‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 74 sur 78 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE LA PRÉVISION

Ténèbres qui enveloppent l’avenir, — ignorance des idées qui l’enfantent, — oscillation trompeuse des événements, — ignorance factice de nos adversaires, —grandes perturbations qui changent les lois historiques des États; — mais on tourne ces obstacles en se transportant dans le passé, — en suivant la marche de la justice dans le temps, — et en soumettant les perturbations elles-mêmes à la raison des États. — Petitesse des politiques, — grandeur des prophètes. — L’an 21)00 verra de grands événements, — et l'art de prédire, captif des pontifes, sera l’héritage des savants.

La perfection de la raison d’État serait d’éclairer le philosophe au point de le rendre prophète. Prévenu que chaque période traverse quatre phases et que toute révolution fait le tour du globe, il connaît d’avance les batailles à venir, il sait qui doit vaincre, qui doit périr, et dés 1789 il aurait vu Robespierre dictateur, Napoléon conquérant, la France envahie et le triomphe des Bonaparte. Devant lui aucun événement n’eùt été inopiné, aucune insurrection imprévue ; sa science aux mille replis se fut tranquillement déroulée sur les routes de l’avenir en tournant tous les obstacles qui ôtaient la vue aux partis et ménagaient des catastrophes aux sectaires. Les principes eussent été pour lui comme les cartes d’un jeu où ses adversaires n’auraient pu lui opposer ni secrets ni hasards ; ses contemporains lui eussent toujours paru des somnambules emportés par un rêve qui n’admet pas de réveil.

Que la prophétie soit possible, les religions l’affirment,

le bon sens le croit, et prévoir, c'est l’ambition de tout le

DE LA PRÉVISION

monde. Le philosophe, l'érudit, le savant, l’industriel, le spéculateur, l’homme d’affaires, ne cherchent qu’à deviner le lendemain. Sans se fier aux principes, sans se livrer aux hommes d’action, la foule survit à tous les partis, elle salue de son sourire banal tous les débuts, elle assiste avec une invariable insouciance à toutes les chutes, elle vise plus loin que cette fiévreuse prévoyance des chefs qui ne voient qu’eux-mômes, leurs principes, leurs triomphes, et considèrent leurs échecs comme des martyres, leurs faux pas comme des protestations, leurs déroutes comme des ajournements. Mais le peuple qui les domine sépare tellement la prévision de l’action, qu’il place les sages au-dessus des hommes politiques.

Cependant d’épaisses ténèbres nous cachent l’avenir et nous retiennent encore dans l’obscurité du présent. A quoi sert de connaître que toute révolution s’accomplit en quatre phases, si nous ne connaissons pas le principe qui en distingue la négation de la solution, celle-ci de la réaction et cette dernière de l’essor définitif? À quoi sert d’étudier l’engrenage des nations, si une erreur peut nous faire regarder un peuple élu comme le dernier de tous les peuples? Comment mesurer d’ailleurs l’intensité d’un principe d’où dépend la quantité future d’un mouvement? Transportonsnous en 1789 : pourquoi n’aurait-on pas cru la négation suffisante le jour de la convocation des états généraux, ou le lendemain, quand Louis XY1 ne pouvait plus les disperser, ou la nuit du 4 août, quand la noblesse et le clergé renonçaient à leurs droits, ou plus tard quand le peuple envahissait l’antique palais de ses rois ? Pouvait-on s’attendre à une négation plus forte que la république elle-même, que les massacres de septembre, que le supplice du roi, que l’exé-

cution delà reine? Et si le génie de la Révolution demandait tant de victimes, pourquoi ne se serait-on pas attendu au spectacle de Robespierre immolé ù Hébert, à llabœuf et à d’autres furies surpassant celles de Tinville ? Mais supposons que le prophète eût vu la démolition achevée le 9 thermidor, supposons-le persuadé qu’une monarchie devait rassembler désormais les débris de l’ancien régime en épurant dans ses édits despotiques les paroles dictées aux orateurs par les fureurs de la lutte, aurait-il pu éviter mille méprises en attendant la royauté réparatrice dans Hoche ou dans les Bourbons exilés, ou chez les conspirateurs royalistes, ou par un Robespierre devenu pacifique et humain ? Comment démontrer à priori que la France demandait une nouvelle dynastie ?

11 n’y a pas d’action à jet continu. Le progrès et la conservation, la cruauté et la clémence, tous les contraires de la politique se disputent les moments de chaque phase, et Macbeth ne se voit qu’au théâtre, tandis que les Macbeth de l’histoire offrent mille intervalles de retour, de pardon, de calme, jusqu’à passer parfois pour débonnaires. Or n’est-il pas évident que chaque reflux peut faire croire à la fin d’une phase? A chaque période quatre mutations suffisent; mais combien de périodes en demandent un plus grand nombre ; combien de contrées subdivisent chaque mutation. Byzance à ses derniers jours les dédouble pour tenir tète aux Turcs et aux Francs ; la Corse dans la crise militaire en montre quarante-cinq au lieu de quatre ou de six ; certains États sont livrés à des oscillations convulsives. Nous savons à n’en point douter que toute situation est transitoire ; mais pendant le calme personne ne devine comment on tombera en révolution ; pendant la révolution

DE LA PRÉVISION

personne ne saurait dire comment le calme se rétablira; et mille ondulations vagues et incertaines troublent la vue la plus assurée. Enfin, quand bien môme ces ondulations et ces subdivisions se laisseraient saisir aisément, quand un homme serait assez supérieur* pour reconnaître au juste sa position, son point de départ, la phase où il vit et que la nature le condamne à prendre pour la situation régulière et perpétuelle de l’univers, il serait encore comme un soldat sur le champ de bataille, il ne verrait qu’une partie de l’armée; victorieux au quartier général, il pourrait se croire en déroute d’après les fausses nouvelles, les fausscs*perspectives du combat, les désastres partiels qui atteignent sa division, et, fut-il môme au centre de l’armée, qui le rassurerait contre les desseins, les ressources et les revanches de l’ennemi? Admettons qu’il sut apprécier les idées des partis : qui se flattera d’évaluer l’imprévoyance des chefs, celle des masses, les fausses alertes, les attaques simulées, les fautes artificielles et certaines actions qui se présentent avec l’apparence d’inqualifiables sottises et ne sont en réalité que les tranchées, les fossés, les fortifications par lesquelles l’ennemi se défend? L’ignorance affectée trompe plus que la véritable, elle vous donne raison pour vous prendre au piège, elle vous fait mépriser un mouvement qui profite de votre négligence pour grandir, elle vous donne les satisfactions intérieures de la victoire pour vous ménager d’odieuses surprises. Vous vous croyez en présence d’un insigne maladroit, et c’est un fourbe que vous méprisez, c’est un martyr qui vous trahit par sa gaucherie calculée, c’est un apôtre qui met en défaut par sa sublime ignorance votre philosophie alexandrine. Parfois vous croyez écouter la parole d’un pontife débonnaire, vous souriez de sa sim-

plicité, son entourage de révolutionnaires en banqueroute semble marier innocemment le carnaval au carême, la procession aux mascarades ; vous haussez les épaules en entendant des cantiques à moitié patriotiques, à moitié ecclésiastiques ; mais ces chants vous plongent dans un sommeil magique, la voix de l’enchanteur vous fait partager un délire à moitié simulé, à moitié maladif, et bientôt vous vous trouvez, comme les Italiens d’Alexandre VI, livrés à la France, ou comme ceux de Jules II, asservis à FEspagne, ou comme ceux de Pie IX, sous la domination de l’Autriche. Ici encore vous frémissez d’entendre de nouvelles voix qui vous convient à des batailles impossibles ; qui vous proposent de raser sept capitales au moment où elles fraternisent avec vous pour demander une délivrance ; vous criez à l’erreur, à la démence, mais c’est vous qui vous trompez, vous êtes en présence d’une révolution qui doit être unitaire au milieu d’une antique fédération, et, semblables aux Juifs de l’Évangile, vous niez aveuglément une rédemption, parce que, soumise aux mystérieux arrêts de la nature, elle n’est pas encore dans les voies directes de la raison.

Enfin, toutes les lois peuvent être suspendues ou même interverties. A l’expulsion des Tarquins, on aurait dû attendre leur retour ou l’élévation d’une nouvelle dynastie. Après la conquête d’Alexandre, la Grèce aurait pu espérer un troisième Périclès, étendant encore davantage le cercle de la révolution hellénique. Pendant le règne de Léon X, rien n'annonçait aux Italiens que l’Allemagne devait les dominer, et, au milieu des libertés indéfinies de la réformation, certes les Allemands ne s’attendaient pas à se voir surpasser par la France. En déplaçant les grands centres, le mouvement

DE LA PRÉVISION

du globe altère toutes les lois des États, et il en résulte que plus Tliorizon philosophique setend, plus les possibilités diverses se disputent l’avenir. C’est la prévoyance ellemême qui rétablit en apparence l’impossibilité de prévoir. ,

Mais signaler ces obstacles, c’est presque les surmonter, et nous espérons, avec Bacon, que le don de la prophétie sera un jour accordé à la science. Quel que soit l’avenir dans ses lointaines métamorphoses, tous les peuples qui rempliront les pages encore vides de ses annales, toutes les religions, tous les principes qui écriront leurs dates inconnues dans ses espaces mystérieux, obéiront toujours à la raison des États, et leurs époques ne seront jamais que la répétition isochrone de celles qui se sont écoulées. Les grains de sable ne tombent pas plus vite dans le clepsydre aujourd'hui qu’au commencement du monde, et, si la vapeur ou l’électricité précipitent les progrès, ne sont-ils pas également entre les mains des ennemis de l’avenir?

Voulez- vous donc devancer la marche des temps, vieillissez, vivez de la vie d’un citoyen d’Athènes ou d’un Romain sous l’empire ; ressuscitez dans votre cœur ses espérances, ses craintes, ses attentes, et vous verrez les événements de votre temps rapetissés, réduits à leurs véritables proportions, avec leur caractère éphémère. Les légions ameutées, Germanicus sacrifié, les soldats de Varron égorgés, ne font pas plus tomber le ciel sur la terre que nos insurrections de juillet, février, septembre, décembre, de tous les jours du calendrier. Rien n’est donc plus facile que de saisir l’idée d’une époque ; il n’y a qu’à écarter les anecdotes, les médisances, les espérances individuelles, et à fixer son attention sur les faits les plus solennels qu’aucun homme n’ignore, aucun partisan ne conteste. Ainsi

la sociélé actuelle s’explique par le code, par la propriété soustraite au noble et au prêtre; elle dirige l’industrie, 1 ecommerce, l’armée, le gouvernement, la religion. Croyez vous imminente une nouvelle époque qui tranche sur la fatigante monotonie du présent? Regardez si on attaque la propriété, si on renverse les autels, si on démolit les églises, si on accuse d’imposture les livres saints, si la science les suspecte, si les tribunaux les proscrivent. On a trop exagéré l’importance de la Révolution française; on reviendra là-dessus ; elle n’a changé ni les dogmes sacrés, ni les traditions nationales, ni les gouvernements historiques, ni la géographie politique, ni les anciennes capitales, ni la force comparée des États; nous sommes toujours dans l’Europe de 1500, ou plutôt de l’an mil. Si la rapidité des communications menace les petits États, si une foule d’idées minent la société, si les explosions latines, la liberté germanique, la force des Slaves et le travail chinois promettent je ne sais quoi de grand, d’innomé et d’universel ; il est impossible de ne pas reculer jusqu’à l’an 2000 cet avenir aujourd’hui égal au néant. Alors les grandes voies du globe seront établies et ses ressources exploitées. Mais on traversera encore une période de cent vingt-cinq ans avant d’atteindre ce but nébuleux et fuyant; on verra une nouvelle série de catastrophes et de profanations, et le mécanisme des gouvernements répétera de nouveau ce mouvement en quatre phases qui s’accomplissait de 878 à 1000, depuis la chute des Carlovingiens jusqu’aux rois régénérateurs de l’Europe. Ce sera ainsi qu’à cinq cents ans du dernier événement' le plus considérable, qui est la découverte de l’Amérique, on obtiendra un commerce, une industrie, une science, une religion dignes de répondre aux plus

DE LA PUÉ VISION 417

grandes époques de l'humanité, telles que l'apparition des philosophes, la naissance des rédempteurs ou la création des pontifes.

Pourquoi les grandes perturbations troubleraient-elles notre vue? Elles retombent sous la loi générale qui proclame ici des républiques contre des monarchies, là des royautés contre des libertés établies plus loin. Est-ce un mystère de dire que les explosions françaises et les invasions russes tendent à se toucher comme jadis Home et Carthage V Le nouvel intervalle de 4875 à 2000 se dessine donc avec les libertés d'un coté et l’unité de l’autre. Les régions intermédiaires, qui perdent déjà leurs centres, se verront tiraillées en deux sens opposés; elles éprouveront le vertige de Byzance, les douleurs des États qui dédoublent inutilement leurs révolutions, le délire des villes prises et reprises vingt fois, et par là l'équivalence entre l'Occident et l’Orient sera parfaite. Quel sera leur travail? Personne ne le dirait sans soulever l’horreur universelle ; l’avenir s’écrit avec du sang, ses joies sont impies. De même que l’Église naît sous les anathèmes de la synagogue, la réformation sous les malédictions de l’Église, les encyclopédistes sous celles de tous les cultes ; nos fds, aussi, naîtront peut-être maudits de leurs pères. Au reste, notre vue ne saisit que des intervalles simples de 50 ans ou quadruplés de 125 et de 500 ans, d’où le même multiple tire la période de 2000 ans, qui montre, en 2500 ans avant Père, l’apparition du genre humain, en 500 la naissance des philosophes, en 1500, après J. C., la renaissance universelle, et en 5500 l’exploitation du globe portée à son apogée avec les républiques dans un hémisphère et la monarchie dans l’autre. Lue disette cosmique, un malheur universel in-

tervertirait le mouvement, et alors le mal devenant le bien et le bien mal, les révolutions et les réactions seraient des moments de bonheur, les solutions et les essors des temps de tristesse.

On perfectionnera l’art de prédire en cherchant quelles causes ont tour à tour éclairé ou aveuglé les prophètes. Pourquoi Machiavel promit-il follement des conquêtes éternelles à César Borgia, à Louis XII, aux mercenaires de la Suisse, aux puissances éphémères de son temps? Parce

que la manie de l’État fort et romain lui montrait un Bo-

mulus dans chaque brouillon : la ligne droite l’égarait sans cesse. Campanella se heurtait encore plus lourdement à la réalité, en multipliant en idée les inventeurs et les réformateurs de son temps, qui cessaient à l’instant même où il commençait à parler. Dans une époque antérieure, Villeneuve se méprit en donnant un tour apocalyptique et des attentes surnaturelles à la civilisation des seigneurs, bientôt précipitée dans une crise qui mit tout en doute. Habitué au succès contre l’empire, Grégoire YII commit la faute de prophétiser, en 1077, la déroute immédiate de l'empereur, qui devait l'écraser, et la môme erreur obligea une foule de devins à dissimuler leurs perpétuelles déconvenues par des oracles équivoques ou par les ressources de Jonas.

Au contraire, les prévisions étonnantes par leur lucidité évitent la ligne droite et se développent par les désastres, en cherchant leurs triomphes, non dans une fausse sécurité ou dans de niaises espérances, mais au fond de ces calamités qui font uaitre les grandes pensées et retrempent les nations. Ou entre de cette manière dans les secrets de la nature, on devine ses oscillations mystérieuses,

DE LA PRÉVISION. itfl

on imite les démolitions et les restaurations de l’histoire, le va-et-vient des unités et des fédérations, des monarchies et des républiques, des conquêtes et des révolutions. En effet, quel a été le plus grand prophète des anciens? quel homme a donné le plan sur lequel se fonde encore aujourd’hui le drame sublime de l’Église catholique? C’est Isaïe, qui voit, dès l’an 742 avant Jésus-Christ, le triomphe de Jérusalem sur l’Assyrie, l’Égypte, Moab, l’Idumée, Tyr, Sidon et tous les peuples connus. Mais combien il se garde de partager la sécurité de ses rois! Que de désolations ne place-t-il pas entre lui et l’avenir ! 11 communique à la terre un mouvement qui se propage d’une mer à l’autre, il voit un dévastateur qui arrive de loin avec une vitesse prodigieuse, et, avant que la capitale de la Judée se pare de rein- * parts de jaspe, de portes ciselées, d’enceintes aux pierres étincelantes, avant que tous les peuples viennent s’y prosterner devant la dynastie de David, les malédictions éclatent avec une telle forcé, les Assyriens triomphent avec tant de fureur, les ennemis prospèrent avec un bonheur si odieux, que le tribun d’Israël faillit deviner le catéchisme de la nature. Ses vastes oscillations emportent Jérémie, qui, dans sa tristesse, ne voit Sion reconstruite qu’après sa destruction totale, après la captivité de son peuple, après la ruine complète de ses rois. Rien n’égale son mépris pour les prophètes myopes, qui annonçaient un rachat prompt, soudain, miraculeux ; Ézéchiel les compare à des hommes qui bâtissent des murs sans chaux, à des femmes mettant des coussinets sous les coudes, et, suivant lui, la grande ville ne devait ressusciter qu’après l’invasion de Gog et Magog. Osée ne voit que prostitutions, Amos que désolations; Daniel, aux merveilleuses visions, prédit un salut

postérieur au sacrifice du libérateur même, mis à mort par les siens. Chez Zacharie, la Judée elle-même se révolte contre ceux qui relèvent sa capitale, Miellée fait venir de Bethléem son Sauveur, constamment signalé comme un homme pauvre, humble, pacifique contre les chefs de Habylonc, riches, fastueux et guerriers. Les prophéties ont si bien imité la marche inconstante de la fortune, que plus tard, pour attendre une nouvelle reconstruction de Jérusalem, détruite par Titus, les sectes juives et chrétiennes n’ont eu qu’à faire osciller une dernière fois les tableaux éblouissants de Daniel et d’Isaïe.

Cependant l’ère des Bédcmpteurs survint ; au lieu de défendre les villes, il fallait désormais détendre les hommes eux-mêmes écrasés par la conquête de César, et on attendit un réparateur de toutes les captivités de Babylone subies par les nations; un jugement universel dans la vallée de Josaphat, où les peuples conquis auraient condamné les conquérants ; enliri une résurrection universelle des morts, un millénium matériel, un bonheur infini sur la terre a {franchie. Jérusalem ne se releva point ; mais, si la religion chrétienne se fonda ainsi sur une attente déçue, sur une prophétie démentie; si elle s’établit en reculant d'abord de quelques jours, ensuite de mille ans, enfin à jamais sa Sion imaginaire, néanmoins ses apôtres, ses disciples, ses Pères, ont gardé une partie de l’inspiration judaïque en annonçant le règne du Christ après l'effroyable interrègne de l’Antéchrist. C’est ce qui donna une latitude illimitée à la critique : les plus humbles d’esprit purent voir la danse tragique des nations cl. se démolir entièrement sans redouter une perdition. Brigitte, lldegardc, Savonarola et la Pucellè étonnèrent le

DF I.A PJ* K VISIO N. Wl

monde par leur esprit fatidique. Enfin, quelle autorité sur passa toutes les autres par scs infaillibles prévisions? Celle des pontifes, toujours fidèles à la règle qui élevait Isaïe, qui dictait Y Apocalypse et qui inspirait a Ézécbiel et à Jérémie les saintes colères du bon sens contre les prophètes de bonheur. Presque tous les chefs de l’Église subirent patiemment tous les martyres, ne dissimulèrent aucune affliction et réservèrent constamment leurs coups de foudre pour les solutions dernières. Dans la période même où nous sommes, au milieu d’un monde qui les accuse de démence, nous avons entendu de grands orateurs; la sténographie et la presse, en combinant leurs forces, nous ont conservé les paroles des philosophes, des savants, des ministres, des rois de la politique eide la pensée ; et, tandis que tous sont restés dans T imprévoyance de leur jour, dans l’erreur des menaces directes qu’ils faisaient à leurs ennemis; tandis que Voltaii •e se bornait à pressentir un beau tapage, Itousseau la ruine de Y Europe, leurs successeurs la durée éternelle de leurs victoires momentanées ; enfin, tandis que quelques jours avant son triomphe Pitt lui-même mourait navré de douleur, dans la fausse persuasion d’avoir perdu sa patrie; PieM seul, à la veille de 89, allait à Vienne dérouler aux yeux de l’empereur le tableau magique de la Révolution imminente; seul il en prévoyait les succès et les revers, seul il savait craindre et espérer, comme s'il avait encore été Punique initié du grand art des prophètes.

L’abnégation absolue sera la condition essentielle pour hériter de ce grand art que les mythes ont paralysé. Qu’on l’appelle humilité chrétienne, néant bouddhiste, ou abstention sceptique, l’abnégation ouvre les portes de l’avenir, elle lait le vide autour du voyant , et elle écarte la foule, (pie ses

4ï2 111 MOI U K f)K I.A RAISON D’ÉTAT.

intérêts journaliers pousseront à pas de fourrai sur les grandes routes prévues. Sans désintéressement, la science enfle, étourdit, enchaîne à des apparences fugitives, et l'homme prononce des mots légers et cupides qui dérangent au basant l’aiguille de sa montre; tandis que sur le cadran du destin le moindre murmure du sage indifférent à tout remplit dix siècles de batailles. La morale même qui gémit, récompense et punit, entraîne à des mélodrames dans lesquels les peuples s’effacent, les chefs restent seuls, (fl les événements se dénouent follement comme chez ces historiens qui font expier à Louis XVI les crimes de Hugues-Capet. Les nouveaux oracles ne parleront ni de Saul ni de David ; les nouvelles pythonisses ne verront que des multitudes, des capitales, des royaumes, des républiques en proie à la contradiction créatrice et destructrice de tout; et, si les sens se transposent dans le délire fatidique, si le cœur devance par de mystérieuses ellipses le travail de l’esprit, l'extase même sera l'organe «l’une pensée impersonnelle préalablement assujettie à la précision des formules algébriques.

Page 1