats se trouvent réorganisés, la France par Louis XI, l’Angleterre par les Tudors, l’Allemagne par les Habsbourg, 1 Espagne par la fondation de Madrid, dernier résultat de la conquête de Grenade, et l’Italie, qui avait donné l’impulsion, se réforme par la constitution de sa fédération, non plus pontificale et impériale, mais exclusivement politique et nationale. Enfin, l’Église se renouvelle à son tour, et, sans se laisser intimider ni par la grande émeute plébéienne des nationalités insurgées dans le concile de Constance, ni par la découverte du Nouveau Monde, qui semblait accuser les apôtres d’imprévoyance, ni par tant de vicissitudes politiques et financières qui menaçaient toutes les traditions, elle adopte les calculs de l’économie politique, bat monnaie avec les indulgences, fait de l’argent avec les absolutions, et montre encore une fois par une foule de chefs-d’œuvre que son Dieu lui a accordé le don des miracles.
L’engrenage politique étend rapidement la renaissance européenne à toutes les autres régions où elle se dessine successivement dans la double phase des seigneurs et des inventeurs. Ainsi, aux jours des seigneurs, quand les trahisons se propagent en feu de file de l’Italie à la France, à l'Allemagne, à l'Angleterre et à la Suède, que voyons-nous à Byzance? An’dronic le jeune, fratricide comme les Visconti de Milan ou lesPollenta de Bavcnne. Traître du vieil Àndronic, qui l avait associé dans l’empire, il triomphe, en 1328, exactement sous la date des Gonzagues, qui s’établissaient à Mantoue en égorgeant les Bonacolsi, et, sa perfidie, semblable à celle de Mantoue, de Paris ou de Nottingham, régénère tellement l’empire, que les historiens s’accordent à le considérer comme un héros, et c’est lui qui refoulait encore une fois les Turcs en Asie. Chez les Turcs, au contraire, c’est le célèbre Orkan, fils d’Olloman, qui représente la seigneurie, et, fixé à Jconium, il s’étend en Meomédie, à ?Sicée, à Gallipolis, en Thrace, et il se prépare à de nouvelles conquêtes, en réformant ses États, où il multiplie les collèges, les mosquées et les hôpitaux, et où il institue la magistrature impartiale des cadi et la milice des janissaires, vrais condottieri de la civilisation musulmane. Amurath, son successeur, fortifie les janissaires par la fondation des bénéfices militaires, et cette vaste région de l’islamisme, désormais monarchique de fédérale qu’elle était aux jours des émirs, obéit enfin à Bajazet, le plus terrible des sultans qu’Iconium eut encore vus.
Mais Iconium touche de son ravon les Tartares, et la seigneurie s’introduit chez Tamerlan, maître de Samarkand, et à la tète d’une invasion qui s’étend en Perse, dans l’Inde,
en Syrie, en Égypte, chez les Guèbres et môme chez les Ottomans que seul il sait humilier. Sous Ispahan, il élève une pyramide de soixante-dix mille têtes, partout il massacre jusqu’aux ambassadeurs que les peuples lui envoient; partout il viole ses promesses; traître par principe, il doit à sa perfidie la terreur qu’il répand, les conquêtes qu’il réalise, les victoires qu’il multiplie, en surprenant ses adversaires encore plongés dans la discorde des deux sectes et des interrègnes. Mais les Tartares ne touchent-ils pas à leur tour le Céleste Empire? ne l’oecupent-ils pas entièrement?ll faut donc, ou qu’ils soient les seigneurs de la Chine, ou que la Chine invente la seigneurie, et comme ils ne peuvent pas être seigneurs, comme ils apportent à Péking la liberté, la légalité, une quasi-république, en un mot, les fléaux propres du parti gibelin, en 1355, Tcheou se met à la tête d’une rébellion, et, après quinze ans de combats, >1 délivre sa patrie et la reconstitue sur la base de son despotisme traditionnel en fondant la dynastie des Ming. Tout chez lui confirme la phase des seigneurs. Quarante royaumes étrangers lui envoient lçurs ambassadeurs, le Thibet et une partie de la Tartarie tombent sous sa domination; l’antique cérémonial reparaît, le costume national remplace l’habillement exotique des Tartares, les écoles se relèvent, les hospices pour les vieillards et les orphelins se multiplient, chaque ville ouvre sa bibliothèque, et un Panthéon chinois recueille et exhume les souvenirs les plus glorieux de l’empire, à commencer par la plus haute antiquité. Pour compléter cette renaissance chinoise, lesTao-tsée, délivrés de l’oppression des lamas, offrent leurs breuvages mystérieux à l’empereur, mais Tcheou, en véritable seigneur, écarte la coupe enchantée, et, la laissant
avec une sorte de tendresse paternelle à la multitude avide d’illusions, « il ne cherche pour lui, dit il, d’autre immor- « talité que celle de l’histoire. »
Les inventeurs ne se propagent pas moins rapidement de l’Europe aux dernières extrémités de l’Asie. Ce n’est • pas au hasard que les Turcs envahissent Byzance, et ce n’est pas une aveugle conquête qui assure au sultan le sceptre des Césars; c’était cette même révolution qui multipliait les émeutes plébéiennes dans les États de l’Europe et qui finissait par donner à des condottieri les principaux États italiens, à Louis XI la France réorganisée, aux Tudors l’Angleterre régénérée, à l’Autriche l’Allemagne secouée par la rébellion des Hussites. En effet, qui détrônait les Paléologues? Les rébellions de Candie, de l’Archipel, de l’Asie Mineure, de Byzance, des ministres même de la couronne dont on rasait les maisons. Quels étaient les griefs des rebelles? Ils se soulevaient contre la fiscalité impériale, aussi intolérable que celle des Yisconti, des Valois ou des Plantagenet. Et que faisait le sultan? Il marchait à la tête des rebelles; après avoir été le condottiere de Byzance, il en devenait le maître absolu, et, par cela seul que l’empire cessait de le soudover, il devenait libérateur contre la fiscalité byzantine. D’ailleurs, nous l’avons déjà dit, auparavant établi à Iconium, il enlevait l’Asie Mineure à Byzance; fixé maintenant dans la capitale de Constantin, il lui rendait l'Asie Mineure, ce fragment depuis si longtemps séparé. Quelles étaient enfin les dates de cette révolution de la misère achevée par le bras d’un condottiere? Elle commençait en 1375, exactement comme à Florence et à Rome, et elle finissait en 1455, comme en France, en Danemark et dans la majorité des États de l’Europe; il est donc impossible de
ne pas la considérer comme le pendant de la crise financière d’Occident.
Chez les Turcs eux-mèmes, abstraction faite de leur propre conquête, nous trouvons la révolution de la misère, une banqueroute sociale et la liquidation générale. Leur catastrophe, analogue à celle de toutes les dynasties, n’était-elle pas éclatante quand Bajazet tombait, en 13S5, entre les mains de Tamerlan? N T e s’ensuivait-il pas un tel désarroi, une telle dissidence, que l’empereur d’Orient croyait à la possibilité de venger enfin ses défaites? Et le règne d’Amurath n’était il pas une solution qui retrempait la monarchie et la mettait à même de poser le siège de Byzance? Plus loin, on ne saurait méconnaître la banqueroute des Tartares, réduits à la dernière ressource de se retirer partout en laissant derrière eux une foule d’ États rajeunis. Et la Chine ne se ressent-elle pas de l’ère des inventeurs, quand, en 1400, elle nous montre précisément la même crise qui bouleversait Naples, Milan, l'Allemagne ou la France? A peine ébauchée par les Mings, la seigneurie chinoise tombait dans la plus effroyable anarchie; un usurpateur envahissait la capitale; trois cent mille combattants mouraient sur le champ de bataille, huit cents fonctionnaires périssaient dans les tourments, d’autres se suicidaient pour échapper aux supplices, l’empereur légitime se déguisait en lama pour se dérober à la mort, et, après trente-cinq ans de vie obscure et cachée, il finissait sa vie dans une prison de l’empire. Dirons-nous que ces désastres correspondaient accidentellement avec ceux de l’Europe? Croirons-nous que ce suit au hasard que les gueuseries de Cade, lluss, Harvat et Ang’.ebert, ou celles de Florence et de Gènes, de Milan et de Borne, se reproduisent
à Péking? Non, certes ; souS les chocs de la guerre, une même époque se répétait partout, meme les guelfes et les gibelins chinois ressuscitaient comme ceux de l’Occident, et les Tao-tsée, naguère protégés par la seigneurie, voyaient leurs livres brûlés, et les lamas, leurs adversaires, comblés de faveurs. Sous le règne suivant on se révolte encore : en 1458, on défend d’honorer Confucius, puis l’empereur tombe entre les mains des Tartares, son ministre est pillé, sa place est occupée par une sorte d'usurpateur, et s’il remonte enfin sur le trône, ce n’est qu’au milieu d’un peuple consterné par la misère. L’anarchie était telle, qu’on fondait un tribunal pour punir les suspects sans aucune forme de procès, et, en 1500, la crise qui venait de tourmenter la population donnait encore une famine si cruelle, que les pères et les mères dévoraient leurs enfants. Mais la renaissance chinoise se développait enfin avec l’incrédulité savante comme celle de l’Europe, et si l’Italie sortait de cette crise, avec Alexandre VI des llorgia, et Léon X des Médicis, la Chine perfectionnait l’athéisme de sa philosophie officielle et les progrès de la secte de Yu-kian correspondaient ainsi au classicisme où l’Occident évoquait les philosophes païens pour accabler et parer en même temps l’aveugle foi des croyants.
LES RÉFORMATEURS