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CHAPITRE IY

LE DESPOTISME

Ses avantages. — Sa discrétion — Son équité. — Ses progrès dans l’histoire de France; — de Rome; — et de Byzance. — Son influence dans la religion catholique ; — et dans celle du bouddhisme.

La tendance de toute véritable monarchie est d’étendre ses frontières en développant son despotisme. D’ordinaire, on désigne sous ce nom de despotisme un gouvernement odieux, livré à une série de caprices qui partent d’en haut pour dévorer la fortune des citoyens et menacer leurs vies, et on ne reconnaît à ses chefs d'autre mérite que celui d’un orgueil effréné, soutenu par ifn vain entourage de femmes, d’eunuques, de courtisans et de favoris. On répète qu’ils se fondent sur la crainte, qu’ils stérilisent la terre, qu’ils étouffent toute vertu, qu’ils proscrivent le génie et qu’ils détruisent l’industrie en coupant l’arbre à la racine pour en cueillir quelques fruits. Sardanapale dans son harem, Balthazar dans son festin, Louis XIV à Versailles, voilà les types et les souvenirs du gouvernement dont nous parlons. Tel est, en effet, son caractère aux yeux des peuples libres, qui l’abhorrent justement chez eux; cependant ce serait s’aveugler volontairement que de méconnaître les qualités qui le rendent indispensable aux multitudes agglomérées dans les grandes monarchies.

Comment les plus hardis publicistes ont-ils défini la souveraineté de l’État? Iis l’ont déclarée une, indivisible,

absolue; ils lui ont attribué le droit de dire et de se dédire, de faire les lois et de les abroger, de disposer sans contrôle de la vie et des biens des citoyens, et ils Tout mise au-dessus de la morale, car, s’il fallait suspendre l’exercice d’un droit sous prétexte qu’on en abuse, ni le propriétaire ne garderait sa propriété, ni l’homme sa liberté, ni l’État sa souveraineté. Or la politique à son tour ne tient pas moins à s’assurer le droit de dire que celui de se dédire, le droit de faire des lois que celpi de les abroger, d’accorder grâce, de proclamer des exceptions, de varier la constitution et l’organisation de la société. Car tout change autour de nous ; on ne plonge jamais deux fois dans le même fleuve, les scènes de la guerre ne sont jamais les mêmes, et l’État enchaîné à une loi inflexible, à un système préétabli, et dans l’impossibilité de se transformer indéfiniment, serait condamné à sombrer, comme le navire forcé

de marcher toujours en avaiît avec les mêmes voiles, sous le même vent, dans la même direction. Malheur à la nation qui ne saurait changer de principes et qui prétendrait s’imposer impérieusement à la nature ! C’est dans cette faculté de pouvoir manœuvrer au milieu des récifs de la réalité que consiste le despotisme, au reste toujours distinct du gouvernement tyrannique. Son rôle n’est nullement d’opprimer, d’abuser du suffrage universel qui le sanctionne, de trahir l’enthousiasme qui le crée ou l’adoration qui le conserve, de gaspiller à dessein les forces ou les richesses de la monarchie; en apparence, et peut-être en réalité fantasque, inique, absurde, son intérêt lui conseille d’entretenir l’enthousiasme et l’adoration, de sauver la patrie, de reculer ses frontières et de la faire prospérer. Que tantôt il emprisonne les mécontents et tantôt les comble

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de faveurs ; qu’un jour il aille à la messe et l’autre au sermon ; qu’une fois il massacre les huguenots et une autre , fois les chefs de la Ligue; qu’ici conquérant, il réduise en esclavage d’entières nations; que là libérateur, il s’obstine à multiplier les concessions et les bienfaits, le despote est libre à l’infini; tout lui est permis, le pouvoir discrétionnaire règle seul sa conscience, et sans ce pouvoir il ne serait ni roi, ni conquérant, ni guerrier. -

Quels que soient les vices du despotisme, la qualité qui le rachète, c’est d’ètre l’ennemi de cette légalité que Platon dénonçait, il y a deux mille ans, à la vindicte des philosophes. Rien de plus triste que ses aveugles injonctions; tantôt obscure et cruelle comme un oracle, tantôt débonnaire et stupide comme une idole, elle ne s’enquiei t ni des intentions ni de la moralité des accusés. Tout' extérieure, son lourd niveau s’abat pour frapper indistinctement le plus grand criminel et l’homme momentanément égaré; son inaction laisse passer également le vice sans punition et la vertu sans récompense. Quand elle commande, elle n’admet aucune dispense ; quand elle se tait, elle n’admet aucun précepte ; sans prévoyance, sans intelligence, en la voyant, immobile et surannée, comme à *

Sparte ou à Londres, perpétuer des inégalités monstrueuses ou des corruptions sans nom, on regrette ou du moins on comprend comment se propagent les monarchies. Joint que dans les guerres sa force enchaîne l’action à la délibération, aux parlements, aux diètes, à des lenteurs insensées, à la divulgation des secrets, aux provocations dangereuses, à l’exaltation enfantine, aux paniques absurdes, aux plans obstinés des partis et à l’impossibilité de s’arracher aux catastrophes, même en modifiant la loi. Effecti-

vement, dès qu’à la place d’un chef on proclame la loi, il faut la subir jusqu’au bout; on doit la rendre immobile à dessein, l’éterniser, s’interdire de la modifier et lui sacrifier la raison, l’urgence, le progrès, sans aucune rémission : là faculté de la changer détruirait son prestige, dissiperait la superstition qui la protège, l’opinion qu’elle est irrévocable, supérieure au gouvernement, indéfiniment supérieure à toutes les volontés. Aussi les chefs des anciennes républiques multiplient-ils les plus bizarres précautions contre la force du temps et de l’expérience. Engagés dans une lutte fantasque contre l’invisible inimitié des idées, on les dirait des borgnes inquiets et jaloux de maintenir l’aveuglement universel. Lycurgue veut mourir en exil, parce que ses compatriotes lui ont promis de ne pas toucher aux lois avant son retour; Charondas exige que tout novateur fasse sa motion la corde au cou, et qu’il subisse le dernier supplice si elle n’est point acceptée ; Zaleucus s’arrache un œil pour honorer la loi qui aveugle son fils innocent ; afin de ne pas altérer la vieille loi des douze tables, les Romains dénaturent les faits par des suppositions imaginaires, et leur droit devient une comédie où l’on s’elîorce de tromper, de démontrer artificieusement que le peuple n’a pas marché, et que les mœurs nouvelles et la nouvelle humanité ne donnent aucun démenti à la barbare législation des décemvirs. Quoi de plus? la légalité abhorre tellement la raison, que, lorsqu’il s’agit de nommer des magistrats, elle préfère le choix du sort à la décision des hommes ; lorsqu’il faut, comme à Gènes ou à Venise, élire le chef de l’État, elle s’en rapporte à d’aveugles ballottages pour exclure la délibération des assemblées, et, quand il s’agit d’administrer, elle abolit l’interprétation même du code et l’équité

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du juge, en sacrifiant de propos délibéré le sentiment moral à l’injustice écrite. Or le despotisme anéantit les lois hétéroclites, les fictions prétoriennes, les ballottages absurdes, les vertus capricieuses, la jurisprudence qui tue le droit.

Une fois admis, le despotisme se développe rapidement comme la monarchie, la centralisation et les conquêtes. Dans la France de l’an mil tout seigneur était maître chez lui, d’entières provinces ne relevaient du roi que d’une manière nominale, les libertés féodales étaient si fortes, qu’elles s’élevaient jusqu’au droit de guerre, bientôt la trêve de Dieu réduisit de la moitié les combats ; les croisades exilèrent les seigneurs, les ordonnances de saint Louis supplantèrent les barons et généralisèrent la justice du roi; plus tard, des royaumes disparurent, la Normandie perdit son parlement, Toulouse son comte, la Provence son roi ; sous Louis xi r armée royale écrasa les longues rébellions des villes et des barons, et plus tard encore, dans la nuit de la Saint-Barthélemy, nous assistons à un massacre universel, organisé, centralisé et supposant l’action du roi une et identique dans toutes les provinces, comme Hugues Capet ou saint Louis ou Louis XI n’auraient osé l’espérer. Mais que de libertés protégeaient encore les citoyens! Vous aviez çà et là des parlements, des quasi républiques, de monstrueuses immunités : Lyon avec le droit de garnison, partout des lois spéciales, des coutumes locales, de petits États, d’innombrables franchises. Sous Louis XIV tout cède à l unité du faste, sous Robespierre tout succombe à une Saint-Barthélemy philosophique, sous Napoléon tout plie sous le niveau du Code, et on ne cesse de demander au chef de l’État les secours, l’ordre, les routes, les pro-

tections, les réformes qu’un peuple républicain ne veut devoir qu’à scs libres associations.

Si des actes jadis prohibés sont aujourd'hui tolérés ou permis à tout le monde, ce n’est pas la liberté, mais le progrès qui les a amnistiés en déplaçant les questions. Quitter Versailles pour aller à Port-Royal, ce n’est plus dénoncer au public les débauches du roi; professer le protestantisme, ce n’est plus décomposer la France, s’allier à l’Angleterre et fraterniser avec T Allemagne. Rien donc de plus naturel que les jansénistes soient libres et les calvinistes tolérés. Cependant renouvelez leur audace, appliquez-la à des idées contemporaines, attaquez le Code ou la propriété, ou l’exercice des cultes, ou l’unité de la France, ou la monarchie, et vous verrez que le progrès de la police n’est pas moins considérable que celui de l’industrie et des arts. Vous ne pouvons pas même nous dire plus humains que nos devanciers; les philosophes de la Révolution n’ont-ils pas décrété des massacres qui auraient fait reculer les bourreaux de Charles IX? Les prêtres de la sainte alliance n’ont-ils pas organisé une répression que Léon X eût maudite? La poste, la vapeur, le télégraphe, ne sont-ils pas venus successivement accélérer l’obéissance des subalternes? L’art militaire n’a-t-il pas transformé le soldat en une machine faisant partie de la cavalerie, de l’artillerie et des équipages? De même, les Romains de la république commençaient par donner à leurs sujets le titre d’alliés, ceux de l’empire étaient tellement asservis, que pas un fugitif ne pouvait se dérober aux peines qui le menaçaient, et sous les césars de Ryzance le servilisme arrivé à l’apogée punissait de mort jusqu’aux rêves contre l’empereur. Xulle part l’intelligence ne se raffine sans créer

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une foule d’arrêts, d’ordonnances, de décisions mobiles, rapides, changeantes, qui nous surprennent et nous emportent à tout instant pour faire de nous la partie d’un tout incompris ou le rouage d’un mouvement inconnu, et de toutes manières un être complètement dénaturé. On dirait, au reste, que le despotisme semble inséparable de l’usage de la raison, puisque dans toutes les situations imprévues, dans toutes les positions désespérées, soit que des esclaves se révoltent, soit qu’un danger menace la patrie, soit que des hordes tartares, en s’étendant rapidement, provoquent mille ennemis, soit que des capitaines improvisent des armées comme Wallenstein, c’est toujours à l’arbitraire qu’on demande le salut.

Les religions confirment enfin d’une manière éclatante les avantages du pouvoir discrétionnaire. Pourquoi l’Église catholique, assaillie par tant d’hérésies, attaquée par tant de rois, niée par tant de philosophes, a-t-elle néanmoins surmonté toutes les révolutions et mis en déroute ses innombrables adversaires? Pourquoi a-t-elle proclamé encore de nos jours l’immaculée Conception sur les ruines de la philosophie et des écoles modernes, de même qu’elle avait proclamé jadis la divinité du Verbe incarné sur la ruine des théories de Platon? Parce qu’elle obéit à un chef infaillible, parce que son pontife, divinisé, à l’exception près des miracles, possède la faculté de lier et de délier, parce que, n’étant lui-même lié qu’au point de vue du dogme, il lui est permis d’ajourner les préceptes, de convoquer des conciles, d’absoudre les peuples du serment de fidélité et de dispenser les fidèles de l’obligation d’obéir aux lois. C’est ainsi qtie le catholicisme a prospéré à la suite de tous les missionnaires, depuis les apôtres du moyen Age jus-

qu’aux jésuites de la Chine et du Paraguay; c’est ainsi que les divinités païennes de l’Orient, de la Scandinavie, des Slaves, des Germains, ont pris peu à peu la forme de la divinité chrétienne et que mille concessions faites a la faiblesse de l’homme, accompagnées de mille surprises habilement dirigées contre l’ignorance universelle, ont pu faire triompher la plus philosophique et la moins attrayante des religions. Son chef s’est tant méfié de la lettre et des lois, qu’il n’a laissé aucun écrit. Ses disciples seuls ont recueilli sa parole, mais les conciles l’ont interprétée, un pontife s’en est constitué dépositaire, et, toujours vivante, elle a fondé un despotisme qui défend jusqu’à la lecture de la Bible, pour accepter tous les progrès du genre humain. Quelle prodigieuse distance entre le christianisme féodal de Charlemagne et le christianisme spirituel de Grégoire VH î Que de révolutions n’a-t-ii pas admises pour passer de l’aveugle adoration des croisés aux raffinements intellectuels de saint Thomas, et plus tard aux miracles artistiques de Léon X !

Un autre culte encombre une vaste région de l’Asie, opposant au christianisme une plus haute antiquité et un plus grand nombre d’adhérents. Mais qui a soumis au Lama tant de peuples si divers depuis le Thibet jusqu’au Japon? Qui lui a fait détrôner tant de divinités enfantées par l’imagination asiatique, aussi anciennes que le monde et aussi absurdes que l’ignorance humaine? Qui l’a rendu supérieur aux philosophes de l’Inde, aux lettrés de la Chine, aux guerriers de la Tartarie, aux magistrats du Japon et à tous les sages de l’Asie? Qui lui a donné une si prodigieuse quantité de martyrs, de confesseurs, tic pénitents, de moines, de voyants et de docteurs? Çakiamouni mort

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depuis vingt-cinq siècles sans laisser une parole écrite, fondateur d’une église sans textes, premier prédécesseur d’une série de pontifes qui le représentent encore vivant aujourd’hui, ennemi de toute loi qu'il considérait comme un aveugle caprice, de toute propriété qu’il regardait comme un empêchement au salut, de toute caste qui se réduisait pour lui à une apparition éphémère, de toute autorité extérieure, matérielle, qu’il redoutait comme un piège pour l’esprit et un danger pour le cœur. A ce prix le bouddhisme pouvait donner des ordres impossibles, faire adorer des reliques révoltantes, outrager la raison par des dogmes insensés, couvrir l’Asie de fanatiques mendiants et parodier à son tour, de même que le christianisme, la république de Platon, l’État sans loi, le discours sans écriture, l’intelligence sans mémoire, l’esprit sans préjugés.

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