‹ Histoire de la Réformation et du Refuge: dans le pays de NeuchatelChapitre 3 sur 8 · IV. Ils se sont injuriés et battus entre eux dans réglise · texte numérisé non relu

IV. Ils se sont injuriés et battus entre eux dans réglise

V. Plusieurs d*entre eux, qui sont excommuniés, chantent néanmoins la messe.

^ F. de Chambrier, p. ^9-280.

VI. Ils courent les rues de nuit, masqués et déguisés en soldats.

VII. Ils sont allés en plein jour battre des bourgeois en leurs maisons....

X. Ils ont enterré secrètement une jeune fille habillée en homme....

XII. Ils sont joueurs publics et blasphémateurs; ils révèlent les confessions...

J*omets les articles trop scandaleux pour être cités. On peut lire la plainte tout entière en 23 articles danS Ruchat * .

Tel était en Suisse Tétat du clergé, des hommes que Jésus a établis pour être les modèles du troupeau! Ailleurs ce n'était pas mieux. Le célibat, imposé aux prêtres par Grégoire VII, avait amené partout les plus honteux désordres. Le peuple en était venu au point de se réjouir quand il voyait son curé entretenir chez lui une femme. C'était un préservatif contre déplus grands maux. Un catholique du temps , Nicolas de Clémangis, nous le dit expressément*. Les curés qui voulaient obtenir cette permission payaient k Tévêque une taxe. Un évêque allemand se vanta un jour publiquement d'avoir donné , dans une seule année , dispense à onze mille prêtres k cet effet'.

^T. I, p.xxxvi etsuiv.— * Merle, t. I, p. 11.—* Ibid., t. I, p. 71.

Qui avait mission de réprimer de tels désordres? Les évêques. Mais le irait que nous venons de citer montre qu'ils n'y songeaient guères- Eux-mêmes ne menaient point en général un genre de vie plus édifiant que le clergé qui leur était soumis. Ruchat nous a conservé une plainte des Lausannois contre leur évéque, aussi de 1533, qui nous montre que les chanoines ne faisaient que suivre en tout point les traces de leur chef spirituel. Tantôt les évêques, la lance au poing, allaient a la tête de leurs vassaux courir les champs de bataille. C'est ce que faisaient les é^êqnes de Baie, dans notre propre pays où ils venaièét soutenir, à main armée, les comtes de Valangin^ans leurs révoltes contre leurs suzerains, les comtes de Neuchâlel. Tantôt les palais épiscopaux se transformaient en théâtres d'orgies et de débauches, comme celui de l'évêque de Lausanne, où l'on découvrit, après la Réformation, des passages secrets conduisant jusque hors des remparts et pratiqués dans de mauvais buts-, ou celui de l'évêque de Genève, Pierre de la Baume, qui, en 1527, fit transporter chez lui, en plein carême, une jeune fille enlevée d'une maison honorable * .

Mais n'existait -il dona, au-dessus des évêques, aucune autorité capable de les contenir et de les châtier? De Rome, du trône papal, ne sortait-il pas des foudres d'excommunication contre de si

^ Ruchat, t. I, p. XXXV.

épouvantables désordres? Rome ! Lk était précisément le foyer du mal -, Rome était le cœur malade, d'où le sang vicié se répandait dans tous les membres, et jusqu'aux extrémités du corps de la chrétienté.

On connaît les papes qui précédèrent immédiatement la Réformation -, un Innocent YIII, qui avait, de différentes femmes, huit fils et autant de filles, et dont on disait, en ricanant, qu'il méritait à juste titre le nom de Père^; ce monstre qui ne craignit pas, sur son lit de mort, de faire égorger trois jeunes garçons de dix ans pour essayer de réparer l'épuisement de son sang par la transfusion du leur*^ un Alexandre VI, qui donnait a son fils César et k sa fille Lucrèce des fêtes dissolues jusque dans le palais papal *, duquel on disait publiquement que l'infâme Lucrèce était à la fois sa fille ^ son épouse et sa bru; qui vit son favori assassiné dans ses bras par son propre fils César, et qui mourut pour avoir mangé d'une boîte de confitures empoisonnées, qu'il avait préparée lui-même pour Tun de ses cardinaux, et que celui-ci, ayant réussi a gagnera force d'argent, le maître d'hôtel, lui fit servir et manger! un Jules II, que l'on voyait plus souvent k l'armée qu'à l'office, et qui disait en plaisantant « qu'il avait jeté la clef de saint Pierre

* Voyez le distique latin d'un poète italien , Ruchaf , 1. 1, p. xxxviii— * Paul, Vie de Savonarola, p. 16.

« pour prendre Tépéede saint Paul» (la légende catholique représente saint Paul armé d'une épée) ^ un Léon X, enfin, qui commença son ministère de successeur de saint Pierre et de vicaire de Jésus-Christ par une dépense de 10,000 ducats d'or le jour de^ son couronnement , qui discutait en plaisantant dans ses petits soupers le pour et le contre de Timmortalité de Tâme, et qui mourut sans avoir reçu les sacrements !

Tout cela et tant d'autres traits que je pourrais accumuler, est connu par l'histoire. Et c'étaient là les chefs qui gouvernaient l'Eglise au nom de Jésus-Christ, et qui osaient dire, comme Paul II : «Je « suis pape -, j'ai le pouvoir de déclarer k mon gré <( bonnes ou mauvaises les actions des hommes. »

Faut-il s'étonner, après cela, d'entendre l'un des plus illustres poètes du temps s'écrier dans une sainte horreur : « Rome, forge d'artifices ! Cruelle « prison où le bien expire, où tout mal s'engendre! « Enfer des vivants ! *»

Rome elle-même a écrit son épigraphe quand , dans un excès inconcevable de profanation , elle a prononcé, par la bouche du représentant de la chancellerie papale, cette parodie de l'une des plus magnifiques promesses de Dieu : « Dieu ne veut (( pas la mort du pécheur, mais qu'il paie et qu'il « vive'.»

' Paul. Vie de Sar. p. 11. — *Ibid.. p. 7.

AVANT LA RÉFORHATION. 33

Non -seulement donc les papes ne firent rien pour réprimer des abus qui marchaient tête levée, mais ils en donnèrent eux-mêmes les exemples les plus criants^ bien plus, ce furent eux qui entravèrent et firent échouer toutes les tentatives de réformes, partant soit des évêques consciencieux, tels qu'il s'en trouvait encore, soit du pouvoir civil, moins corrompu à cette époque que l'autorité ecclésiastique elle-même. Ainsi k Constance, en 1415, tous les dignitaires de l'Eglise et de l'Etat s'étaient réunis avec l'intention arrêtée d'arriver à une réforme du clergé et du peuple chrétien. Comme on redoutait les artifices du pouvoir papal, il fut décidé que les cardinaux n'éliraient entre eux le nouveau pape qu'après qu'ils auraient tous juré que celui qui serait élu ne quitterait pas Constance et ne dissoudrait pas le concile sans avoir mis la main k la réforme désirée. Martin V est élu. Se moquant sans pudeur du serment prêté, il quitte aussitôt Constance, laissant tout sur l'ancien pied. Aussi l'empereur Maximilien disait-il avec amertume : « Qu'il n'avait pas encore connu un pape qui lui « eût tenu sa parole, » et ajoutait-il : « J'espère , « si Dieu le veut, que celui qui est maintenant sera « le dernier*. »

Que pouvait être le peuple chrétien ainsi enseigné, ainsi conduit? L'ignorance, ou, ce qui revient

^ Merle, t. ï, p. 90.

au même, la superstition d'une part, la corruption morale de l'autre , régnaient à Tenvi et s'affermissaient mutuellement. L'ignorance était telle qu'en Pologne, par exemple, on fut obligé d'afficher, a la porte des églises, que les mariages ne pourraient être bénis que si l'un des époux au moins savait réciter Notre Père'. Dire machinalement une prière apprise, adorer les saints, baiser les reliques, racheter ses péchés par les pénitences prescrites ou à prix d'argent, comme si le pardon était une marchandise dont Dieu eût confié le débit aux prêtres, faire maigre enfin le vendredi et en temps de carême , voilà à quoi se réduisait alors le christianisme populaire. On était d'autant plus scrupuleux pour les observances extérieures qu'on l'était moins pour les devoirs de la morale. L'histoire raconte de nos ancêtres qu'ils se crurent obligés de demander au pape la permission de manger du laitage dans les jours maigres et en temps de carême, et qu'ils l'obtinrent, naturellement a prix d'argent*.

C'était là la piété! c'était là le salut!

Les vendeurs et les changeurs chassés autrefois du Temple par Jésus -Christ semblaient y être rentrés et l'avoir même complètement envahi. Et puisque , comme jadis à Jérusalem , les chefs se refusaient à faire cesser le désordre et s'en faisaient au contraire les fauteurs, ne fallait-il pas que

' Barth, Hist. ecclés , p. 125. — * Ruchat, 1. 1, p. xxv.

le Seigneur iui-méme parut et que, brandissant de nouveau le fouet de corde, il nettoyât son sanctuaire? Oui, et il l'a fait! Cette apparition du Seigneur, c'est la Réforination , dont j'ai a vous retracer le tableau dans notre pays. Puisse -je le faire de manière a vous laisser une vive impression de la sainteté de son divin auteur et de celle de cette œuvre elle-même !

Mais avant de passer outre, cherchons a tirer instruction du passé. Quelle était la cause profonde de cet état de péché, d'ignorance et de corruption, où la chrétienté était tombée et que nous venons de dépeindre, en nous bornant a mentionner quelques traits fournis par les chroniques du temps? Nous écarterons-nous de la vérité en affirmant que c'était la négligence d'abord, puis l'oubli, a peu près total, de la Parole de Dieu ? Altération de la doctrine, matérialisation du culte, renversement de la morale, corruption du clergé, dégradation du peuple, tout ce torrent d'ordures qui avait couvert le champ de Jésus-Christ , avait sa source première dans le cœur éorrompu de l'homme sans doute, mais la vraie cause de son irruption dans l'Eglise, c'était l'enlèvement de la digue qui seule peut le contenir efficacement, la Parole de Dieu.

L'Ecriture-Sainte est, pour l'Eglise aussi bien que pour chaque individu, le principe d'une réformation spontanée, permanente et journalière. Tant qu'elle est régulièrement lue et sérieusement appliquée,

aucun péché ne peut prendre racine, aucun abus se transformer en habitude. Le mal est immédiatement signalé par un si vigilant gardien, et la conscience, réveillée par ses avertissements, se lève, proteste, condamne et réforme. Dieu alors n'a pas besoin de nous juger, parce que nous nous jugeons nousmêmes. Mais dès que la Parole est mise sous le boisseau , les ténèbres envahissent la maison, que ce soit l'Eglise, la famille ou le cœur. Le mal éclate -, il n'est point discerné. Il grandit^ on n'y prend pas garde. Il règne -, on s'en aperçoit alors, car chacun en souffre -, la conscience naturelle du bien et du mal finit par protester. Mais il est trop tard ! Le mal , une fois établi , est devenu un maître -, il déjoue les efforts humains destinés a le réprimer. Il n'est plus temps de diguer le torrent quand il est déjà sorti de son lit et qu'il submerge les campagnes.

Une intervention supérieure, une œuvre extraordinaire devient alors nécessaire. Il faut un jugement divin pour réparer tardivement et douloureusement l'omission criminelle de ce jugement volontaire et quotidien que l'Eglise et chacun de ses membres auraient dû exercer sur eux-mêmes au moyen de la Parole de Dieu.

Mes chers auditeurs , ne laissons donc jamais se rouiller dans nos Eglises et dans nos demeures Vépée de V Esprit, la Parole de Dieu , de peur que l'ennemi ne profite aussitôt de cette négligence, et

que le Seigneur ne soit forcé d'intervenir lui-même par de douloureux jugements! Si nous nous jugions nous-mêmes^ chaque jour volontairement selon la Parole, nous ne serions pas jugés par le Seigneur. (1 Cor. XI, 31.)

Or, en ce même jour, lorsque le soir fut venu, il leur dit : Passons de l'autre côté de l'esni. Et, laissant les troupes, ils Tonmenèrcnt avec eux, lui étant d^à dans la nacelle ; et il y avait aussi d'autres petites nacelles avec lui. Et il se leva un si grand tourbillon de vent, que les vagues se jetaient dans la nacelle, de sort? qu'elle s'emplissait déjà. Or il était à la poupe, dormant sur un oreiller ; et ils le réveillèrent et lui dirent : Maître ! ne te soucies-tu point que nous périssions? Mais lui, étant réveillé, tança le -vent, et dit à la mer : Tais-toi, sois tranquille. Et le vent cessa, et il se fit un grand calme. Puis il leur dit : Pourquoi êtes-vous ainsi craintiCs? Gomment n'avez-vous point de foi? Et ils ferent saisis d'une grande crainte et ils se disaient l'un à l'autre : Mais qui est celui-ci, que le vent même et la mer hii obéissent? Marc, ÏV, 37-41 .

Catholicisme et protestantisme.— Farel dans la maison paternelle ; à l'vnifersité de Paris (Lefirre d'Btaples) ; à Heaoz (Briçonnet) ; à Bàle (Œcolampade) . — Réformation dn Hontbéliard. -- Strasbourg. — Le Réformateur à Aigle . — Dispute de Berne. — La Réforme à Horat.— Apparition de Farel à Bienne et à la Kenreville.— Jugement sur la personne et l'osuvre de Farel.

Le catholicisme, c'est rhomme substitué k Dieu. Le protestantisme, c'est Dieu remis à la place usurpée par rhomme.

Et d'abord, le catholicisme substitue la parole de rhomme a la Parole divine. Ses autorités, ce sont les traditions des Pères de l'Eglise, les décrets des conciles et les décisions papales. C'est sous ce joug humain et faillible que le catholique fait plier sa conscience. Le protestantisme écoute avec respect ce que les chrétiens vénérables de tous les temps ont dit et pensé. Mais il n'attribue une autorité infaillible qu'a l'Ecrilure-Sainte.

Le catholicisme substitue, en second Yiç^xi.V œuvre de l'homme a l'œuvre de Dieu. Ce qui nous sauve, selon lui, ce sont nos propres mérites acquis par les actes religieux de la confession et de la communion , par les pénitences imposées de la part de l'Eglise, par les Pater noster et les Ave Maria un certain nombre de fois récités , par l'achat des lettres d'indulgence, par la soumission aux ordonnances de l'Eglise, et enfin, si, malgré tout cela, il reste encore quelque chose k faire après cette vie, par les souffrances du purgatoire. Le protestant, au contraire, ne reconnaît de mérite que celui de Jésus-Christ seul, qu'il a acquis par son obéissance sans tache et sa mort volontaire, et qu'il fait rejaillir , dans son immense amour , sur quiconque accepte avec foi et humilité son œuvre de Sauveur. Le catholicisme va plus loin encore. Il ose en plus d'un point substituer la perspnne de l'homme à celle de Dieu. Il pose le prêtre comme intermédiaire nécessaire entre le Seigneur et le fidèle, tel-

lement que dans la grande affaire du salut, Tâme a beaucoup plutôt à s'adresser cette question : A quoi en suis-je avec mon prêtre, avec TEglise? que celle-ci : A quoi en suis-je avec mon Seigneur, avec leCielP Le saint béatifié, le patron du lieu, la vierge Marie, puis bientôt l'image matérielle, le tableau, la statue, la relique, Tos, le vêtement, sont également substitués au Dieu vivant et seul adorable, dans Finvocation populaire. Le protestantisme a horreur de tout ce qui tend k mettre une créature quelconque entre Tâme et son Sauveur, entre le sarment et son cep, et a reporter sur la créature l'honneur qui n'appartient qu'k Dieu. La subtile distinction catholique entre culte d'adoration et culte d'invocation ne tranquillise nullement sa conscience. Son mot d'ordre est franchement et sur tous les points : Gloire à Dieu seul !

Cette chiite profonde qu'a faite le catholicisme, ne trouve ifon pendant que dans celle du paganisme au sein de la première création. Au temps de la Réformation, elle n'échappait qu'aux regards de ceux qui fermaient les yeux pour ne point voir.

Aussi de toutes parts sentait-on le besoin d'une restauration religieuse et morale. Les peuples, les magistrats, les empereurs, trouvant tous dans la religion, telle qu'elle se pratiquait sous leurs yeux, moins de moralité que dans leur propre conscience*,

^ De Félice, Histoire des protestants de France, p. 5.

criaient d'une commune voix : Réforme ! De grands théologiens et ceux d'entre les évêques qui avaient encore le sentiment de la sainteté de leur charge, ne cessaient aussi de crier : Réforme ! Trois conciles, solennellement assemblés, s'étaient eux-mêmes associés k ce cri, dans le siècle qui précéda la Réformation , et avaient reconnu la nécessité d'une réforme dans l'Eglise, dans les chefs et dans les membres, dans la foi et dans les mœurs! Le pape lui-même, enfin, avait bien été obligé de se mettre à la remorque du sentiment universel et de répéter après tous les autres : Réforme!' Mais à chaque fois des obstacles, suscités par le mauvais vouloir et la perfidie de ceux qui ne se souciaient pas de réforme, précisément parce que c'était eux qui en avaient besoin , entravèrent la réalisation d'un vœu si juste et si général. Nous avons rappelé déjk , comme exemple , la conduite de Martin V, k Constance! Et au milieu de cette tempête, dans laquelle menaçait de sombrer l'Eglise, Jésus semblait dormir! Les vagues de l'ignorance, de la superstition, de la corruption morale envahissaient la fiacelle, la couvraient de leur écume. Quelques nautonniers obscurs, connaissant seuls le vrai Rédempteur, l'appelaient avec angoisse, lui criant : Seigneur/ nms périssons! sauve-nous / Il paraissait sourd à ces appels. Dormait- Il réellement? Non,

* De Félice, Histoire des protestants de France, p. 8

certes! Dans la gloire où 11 est entré, le Gardien dlsraël, le divin Chef de TEglise, ne sommeille ni ne s'endort. Il attendait seulement que la détresse fût au comble , afin qu'il fût bien constaté que nul que Lui ne pouvait aider. Et alors II se leva ! Et quelle ne fut pas la majesté de ce lever !

On a discuté pour savoir si la Réformation prit proprement naissance en Allemagne , en Suisse ou en France. La vérité est que, lorsque Jésus se leva pour sauver son Eglise , ce ne fut , k proprement parler, ni à Erfurt dans la cellule où priait Luther, ni k Einsiedeln dans l'église où prêchait Zwingle, ni à Paris dans la salle académique où enseignait Lefèvre et où l'entendait Farel -, ce fut dans tous ces lieux à la fois. Ce que le Seigneur a dit de sa dernière venue : Comme l'éclair brille et se fait voir en même temps depuis un bout du ciel jusqu'à l'autre , il en sera de même à l'avènement du Fils de l'homme, cette parole s'applique déjà en quelque manière au grand jour de la Réformation , prélude de l'avènement final du Seigneur.

En 1512, Lefèvre, professeur a TUaiversité de Paris, opposait à la justice des œuvres la vraie justice dont parle saint Paul quand il dit : Vous êtes sauvés par la grâce, par la foi ; et il annonçait en termes non couverts le prochain renouvellement de l'Eglise*.

' De Félice, p. 22.

En 1516, Zwingle, sans jamais avoir entendu prononcer le nom de Lefèvre, prêchait dans les églises d'Einsiedeiû et de Glaris, au cœur de la Suisse, le pur évangile de la grâce de Dieu : « J'ai «t commencé, dit-il lui*méme, à prêcher TEvangile « Tan de grâce 1516*.))

En 1517, Luther, au nord de TÂllemagne, aux oreilles de qui n'avaient probablement jamais retenti les noms de Lefèvre et de Zwingle, affichait à la porte de l'église de Witlemberg ces 95 thèses qui parcoururent l'Allemagne et l'Europe avec une rapidité qui semble une anticipation de nos temps, et furent, pour le nouveau paganisme qui menaçait de submerger l'Eglise, le solennel : Tais-toi ! du Seigneur.

Cette simultanéité remarquable du mouvement réformateur sur des points aussi distants, montrerait a elle seule que cette œuvre ne fut pas l'œuvre d'un homme, mais celle de Dieu seul.

C'est ce que confirmera, j'espère , le tableau de cette œuvre elle-même.

La réformation de Neuchàtel a eu lieu en 1530, treize ans après le commencement du mouvement religieux en Allemagne (31 octobre 1517). Cinq ans auparavant, Zurich, le premier d'entre tous les cantons, avait aboli la messe et rétabli l'Evangile (13 avril 1525). Il ne s'était écoulé que deux ans

' De Félice, p. 15.

depuis que Berne (février 1528), un an depuis que Baie avaient accompli la même œuvre. En vous faisant faire connaissance aujourd'hui avec Thomme qui fut le principal instrument de la réformation de TEglise dans notre pays, Farel, en poursuivant dès Tenfance le récit de cette vie si active et si agitée, nous nous trouverons en contact avec l'œuvre de la Réformation dans la plupart des endroits que nous venons de nommer, et nous aurons ainsi l'occasion de jeter un coup d'œil rapide sur cette œuvre hors de chez nous, aux différentes phases de son développement.

Au midi de la France , en Dauphiné, dans une contrée alpestre dont les vallons sont arrosés par les petites rivières qui, de leurs eaux écumeuses, grossissent la Durance, aflHuent du Rhône, dans le district dont les collines sont dominées par le Mont de TAiguille et le Col de Glaize, se trouvait, il y a plus de trois siècles et demi, et se trouve encore, un hameau entouré de gazons fleuris et caché a demi par les arbres qui l'entourent. Il s'appelle encore à cette heure : les Farelles * . Là se distinguait audessus des chaumières du hameau une maison de

^ Je tiens ce nom de M. Eward, ecclésiastique neuchàtelois , ancien pasteur à Saint-Laurent-du-Cros , à une lieue de ce hameau. Il ajoute qu'à vingt minutes plus au nord se trouve un second hameau appelé : les Fareaux.

plus grande apparence , le château d'un noble de campagne, une gentilhommière, comme l'on disait; où vivait une famille qui faisait partie des serviteurs les plus dévoués de la papauté. Ce fut dans cette maison, dont l'emplacement et les ruines sont encore reconnaissables aujourd'hui , que naquit , en 1489, Guillaume Farel , le Réformateur de notre pays^

Il fut élevé dans les pratiques de la dévotion romaine la plus scrupuleuse, A Tâge de sept ou huit ans, son père et sa mère le conduisirent en pèlerinage sur une montagne qui dominait la Durance, et où se trouvait un endroit nommé la Sainte-Croix, « La croix qui est en ce lieu, disait-on, est du pro- « pre bois en lequel Jésus-Christ a été crucifié, et <( le cuivre de la croix est du bassin dans lequel il <( lava les pieds de ses Apôtres. » Les crédules parents et l'enfant contemplèrent avec dévotion ces objets sacrés -, ils ouvrirent de plus grands yeux encore quand le prêtre, leur faisant remarquer un petit crucifix suspendu à la croix, leur dit : «Voyez ce petit « crucifix : Quand les diables font les grêles et les (( foudres, il se meut tellement qu'il semble se dé- (( tacher de la croix comme voulant courir contre le « diable, et il jette des étincelles de feu contre le

' Merle, t. IIl, p. 464 et 465. M. Eward me dit qu'une branche collatérale de la famille de notre Guillaume Farel existe encore dans le hameau des Farelles.

«mauvais temps. Si cela ne se faisait, il ue reste- , « rait rien sur la terre*. »

D'un naturel ardent, d'une imagination vive, d'un cœur naïf et plein de droiture , le jeune enfant se jeta de toute son âme dans cette dévotion superstitieuse. Plus tard, quand la lumière de la Parole de Dieu l'eut tiré de ces ténèbres, il ne se rappelait pas sans amertume le temps ainsi employé. « L'horreur me prend, » écrit-il dans son livre intitulé : Du vrai usage de la CroiXy « vu les heures, « les prières et les services divins que j'ai faits et (( fait faire à de semblables objets. )>

Mais lors même qu'une si malsaine nourriture était offerte à cette âme avide, une vraie piété ne s'en développait pas moins chez le jeune Farel. Les grandeurs de la création qui l'entouraient, les cimes couvertes de neiges éternelles qui dominaient son hameau, les rochers qu'il escaladait avec un indomptable courage élevaient son âme au-dessus de ses étroites superstitions vers ce Dieu qui n'habite pas dans des maisons faites de mains et qui n'a pas besoin d'être servi par les hommes^ lui qui donne la vie et la respiration à toutes choses ^ et en qui nous avons la vie, le mouvement et Vêtre,

Une ardente soif de vie et de lumière se développait ainsi dans ce jeune cœur. Farel, pressé par ces besoins d'une nature plus relevée , demanda à son

^ Merle, t. III, p. 466 et 467.

père la permission d'étudier. Celui-ci aurait préféré pour Guillaume la carrière des armes, qui, dans ce temps, était ordinairement celle des jeunes nobles *, mais il ne s'opposa pas au désir de son fils. Farel , après avoir travaillé pendant plusieurs années en Dauphiné et étudié la langue latine sons des maîtres fort ineptes, comme il le dit lui-même, partit pour la capitale, Paris, dont l'université remplissait alors le monde chrétien de son éclat*.

C'était l'an ISIO, ou peu après. Farel avait 21 k 22 ans. Ni les plaisirs de la capitale, ni même l'entrainement de l'étude, ne le détournèrent un instant de la voie d'ardente dévotion dans laquelle il s'était jeté. Dans ses pieux pèlerinages, Farel se trouvait souvent auprès d'un homme âgé d'une soixantaine d'années, et remarquable par sa dévotion. C'était ce Lelèvre dont je vous parlais tout k l'heure; il était né en 1455, a Etaples en Picardie, dans une condition fort pauvre-, mais par son génie et sa science il s'était élevé au premier rang parmi les professeurs de l'université de Paris. Sa dévotion surpassait encore, si possible, sa science. Il demeurait longuement prosterné devant les images, disant dévotement ses heures, « tellement, » dit Farel, «que jamais je n'avais vu chanteur de messe « qui avec plus grande révérence la chantât. >»

^ Merle, t. III, p. 469-471.

Un tel professeur était fait pour un tel disciple. Ils se connurent, s'aimèrent, et rien ne sépara dès lors ces deux cœurs. On les voyait ensemble orner de fleurs une statue de la Vierge et s'en aller tous deux loin du bruit de Paris pour murmurer de ferventes prières dans quelque chapelle.

Néanmoins, l'âme du jeune homme n'était pas en paix. 11 avait beau s'abreuver auprès de Lefèvre aux sources de la science, se nourrir journellement avec lui des œuvres de la dévotion la plus fervente. Son àme n'était ni désaltérée ni rassasiée. Leievre, de son côté, travaillait à un grand ouvrage. Il voulait écrire la Vie des Saints selon l'ordre où il les trouvait rangés dans le calendrier. Déjà une soixantaine de vies, deux mois entiers de ce calendrier dévot, étaient imprimés'. Mais comment faire ce travail sans être conduit à lire la Bible? Plusieurs des saints du calendrier romain n'appartiennent-ils pas k l'histoire biblique? La Bible était déjk alors beaucoup plus répandue que dans les siècles précédents. L'imprimerie était découverte-, le psautier avait été imprimé en 1457. C'est le premier livre qui ait été propagé par cet art. Puis on avait imprimé la bible latine-, la première édition date de 1462. Quand l'imprimeur Faust (ou Fust) vint la répandre k Paris, qu'il vendit l'exemplaire k 60 écus seulement, et que l'on remarqua que les exem-

' Merle, t. III, p. 480.

plaires ne s'épuisaient pas et qu'ils étaient tous semblables les uns aux autres, comme des frères jumeaux, tout Paris s'émut-, on crut à la sorcellerie ^ on prétendit que le titre en couleuil^ rouge était du propre sang du vendeur, et que celui-ci avait fait un accord avec le diable. Faust n'échappa au bûcher qu'en dévoilant son secret devant le parlement de Paris * . *'

A l'époque de la vie de Lefèvre où nous nous trouvons, la Bible était donc assez facilement accessible k tout homme qui savait le latin. Lefèvre étudia ce livre. A cette heure commença pour la France la Réformation.

Toutes les fables dont il s'était nourri jusqu'alors et dont il avait rempli l'esprit de ses jeunes disciples ne lui parurent (ce sont les expressions de Farel)que « comme du soufre propre à allumer le feu de l'idolâtrie. » Revenu des fables du bréviaire, il étudia avec ardeur les épîtres de saint Paul, sur lesquelles il publia un commentaire dès l'an 1512. iK Ce n'est pas l'homme qui se justifie par <( ses œuvres -, c'est Dieu qui le justifie par sa (( grâce ^ il ne faut pour cela que la foi de la part de <( l'homme. La justice qui vient de l'homme est (( terrestre et passagère, mais celle qui vient de <c Dieu est céleste et éternelle.» Ainsi parlait Lefèvre k ses auditeurs étonnés. Avec la parole divine,

^ Barth, Histoire ecclésiastique, p. 176/

Vœuvre divine reprenait $a place dans la conscience de l'Eglise. D'autre part, la parole et l'œuvre humaines s'éclipsaient aussi à la fois. Jamais les salles de l'université n'avaient retenti de pareilles paroles. Ce qui est aujourd'hui pain quotidien pour nos plus jeunes enfants, était alors une découverte inouïe. C'était un trésor longtemps enfoui, qu'une main heureuse venait de retrouver. La rumeur était immense sur les bancs et dans les chaires de l'université de Paris*.

Farel écoutait cet enseignement avec étonnement. La parole de Lefèvre , appuyée sur l'Ecriture qu'il lisait maintenant lui-même, le convainquait. Il était forcé de reconnaître avec lui « que <( sur terre tout était autrement en vie et doctrine « que ne porte la sainte Ecriture , et il en était « fort ésbahi*.»

Mais, d'autre part, les préjugés dont l'avait imbu son éducation, tenaient bon. «Pour vrai,» a-t-il écrit plus tard, «la papauté n'était et n'est pas tant « papale que mon cœur l'a été. Il a fallu que petit « k petit la papauté soit tombée de mon cœur-, car « par le premier ébranlement elle n'est venue bas^ »

Enfin les écailles tombèrent. La Bible vainquit. Jésus, Jésus lui-même , apparut k son âme dans toute sa beauté et comme le seul être adorable.

' Merle, t. III, p. 481. — » Sayous, Ecriv. de la Réf., p. 6. —«Merle, t. III, p. 488. Goguel, Vie de Farel, p. 2.

« Alors, dit-il, la papauté fut entièrement renver* (( sée-, je commençai k la détester comme diaboli- « que, et la Parole eut le premier lieu en mon cœur. »

La parole, Tœuyre et la personne du Seigneur furent glorifiées du même coup dans ce cœur si longtemps retenu au service de la parole, de l'œuvre et de la personne humaines. Toute sa vie fut transformée par cette glorieuse illumination : aTout (( se présente à moi sous une face nouvelle *, l'Ecri- « ture est éclairée^ les prophètes sont ouverts-, les « Apôtres jettent une grande lumière dans mon «âme. Une voix jusqu'ici inconnue, la voix de « Christ, mon berger, mon maître , mon docteur, « me parle avec puissance. Au lieu du cœur meur- <( trier d'un loup enragé, je m'en vais tranquille, c( comme un agneau, ayant le cœur entièrement « retiré du pape, et adonné à Jésus-Christ'. »

Oh ! comme il soupire alors sur les erreurs de sa vie passée ! « Que j'ai horreur de moi et de mes « fautes quand j'y pense ! Seigneur ! si je t'eusse c( prié et honoré comme j'ai mis tant plus mon cœur « à la messe et k servir ce morceau enchanté , lui <( donnant tout honneur ! )>

Ainsi saint Augustin, arrivé à la connaissance de Jésus, s'écriait autrefois avec larmes : « Je t'ai « connue trop tard , je t'ai aimée trop tard, Beauté « suprême ! * »

' Merle, t. III, p. 4S9. — * iWd., p. 489.

Trop tard ! Oui, en un sens *, car il est toujours trop tard pour aimer et servir Jésus-Christ^ mais non dans un autre sens : car Farel , comme saint Augustin, put encore consacrer de longues années au seul Maître digne d'être aimé et servi.

La lumière allumée par Lefevre se répandait dans Paris. Le clergé , l'université s'émurent. Lefèvre fut accusé d'hérésie pour un écart insignifiant de la tradition reçue. Il avait prétendu que trois femmes bibliques, identifiées par la tradition, Marie, sœur de Lazare, Marie-Madeleine, et la pécheresse qui oignit les pieds de Jésus, n'étaient pas la même personne ! Fatigué des tracasseries de ses collègues de la Sorbonne, il quitta Paris et accepta l'asile que lui offrait un ami puissant, Briçonnet, évéque de Meaux, qui ne visait à rien moins qu'a réformer son diocèse, sans rompre toutefois avec l'Eglise, et qui voulait pour cela profiter des lumières de Lefèvre. Bientôt Lefèvre fut suivi de^ Farel et de quelques autres de ses disciples qui ne pouvaient plus lutter à Paris contre les persécutions dont l'Evangile commençait à être l'objet. C'était en 1521. Farel avait une trentaine d'années. Sous l'influence de ces hommes réunis autour de Briçonnet, et dont la devise était : « La Parole de Dieu suffit » , un mouvement puissant se déclara dans le diocèse de Meaux. L'Evangile retentissait dans les chaires et dans les assemblées particulières-, il était reçu avidement par les artisans, les cardeurs de laine, les

56 DEUXIÈME GONFÉHENGE.

peigneurs et les foulons dont cette ville était peuplée. Cet évêché semblait destiné k devenir le foyer d'un incendie qui allait se propager dans la France entière -

Le clergé et l'université de Paris le comprirent. Deux ans n'étaient pas écoulés, que Briçonnet, accusé par les moines et les curés de son propre diocèse, dont il avait travaillé k réprimer les vices, fut cité k comparaître comme hérétique, et ne se sauva qu'en sacrifiant ses amis. Lefèvre fut le seul qui, en raison de la considération générale dont il jouissait, et par la protection du roi François P% put rester k Meaux. Quant aux autres, Farel, Roussel, etc., Briçonnet leur retira lui-même la permission de prêcher, et ils furent obligés de chercher du travail ailleurs. C'était en 1823. Cette première faiblesse entraîna bientôt Briçonnet k une seconde, plus grave encore. Le mouvement réformateur continuait k Meaux sans lui, malgré lui. Briçonnet fut accusé k Paris, plus violemment encore que la première fois. Ne trouvant plus k la cour l'appui dont il avait joui précédemment , il vit les flammes du bûcher prêtes k s'allumer pour lui. Son cœur faiblit. Il renia de nouveau sa foi. Dans une formule qui n'a pas été connue, il rétracta comme hérésie la vérité qui lui avait donné la paix. Lefèvre, le dernier de ses amis qui fût encore avec lui, fut aussi obligé de s'enfuir-, il se réfugia k Strasbourg , où nous le retrouverons. C'était k la fin de

1825. <c Quand même moi, votre évêque, » avait dit Briçonnet k ses ouailles dans son beau temps , et comme dans le pressentiment de sa future apostasie, « je changerais de discours et de doctrine, vous, (( gardez-vous alors de changer comme moi . » — Ce fut le moment pour les chrétiens de Meaux de se rappeler cet avis anticipé. Nous verrons plus tard avec quelle fidélité ils le mirent en pratique.

Chassé de Meaux, Farel, semblable au chasseur qui s'enhardit à attaquer le lion dans son antre, retourna d'abord k Paris et s'y éleva énergiquement contre les erreurs de Rome. Bientôt, se voyant traqué de toutes parts, il s'enfuit et s'en alla porter l'Evangile à sa famille, en Dauphiné. Là, ses trois frères sont les premiers trophées de son zèle. La ville de Gap et ses environs retentissent de l'Evangile. Farel est cité devantles tribunaux, maltraité, chassé de la ville. Le voilk parcourant les campagnes et les hameaux sur les bords de l'Isère et de la Durance, prêchant dans les maisons dispersées, dans les pâturages, n'ayant d'abri que celui qu'il trouve dans les bois et sur le bord des torrents. Mais «Dieu est mon «père,» dit-il. Le bruitdes bûchers qui déjà s'allument k Meaux et k Paris pour les partisans de l'Evangile ne l'effraie pas-, il convertit plusieurs hommes distingués qui plus tard rendirent de grands services k la Réforme. Puis, devenu l'objet de la haine et des investigations du pouvoir, et soupirant après une activité plus libre d'entraves, il prend le

parti de quitter une patrie qui n'a plus que des échafauds à offrir aui prédicateurs de l'Evangile. Suivant des routes détournées et se cachant dans les bois, il échappe, quoique avec peine, à la poursuite de ses ennemis, et arrive, au commencement de 1524y dans cette Suisse où il devait dépenser sa vie au service de Christ*.

C'est à Bâie qu'il parait d*abord. La Réformation s'y préparait par les travaux d'CEcolompade, docteur aussi attrayant par sa douceur que Farel était entraînant par son impétuosité. Œcolompade reçoit Farel en vieil ami, lui donne chez lui une modeste chambre, une table frugale, et l'introduit auprès des amis du Seigneur et de l'Evangile ^ C'était le temps où se renouvelait l'application de ces belles paroles : Ils n'étaient qu'un cœur et qu'une âme ; toutes choses étaient communes entre eux. Spirituellement aussi tout était commun entre ces hommes de Dieu. Farel fortifiait le doux CEcolampade^ celui-ci modérait le zèle souvent trop impétueux de son ami. Ils s'engageaient mutuellement a s'étudier à l'humilité et à la douceur dans leurs conversations particulières. Ils firent même un pacte dans ce noble but. Puis tous deux soutinrent ensemble publiquement des thèses rédigées par Farel, dont la première était un hommage à la Parole de Dieu, comme règle unique et infaillible de la foi et de la

' Merle, t. III, p. 567 et suiv. — » Ibid. p. 579.

LE RÉPORMATEUR. 59

vie chrétiennes-, la dernière, un hommage k la personne de Jésus luinnême : <i Jésus-Christ est notre « étoile polaire et le seul astre que nous devions (( suivre. » Ou disait k Baie , après avoir entendu cette discussion (ou plutôt cette prédication ^ car il n'y eut pas de discussion , aucun des adversaires n'ayant osé prendre la parole , malgré les sommations réitérées de Farel) : «Le docteur français estas- « sez fort pour perdre k lui seul toute la Sorbonne' .)>

A cette époque, la Réformation se répandait déjà avec puissance dans toute TAllemagne. Le Montbéliard, soumis au duc de Wurtemberg, qui était partisan déclaré de la rénovation religieuse , réclamait un homme pour travailler k cette œuvre. Accablé par des malheurs terribles, le jeune duc s'était réfugié dans ce comté, la seule de ses possessions qui lui restât '.

Œcolampade engage Farel k s'y rendre. Il le consacre k ce ministère nouveau par l'invocation du nom de Dieu, et lui donne au départ ce conseil de père : (( Autant tu es enclin k la violence , autant « tu dois t'exercer k la douceur et briser, par la a modestie de la colombe, le cœur élevé du lion. « Les hommes veulent être conduits, non traînés*.»

Farel sut pendant quelques temps se conformer k cet avertissement affectueux.Yoici le grand moyen

* Merle, t. III, p. 584 et suiv. — *Ibid. p. 589 — • Sayous, Ecriv. de la Réf., p. 16.

d'évangélisation qu'il employa. Le Nouveau-Testament avait été traduit k Meaux, en français, par Lefèvre, pendant qu'il était chez Briçonnet, et avait été publié, les évangiles, le IS octobre 1822, et les autres livres , quelques semaines plus tard -^ le tout avait paru en un volume en 1524, a Meaux, chez Collin. Farel se mit k répandre le Nouveau-Testament dans le Montbéliard, avec d'autres livres religieux , tels que la traduction de l'explication de l'Oraison dominicale par Luther : « 4 deniers de Bâle «l'exemplaire,» écrivait l'imprimeur Vaugris, de Bàle, k Farel, en lui envoyant les caisses qui renfermaient ces livres si nouveaux pour ce temps, « ou «en gros, les 200 exemplaires, k 2 florins.» On le voit, c'était déjk une société biblique et de livres religieux. Les presses de Vaugris, k Bâle, étaient constamment occupées k l'impression de ces livres français. On les faisait parvenir k Farel, qui, du Montbéliard, les introduisait en France avec une incessante activité*.

La mission de Farel dans le Montbéliard prospérait donc, pour la France du moins. Mais les moines s'irritaient; le peuple hésitait, quand, par un excès de zèle, Farel lui-même compromit tout. Vers la fin de février, jour de la fête de Saint- Antoine, Farel marchait le long de la petite rivière qui traverse la ville , au pied du rocher élevé sur

^ Merle, t. 111, p. 606 et suiv.

lequel est bàlie la citadelle , quand sur le pont il rencontre une procession qui chantait*, deux prêtres en tête portaient l'image du saint. Son cœur bouillonne. Il ne se possède plus. Le cœur élevé du lion l'emporte en ce moment sur la modestie de la colombe. Il saisit des mains des prêtres la châsse qui renfermait le saint et la jette du pont dans la rivière, en criant au peuple : « Pauvres idolâtres, ne <( laisserez-vous jamais votre idolâtrie ?)» Il allait périr victime de sa hardiesse et suivre dans le torrent le saint qu'il avait osé y précipiter, quand le bruit se répand dans la foule qu'un gouffre vient de s'ouvrir dans la rivière et d'engloutir l'image sacrée. Une terreur panique dispersa la procession, et Farel put mettre ses jours en sûreté * .

Peu après, en août 1525, Farel dut quitter le Montbéliard, où, malgré la protection du duc, il ne pouvait plus prêcher qu'en secret, tant était grande l'animosité des populations attachées au catholicisme. Mais la semence qu'il y avait répandue ne quitta point avec lui ce pays.

Farel se rendit k Strasbourg , où la Réformalion était déjk fondée par les travaux de plusieurs hommes célèbres, Bucer, Capiton et d'autres, et où elle se répandait avec une grande force. Cette ville était libre et n'appartenait pas encore à la France. Â peine y était-il arrivé, qu'il y goûta l'une des plus

^ Goguel, Vie de Farel, p. 12.

grandes douceurs qui pût lui être réservée, celle de voir arriver son vieil ami Lefèvre, dont la persécution l'avait séparé depuis trois ans, et qui venait de quitter Meaux après la chute de Briçonnet. Avec quelle joie le jeune missionnaire serra la main de son vieil ami ! Ils demeuraient tous deux , avec d'autres exilés français, dans la maison de Capiton, pasteur de l'église de Strasbourg. Car k cette époque les maisons de Capiton, d'Œcolampade, de Zwingle, de Luther, étaient comme des hôtelleries, ouvertes k tous les défenseurs de la vérité. Us communiaient avec tous les frères k la Cène du Seigneur administrée conformément k l'institution de Jésus -Christ. Ils recevaient les marques les plus touchantes de respect et d'amour au sein de cette église nouvellement formée. Toute la ville , jusqu'aux enfants , saluaient avec vénération le vieux docteur français, le vétéran de la Réforme, lorsque, appuyé sur le bras de son jeune ami, il se rendait aux enseignements des illustres docteurs strasbourgeois. Farel rappelait alors k son maître ce que celui-ci lui avait dit autrefois k Paris : <( Guillaume, Dieu renouvellera le monde et tu le « verras. » Et le pieux vieillard, les yeux mouillés de larmes de joie, répoqdait : « Oui , Dieu renou- « velle le monde ! mon fils, continue k prêcher « avec courage le saint Evangile de Jésus-Christ * . »

' Merle, t. III, p. 638 et sulv.

Cependant Farel ne pouvait rester oisif. On prétend que pendant son séjour a Strasbourg, il jeta dans cette ville les fondements de TËglise française réformée qui y subsiste encore à cette heure * .

Mais ce travail sans difficulté, sans danger, n'était pas ce qui convenait k un ouvrier de la trempe de Farel. Son œil d'aigle cherchait quelque proie plus difficile k ravir.

La France lui était fermée. L'Allemagne n'avait pas besoin de lui . La Réformation dirigée par Luther, Mélanchton et tant d'autres, y faisait glorieusement son chemin. D'ailleurs la connaissance de la langue lui manquait. La Suisse devait se présenter d'ellemême k sa pensée. Zurich venait d'abolir la messe. Berne était sur le point de suivre cet exemple. Bâie se débattait encore entre ses boui^eois qui demandaient k grands cris la Réforme, et le clergé, appuyé par l'université, qui résistait k tout. Mais ladiffé* rence de la langue était pour Farel un obstacle k une mission dans ces contrées. Lucerne et les petits cantons s'étaient déjk déclarés ennemis irréconciliables de la Réforme. Une tentative sur ce point était donc plus impossible encore. Restait la Suisse française on romande, comprenant les pays de Neuchâtel, Vaud et Genève , et de plus, le Jura bernois, une partie de Fribourg et le Bas-Valais. Dans cette partie de la Suisse on parle la même

^ Cartulaire neuchdtelois manuscrit.

langue qu'en France. Celte contrée, en effet, ne fut pas envahie autrefois, comme la Suisse orientale, par le peuple grossier et cruel des AUemans -, elle tomba sous le joug des tribus plus douces et civilisées des Bourguignons qui, loin d'imposer leur langue germaine aux peuples conquis , adoptèrent plutôt celle des vaincus. Au temps de la Réforma-' tion , la Suisse française était Tune des plus solides forteresses du papisme en Europe. Quatre évéques, celui de Bâle, celui de Lausanne, au diocèse duquel appartenait notre pays, celui de Genève et celui de Sion, maintenaient k main-forte cette petite contrée sous le joug papal. Au Val-de- Tavannes, k Neuchâtel, k Lausanne, a Genève, des chapitres de chanoines, formés des hommes les plus instruits et occupant, chez nous du moins, de hautes places dans l'Etat, appuyaient l'évêque. Le bon Guillaume remplissait le cœur du peuple neuchâtelois de ses miracles passés et présents et était plus Dieu k Neuchâtel que Dieu lui-même.

Tel était chez nous l'état des choses, quand un autre Guillaume, inconnu jusqu'alors k Neuchâtel, vint faire oublier l'ancien etrenverser dans notre pays l'édifice papar. Guillaume Farel quitta Strasbourg en 1526. Il était k pied, accompagné d'un seul ami dont le nom nous est inconnu. Le premier soir de leur voyage, ils s'égarent. Des torrents d'eau tombent

^ Chroniqueur y p. 78 et 79.

du ciel. La nuit survient. Désespérant de trouver leur chemin, ils s'assiren^ au milieu de la route. « Ah ! dit Farel dans une lettre k ses amis de Stras - (( bourg, Dieu en me montrant ainsi mon impuis- « sance dans les petites choses, a voulu m'apprendre « mon incapacité dans les plus grandes sans Jésus- « Christ. » — Mais bientôt, fortifiés par la prière, les deux amis se relèvent, s'engagent dans un marais, nagent k travers les eaux, traversent des vignes, des champs, des forêts, et n'arrivent a leur but que mouillés jusqu'aux os et couverts de boue. Cette nuit, qu'il n'oublia jamais, servit k briser sa force propre, mais en même tempskiui communiquer une nouvelle vertu d'en haut*.

Ce fut, k ce qu'il paraît, k cette époque qu'il fil sa première apparition k Neuchâtel. Habillé en prêtre, il essaya d'y prêcher. Mais reconnu au moment où il allait monter en chaire, il fut expulsé de la ville. Ainsi raconte Ruchat*.

Farel se rend k Berne pour s'entendre avec le pasteur Haller, qui était dans cette ville le principal promoteur de la Réformation. Celui-ci lui conseille d'aller s'établir k Aigle ^ ce bailliage, ainsi que tout le canton de Vaud , était alors soumis aux Bernois. L'usage de la langue française et la domination de Berne semblaient en effet désigner cette contrée, plutôt que toute autre dans la Suisse romande,

' Merle, (. IV, p. 397. — « L. III, p. 391.

à ractivité de Farel. C'était comme le côté faibfe de la forteresse. Ce fi^t par là que Farel commença l'attaque. Sous le nom de Maître Ursin, (nom qui rappelait sans doute à mot couvert le patronage de messeigneurs de Berne) et sous l'apparence d'un maître d'école, il s'établit à Aigle dans l'hiver de 1526-27. Le jour il enseigne à lire aux enfants pauvres -, le soir, quittant ses abécédaires, il se plonge dans les Ecritures grecques et hébraïques, et médite les écrits de Luther et de Zwingle. Mais bientôt ce ne sont plus seulement les enfants, ce sont les pères de famille qui se réunissent pour entendre les leçons de maître Ursin. Il leur explique l'Ecriture-, à cette lumière c'en est bientôt fait dans ces cœurs du purgatoire et de l'invocation des saints. Un troupeau évangélique se forme autour du maître d'école. Le Conseil de Berne, apprenant ces succès, lui fait parvenir en mars 1527 des lettres-patentes par lesquelles il le nomme pasteur k Aigle, chargé d'expliquer les Ecritures au peuple de la contrée.

Et voici qu'un jour le maître d'école, quittant sa classe : «Je suis Guillaume Farel,» dit-il. Puis il monte en chaire et prêche ouvertement Jésus-Christ au peuple stupéfait. Au premier moment, les prêtres et les magistrats du lieu restent interdits. Puis ils se ravisent^ et, entraînant dans leur parti le bailli, Jacques de Rovéréa, ils défendent à Farel de continuer ses prédications. Les Conseils de Berne,

apprenant cette résistance, font afficher aux portes de toutes les églises du bailliage une ordonnance en faveur de Farel. C'est le signal d'une révolte. « A bas Farel ! A bas messieurs de Berne ! » s'écrie-t-on dans toute la contrée. Un moment Farel et ses adhérents sont en péril. Enfin le Réformateur doit quitter la place et abandonner pour un temps cette contrée, non sans avoir reconnu que l'appui du pouvoir civil, en affaire religieuse, est souvent, pour celui qui s'y confie, une faiblesse plutôt qu'une force ' .

Peut-être était-ce sous le poids de cette expérience douloureuse que, le 10 mai 1527, Farel écrivait dans une lettre encore aujourd'hui conservée au milieu de nous : « Une charité fervente, voila le « bélier puissant avec lequel nous pouvons abattre « les orgueilleuses murailles de la papauté".»

Après une tentative infructueuse à Lausanne, Farel ne tarda pas k revenir a Aigle. Une lutte publique qu'il soutint la avec un moine mendiant qui l'avait injurié, lutte qui est racontée en détail dans les chroniques du temps et qui tourna k la honte du défenseur de la papauté, fit faire un grand pas a la cause de la Réforme'.

Enfin, selon l'usage du temps, on procéda k une

' Ruchat, L. III, p. 489. Merle, t. IV, p. 399 — » Merle?, t. IV, p. 411. — • Ibid., t. IV, p. 40i. — Chroniqtteur, p. 75-77.

votation géuérale dans tout le bailliage sur la question religieuse. Des quatre districts, trois, ceux d'Aigle, deBex et d*011on, se déclarèrent pour Tabolition de la messe. Aux Ormonts, la majorité fut pour le maintien du catholicisme*.

Malgré la votation qui assignait le district d'OIlon à la Réforme , Farel courut un grand danger dans les montagnes de cette contrée. Les paysans ne voulaient pas permettre qu'il vînt consommer chez eux Toeuvre commencée. D'un autre côté, ils craignaient de s'attirer l'animadversion des Bernois, s'ils maltraitaient le Réformateur. Ils lâchèrent donc sur lui leurs femmes armées de battoirs de blanchisseuses. Farel n'échappa qu'avec peine à leur furie et à leurs coups. Son compagnon, Claude de Gloutinis, ayant essayé de prêcher dans le temple des Ormonts , on sonna tout k coup les cloches à pleine volée. C'était la un genre d'éloquence contre lequel les réformateurs se trouvaient sans armes*. La réformation totale de la contrée ne fut accomplie qu'un peu plus tard.

Farel n'attendit pas ce résultat pour tenter l'assaut sur un nouveau point. L'étendard de l'Evangile flottait à Aigle. Il vint le planter à Morat. Les districts d'Orbe, Grandson et Morat étaient alors propriété commune de Berne et de Fribourg. Lorsque le bailli était Fribourgeois, Berne envoyait

^ Chroniqueur, p. 65. — * Merle, t. IV, p. 409.

les ordres; lorsque le bailli était Bernois, les ordres partaient de Fribourg. Sous la protection bernoise Farel prêche à Morat, et les partisans de la Réforme ne tardent pas k y paraître assez nombreux pour que l'on puisse procéder à une votation . C'était trop tôt. La majorité fut pour le maintien de la messe. Farel abandonna pour un temps ce champ de travail et retourna à Lausanne. Nouvel essai de prédication, mais aussi infructueux que les précédents. Les bons Lausannois aiment le plaisir. Sans doute ils s'indignent des orgies de leurs prêtres -, mais quand ils rencontrent la figure austère du Réformateur, ils s'effrayent bien davantage-, et, tout compté, ils préfèrent encore la face réjouie de leurs chanoines*.

De Lausanne, Farel se rendit k Berne pour y assister k la discussion solennelle qui décida de l'introduction de la Réformation dans ce canton. Elle dura du 7 au 25 janvier 1S28. 350 ecclésiastiques suisses et étrangers y assistaient -, une foule de laïques de tous rangs y étaient accourus : 4 présidents maintenaient l'ordre dans la discussion *, 4 secrétaires tenaient le protocole*. Toutes les questions en litige entre le papisme et la Réforme furent discutées à fond et avec une entière liberté pendant ces dix-huit jours. La science biblique et l'élo-

^ Merle, t. IV, p. 475.— » Andrié, JîMlé de la Réf., p. 290.

quence puissante de Zwingle, venu de Zurich, de Haller de Berne, et des autres théologiens protestants, au nombre desquels se trouvait Farel, firent pencher la balance du côté de la Réforme. L'Evangile l'emporta dans le canton de Berne sur les traditions humaines.

Après ce grand et solennel triomphe de la cause évangélique, Farel revint à Morat. Cette fois la vérité y fit de rapides progrès. De Payerne, d'Avenches et des contrées circonvoisines on accourait pour Ten tendre. Aux jours de fête on disait gaiement dans les campagnes : « Allons a Morat entendre les prêcheurs. » Chemin faisant, la bande folâtre s'exhortait k ne pas se laisser prendre au moins dans les filets de l'hérésie. Le soir, en retournant dans ses demeures, elle ne plaisantait plus : on revenait sérieux. Une grande question, celle du salut, préoccupait les esprits. On discutait avec vivacité sur ce que l'on avait entendu, et parmi ces troupes, le matin si rieuses, se comptaient maintenant en grand nombre les candidats de la foi. Farel vit que le feu était allumé et qu'il pétillait déjà dans les gerbes. Cela lui suffit pour le moment. Il partit. Une nouvelle conquête occupait déjà les pensées de cet homme infatigable. Par deik la sommité du Yully, son œil avait contemplé les cimes bleuâtres de notre Jura, et son cœur brûlait de tenter cette nouvelle conquête. Encore une fois il court k Aigle pour y travailler k la consom-

mation de la Réformation. Il revient k Morat, s'en va prêcher k Bienne et dans les environs^ visite pour la première fois la Neuveville, alors dépendante de révêque de Baie, prince de Porrentruy*. Celui-ci porte plainte k Berne contre Farel, qui ose venir prêcher dans son diocèse. Farel est obligé de quitter la Neuveville , et c'est en décembre 1529 qu'il met enfin le pied sur le sol neuchâtelois. Il n'ignore pas quelle lutte l'attend sur ce nouveau champ de bataille. Mais que lui importe? «Dieu est mon Père ! » Dès longtemps voilk sa devise.

On a appelé Farel « le premier et le plus grand « missionnaire de la réformation française*.» L'esquisse rapide que nous venons de tracer des travaux de cet homme de Dieu jusqu'au jour de son arrivée au milieu de nous, ne suffit-elle pas déjk pour justifier ce titre? Sans doute, k voir ses allures impétueuses, on serait parfois tenté de se demander s'il ne confond pas la fougue avec le zèle, et de craindre que l'impatience de la chair ne domine chez lui l'impulsion de FEsprit.

Un pareil soupçon sur le caractère de Farel et de son activité n'est possible qu'k la condition d'ignorer le zèle catholique de son enfance et de sa jeunesse, et les luttes violentes k travers lesquelles il était parvenu k la possession de la vérité évangélique, et l'illumination bienheureuse qui avait dé-

^Ruchat,t. III.p. 18.— *SdLyo\xs,Ecriv,delaRéf.,^.3.

cidé de sa conversion, et le changement radical qui s'était opéré chez lui à cette époque de sa vie. Lorsqu'on a, comme nous venons de le faire, suivi Farel du hameafu des Farelles k l'université de Paris, et de ses études k Paris k son arrivée k Neuchâtel, on sent bien que le feu qui l'anime est tout autre chose qu'un esprit d'opposition charnelle. L'on comprend que le mobile de cette puissante et incessante activité est celui-lk même qu'exprimaient les apôtres quand ils se justifiaient devant le sanhédrin en disant : Notis ne pouvons pas ne pas témoigner des choses que nous avons entendues et vues. On a dit de Farel a qu'un mot impie l'émou- « vait plus qu'un coup d'épée*. » Le coup d'épée ne s'adressait qu'k sa personne \ le mot impie attentait k l'honneur de Dieu. Il s'inquiétait k peine du premier^ mais il foudroyait le second. Entendre le nom de Jésus blasphémé, ou voir seulement sa glorieuse figure éclipsée par les images de Marie et des saints, lui faisait le même effet qu'k un fils respectueux l'ouïe d'une insulte k la personne de son père et de sa mère. Gloire k Dieu, k Dieu seul ! Ce fut bien Ik l'âme de sa dévorante activité.

A ce premier sentiment s'en joignait un second : Farel , tout en étant avant tout l'homme de Dieu, était aussi l'homme du pauvre peuple. C'est un trait qui lui est c(mimun avec le grand Réformateur de

^ Sayous, p. 22.

rAllemagne, Luther. Voir le peuple retenu dans la superstition et dégradé par la religion qui devait l'éclairer et l'ennoblir, était pour lui un spectacle non moins intolérable que celui du nom de Dieu déshonoré.

Sans doute il a pu arriver que, comme à Montbéliard par exemple, la fougue de la chair ait fait irruption parfois dans son activité d'évangéliste. Farel n'était pas plus saint que l'Âpôtre qui s'attira de la pan de Jésus cette réprimande : Pierre, remets ton épée dans le fourreau. Le Maître seul a été sans tache. En lui seul une douceur accomplie se trouve unie a la plus indomptable fermeté et au zèle le plus ardent. Mais heureux le serviteur de Christ dont on peut dire qu'au milieu de tous ses défauts, la devise de sa vie fut néanmoins : Le zèle de ta. maison m'a décoré. Tel fut Farel ! Dieu veuille faire reposer toujours le manteau de cet Elie sur les épaules de quelqu'un de ses successeurs au milieu de nous !

La prudence de Lefèvre ne fera jamais défaut k l'Eglise neuchâteloise-, mais le zèle de Farel....?

La folie de Dieu est plus sag-o que les hommes ; et la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes. Considérez, frères, votre vocation. Il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles ; mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages, et les choses faibles du monde pour confondre les fortes , et les choses basses du monde, et même les méprisées, et celles qui ne sont point pour anéantir celles qui sont, afin qu'aucun homme ne se glorifie devant Lui. Car cVst par Lui que vous cIcîr en Jésus-Christ, lequel nous a été fait de la part de Dieu Sagesse, Justice, Sanctification et Ucdemption. i Cor. I, 25-30.

Adversaires naturels de Farel à Nenchâtel. — Alliés préparés par la Providence. — Débarquement à Serriëres en 1529. — Prédication au cimetière. — Entrée à Neuchâtel. — Prédication à la Croiz-du- Harohé. — Effet de ce premier séjour à Neuchàtel. — Course à Aigle et Horat. — Réformation du Vully et du Yal-de-Tavannes . — NeuveviUe.' — Second séjour de Farel à Nenchâtel en 1530. — Procès avec les chanoines. — Première prédication à l'hôpital. — Discussion reftiséepar les chanoines. — Les journées des 22 et 23 octobre. — Jugement sur ces événements.

On a dit que la grandeur des hommes illustres consistait surtout u à avoir beaucoup éprouvé et « beaucoup compris, et à résumer ainsi plusieurs

« vies en une seule.» L'on a ajouté avec non moins de sens que « lorsque Theure sonne dans la vie ce d'un peuple où le cœur de toute la nation vient à « battre comme celui d'un seul homme et où le c( sang , plus abondant et circulant avec plus de « force, s'en va ranimer jusqu'aux parties les plus (( engourdies du corps social, un grand jour a lui « dans l'histoire de ce peuple*.» A ce compte là Farel fut un grand homme, car peu de sçrviteurs de Dieu ont concentré dans l'espace de leur courte vie tant d'expériences et d'expériences aussi variées. Et le jour de l'arrivée de Farel sur le sol neuchâtelois fut un grand jour, car jamais dans noire histoire on ne vit un homme réussir, comme celui-ci, a évoquer toutes les forces vives du peuple neuchâtelois, à les attirer ^à lui et a les mettre au service d'un grand et commun but. Et ce but, ce n'était pas seulement un intérêt terrestre et passager-, c'était l'objet suprême de l'existence humaine, le service de Dieu !

L'œuvre de Farel à Neuchâtel devait rencontrer de puissants ennemis. Tous les pouvoirs de l'Etat et de l'Eglise a cette époque en étaient les adversaires naturels. Nous avions alors pour souverain une princesse, Française par alliance, Jeanne de Hochberg, héritière de l'antique maison des comtes de Neuchâtel, qui avait épousé le duc d'Orléans-

^ Chroniquev/Tj p. 1.

Longueville. C'était l'époque de ces furieuses guerres d'Italie, dans lesqyelles coula tant de sang helvétique. Les Suisses avaient pris parti contre le roi de France, Louis XIL Le mari de la comtesse, au contraire, se trouvait partout en Italie à la tête des Français*. Les Suisses, pour l'en [punir lui et sa femme, avaient mis la main sur notre pays , et les douze cantons avaient fait administrer Neuchâtel pendant 17 ans (de 1512 k 1529) par des baillis, qu'ils envoyaient k tour de rôle. Peut-être cette administration des cantons ne se fût-elle pas montrée hostile k la Réforme. Mais elle venait précisément de cesser au moment où Farel mit le pied sur notre sol. En août 1529 le pays fut rendu a sa souveraine. La comtesse Jeanne, femme de cour, vaine, prodigue, toujours endettée, qui semblait ne se soucier de son pays que comme d'une ferme dont elle dépensait les revenus au sein des grandeurs de Paris , ne vint point s'établir au milieu de son peuple* . Elle nomma pour administrer le pays un seigneur bernois, Georges de Rive, sieur de Prangins. Elle lui adjoignit un conseil privé de neuf personnes. Les trois premiers sièges dans ce corps, représentant du souverain, étaient occupés par trois chanoineg, parmi lesquels se trouvait le propre frère de la comtesse, Olivier de Hochberg. Il était aisé de prévoir qu'un pouvoir ainsi composé employerait

^ Chroniqueur, p. 73. — * Ibid, p. 72.

tout ce que l'autorité suprême d'un pays possède de force et de ressources pour eçipêcher la Réforme que projetait Farel.

Ces mêmes ordres religieux qui, par le moyen des chanoines, jouaient alors un rôle si prépondérant dans l'administration politique du pays, semblaient également maîtres absolus du terrain dans le domaine ecclésiastique. Outre le riche et tout puissant collège des chanoines deNeuchâtel, dont nous avons déjà parlé, il y avait dans le pays beaucoup d'autres communautés religieuses influentes et richement dotées. A l'orient et au nord de la ville, c'étaient les moines de l'abbaye de Fontaine-André et ceux de Fontaine, au Val-de-Ruz, qui ne formaient qu'une même corporation. A l'occident, les prieurés de Corcelles et du Vautravers, et l'abbaye de Bevaix. Ces institutions, dont la fondation était due assurément à une intention pieuse, s'étaient changées en autant de forteresses par le moyen desquelles le papisme, et à sa suite la superstition et la corruption des mœurs, dominaient tout le pays.

A tout cela qu'avait à opposer Farel? Une seule arme : le glaive de la vérité, manié par la main de la prière. C'est ainsi que saint Paul entrait autrefois dans les villes de l'empire romain, simple ouvrier, sans apparence, sans appui. Et bientôt les forteresses et les hauteurs tombaient devant sa parole, et les pensées rendues captives se soumettaient a la Croix.

Là Réformation dans la ville. 81

Cependant, de même qu'au temps de saint Paul, Dieu avait préparé les cœurs k accueillir la Bonne- Nouvelle qull voulait leur faire annoncer par son Apôtre , de même, au temps fixé pour notre Réformation, Dieu avait eu soin de préparer k Farel des alliés dans notre ville et dans notre pays. Quand Dieu veut travailler en grand , il ne manque pas de préparer l'œuvre qu'il va faire, et voilà pourquoi, au moment donné, les plus faibles moyens lui suffisent pour opérer.

Un premier allié naturel que Farél devait rencontrer dès qu'il mettrait le pied chez nous, c'était le caractère neuchâtelois lui-même. Le Neuchâtelois n'a pas l'imagination poétique et le sentiment délicat du Vaudois, sans doute -, mais il a peut-être mieux que cela. Il a dans le caractère quelque chose de foncièrement moral, de religieux même. Il n'est pas méditatif, calculateur k longue portée, et pratiquement habile, comme le Bernois; mais il a l'intelligence plus facile, l'esprit plus prompt k saisir une idée nouvelle. Ni le bon sens, ni le sens du bon, ces deux frères jumeaux, ne nous font défaut. Un homme qui a aimé sa patrie comme peu d'autres, que la Suisse elle-même s'honore de compter au nombre des magistrats les plus illustres qu'elle ait possédés dans ses Conseils, dont la noble figure, la pose antique et la tête blanchie sont encore devant les yeux de nous tous, a écrit sur le caractère neuchâtelois les lift

gnes suivantes, que je ne crois pas superflu de rappeler ici :

« Au pied du Jura, il faut que le vigneron en- « durci au travail et k la chaleur, remue et reporte « sans cesse la terre qui nourrit les ceps. Dans les « vallées moyennes, Tactive économie du laboureur «est la condition du bien-être de sa famille-, et « dans les hautes vallées où végète , comme dans « sa terre natale, le bouleau nain de la Laponie, et « dont la plus élevée semble, par sa température « extraordinaire, toucher k la zone glaciale, le mon- (( tagnard ne recueille guère sur son héritage que « la nourriture d'hiver des troupeaux qui broutent « rherbe pendant Tété sur les cimes du Jura. Es- « saie-t-il d'ouvrir et d'ensemencer un vieux pré, « la gelée d'une nuit froide, au mois d'août, vient « souvent détruire sa récolte, et ôter a une pauvre « famille l'espérance de se nourrir d'un grossier « pain d'orge, fruit de son labeur.

« Cependant le vigneron de race , que le temps « présent n'a pas amolli, se plaît sur ces collines « où il a vu, dès son enfance, se lever et se coucher « le soleil. Suspendant parfois son travail, les mains « croisées sur sa bêche, et relevant la tête, il porte « ses regards sur un immense horizon*, il se repose « et ranime son courage en admirant la nature. « Cette vigne qui l'a courbé, raidi et usé avant le « temps , il l'aime , et ne peut s'en séparer. Six « jours de la semaine, il y a fatigué ses bras vigou-

« reux, et le dimanche , c'est Ik qu'il promène ses « pas*, il s'y réjouit en voyant dans ses fruits crois- « sants la bénédiction de Dieu. Vieux et cassé, il « s'y rend néanmoins chaque matin. Les soins va- « ries et intelligents qu'exige incessamment la cul- « ture de cet arbuste noble entre tous et que le « poète romain appelait sacré , sont encore la ré- « création du vigneron dans son dernier âge. Appuyé « sur son bâton, le corps presque parallèle au sol, « il se traine auprès de ses vieux ceps qu'il a élevés « et façonnés, et qu'il connaît comme ses enfants -, « il les coucbe encore dans la fosse pour leur faire « commencer une nouvelle vie , et en parlant de « celle où il va lui-même descendre : « La vigne^ « dit-il, c'est comme le train du monde. Ici c'est « fini pour moi, mais il y a autre chose là-haut. » « Vivant pendant six mois de l'année au milieu « des neiges, le montagnard neuchâteioisest devenu « industrieux par nécessité. Toujours assis et tou- « jours travaillant, il ne songe qu'a accélérer, divine ser et multiplier le travail. Vif et ingénieux, il « poursuit toute espèce de perfectionnements et «d'inventions. Actif et entreprenant, il cherche « sans cesse des marchés nouveaux et plus loin- «tains pour les produits délicats et précieux de son « industrie, ouvrages d'un art admirable, et où sou- « vent, à son insu, une haute science a dirigé sa « main. Dans le monde entier ses montres indice quent les heures du jour et de la nuit, et donnent

84 thoisième conférence.

« la mesure du temps. Lui-même aussi va visiter « les deux Indes, et former des établissements à la « Gochinchine et k Mexico. Mais quand la fortune « a couronné ses efforts, il revient vivre et mourir (( dans la vallée du Jura qui Ta vu naître. Dans « nos froides régions , disent ces hommes gais et «amis des plaisirs, il ne croit que de Therbe et « des sapins. Nous ne les abandonnerons pas tou- « tefois, parce que Ik est notre patrie. Mais nous « y élèverons de superbes demeures , nous y fe- « rons arriver tout ce que la terre produit de «meilleur sous un ciel plus favorisé, toutes les « recherches et les divertissements des grandes « villes.

« Malgré cette diversité de physionomies locales, (( plusieurs traits saillants et qui sont communs aux (( Neuchâtelois de toutes les régions du pays, les u caractérisent comme un même peuple. Ils ont « tous respiré l'air pur et vif du Jura, et leur esprit « est ouvert k Tintelligence de toutes choses. Fa- « ciles k persuader par la raison revêtue de formes « bienveillantes, ils ne supportent pas la moindre (c injustice-, ils s'irritent d'une simple parole déce- « lant le mépris. Quoiqu'ils sachent discerner et « goûter ce qui est bon dans les choses nouvelles, (( ils tiennent fortement k leurs coutumes et k leurs « traditions anciennes. On voit qu'ils vivent depuis « vingt générations au sein d'une liberté vraie, dont « ils possèdent en repos et avec plénitude la réalité,

« tandis que tant de peuples se fatiguent à en pour- «i suivre le fantôme * »

Ce caractère neuchâlelois, apte, par sa droiture naturelle et son intelligence ouverte , à saisir la vérité, prêt, par son indépendance un peu tumultueuse, à secouer les erreurs et les abus une Cois reconnus, tel fut le premier allié préparé à Farel au milieu de nous-, et vous le verrez, cet allié ne lui fit pas défaut.

Le second, ce fut le secours de l'Etat de Berne, ce puissant voisin dont l'influence n'a jamais cessé de se faire sentir dans notre histoire.

Dès Fan 1406, la ville de Neuchâtel avait conclu avec celle de Berne un traité de combourgeoisie. La ville suivait en cela l'exemple qui lui avait été donné un siècle auparavant, en 1307, par le souverain lui-même, le comte Rollin, qui, dès cette époque, avait jugé bon de se faire recevoir bourgeois de Berne, pour s'assurer l'amitié de cette puissante république.

Berne se trouvait ainsi tout a la fois combourgeoise et du comte de Neuchâtel et de ses sujets, et appelée dès lors tout naturellement a jouer le rôle d'arbitre, si quelque différend éclatait entre eux. Or rappelons-nous que dès le printemps de l'année 15^, à la suite de la grande dispute du 7-25 janvier, Berne avait embrassé la Réformation. C'était

* F. deChambrier, Hist. de Neuch., p. 2-5.

5b TROISIEME CONFERENCE.

(loDC dans ud sens favorable a la prédication de Farel qu'on pouvait s'attendre k voir Berne déployer son influence dans la grande lutte religieuse qui se préparait. En outre, la messe étant désormais abolie et le culte évangélique célébré dans tout le canton de Berne jusqu'aux frontières mêmes de notre pays , l'influence de ce changement profond devait naturellement se faire sentir de ce côté de la Thielle. Enfin les rapports politiques qui unissaient les deux pays amenaient assez fréquemment, dans l'état de trouble où l'on vivait alors, des expéditions militaires communes. Lorsque Berne levait des troupes, Neuchâtel, en vertu de ses traités d'alliance, lui fournissait un contingent. C'était une fête pour nos jeunes gens-, chacun garnissait son havresac si bien qu'il pouvait -, on chargeait un char de quelques tonneaux de vin, et Ton courait se joindre à l'armée bernoise pour aller chercher ce qui manquait, chez l'ennemi. C'est ainsi que nos soldats venaient de faire récemment deux expéditions avec leurs alliés, les Bernois, l'une contre les montagnards de l'Oberland, qui, avec l'aide des petits cantons, avaient fait une tentative armée pour restaurer le catholicisme^ l'autre, pour la défense de Genève contre le duc de Savoie. Cent-cinquante jeunes militaires, d'après Boyve, avaient été envoyés de Neuchâtel à cette dernière guerre. Ils s'étaient trouvés dans les camps en contact incessant avec les soldats bernois, tout dévoués k la Ré-

forme. Ils avaient vu comment ceux-ci, pressés par le froid , avaient pris les images du couvent des Dominicains de Genève , en avaient allumé un bon feu, et avaient dit en se chauffant : « Ces idoles (i sont pourtant bonnes k faire du feu en hiver.» Us étaient revenus dans leurs foyers tout disposés k accueillir la Réforme et remplis de dégoût pour les superstitions romaines , et leurs récits, au sein de leurs familles, n'avaient pas peu contribué à y fortifier ces mêmes sentiments, déjà excités k Neuchâtel parla récente apparition du moine Samson.

Telle était la disposition des esprits dans la capitale au moment où Farel débarqua dans notre pays. On voit que s'il y rencontrait de puissants adversaires, il pouvait compter d'y trouver aussi de hardis alliés.

C'était au mois de décembre 1529. Un bateau, parti de la rive opposée du lac, cinglait vers celle que nous habitons. Sur ce bateau se trouvait un Français de chétive apparence, de figure commune, petit de taille, au teint pâle et brûlé du soleil, portant quelques touffes de barbe rousse et mal peignée. Mais cet homme sans apparence avait un œil de feu et une bouche puissante. Il venait au nom de Jésus, son Seigneur, prendre possession de la terre de Neuchâtel. C'était Farel*. Le bateau passa

^ Merle, t. IV, p. 477. Chroniquewr, p. 79.

devant la ville et se dirigea vers Serrières. C'était Ik en effet le lieu de débarquement, et, comme qui dirait, le point d'attaque choisi par le Réformateur. Il avait appris qu'Emer Beynon, curé de Serrières, «. avait quelque goût pour TEvangile '.» Puis la cure de Serrières dépendait alors, pour le spirituel, non de Neuchâtel, mais deBienne, ville qui venait d'embrasser la religion réformée. Serrières faisait donc à tous égards l'effet d'une brèche ouverte à l'Evangile par la Providence.

Maître Emer reçut son visiteur avec joie. Néanmoins son embarras était grand , car il y avait défense que Farel prêchât en église quelconque du comté. Beynon ne se sentit pas le courage de donner sa chaire à Farel. Mais s'il était interdit que Farel prêchât dans l'église, il ne l'était pas qu'il prêchât devant l'église.

Farel monta donc sur une pierre dans le cimetière qui entourait le temple, et Ik, prêcha au peuple qui s'était rassemblé en foule. La pierre qui servit de chaire au Réformateur en celte occasion mémorable existe encore a cette heure. Elle était peut-être alors adossée à la cure. Elle a été introduite en 1829 dans la muraille du temple avec une inscription en vers qui la rend à jamais reconnaissable. Puisse l'église a la muraille de laquelle elle est maintenant indissolublement liée, ne retentir

^ Merle, t. IV, p. 477.

jamais que d'enseignements conformes à ceux de Farel !

A Touïe de la prédication de Farel à Serrières, immense rumeur à Neuchâtel. Les bourgeois accourent en foule de la ville pour l'entendre. D'autre part le gouverneur, les chanoines, le clergé s'émeuvent et cherchent les moyens de réprimer l'incendie qui commence. Ils mettraient volontiers la main sur Farel, mais la crainte des seigneurs de Berne les fait hésiter. Pendant qu'ils délibèrent, les bourgeois agissent. Un jour ils entraînent Farel a Neuchâtel : «Venez, lui disent-ils, et prêchez-nous « en ville. »

Entouré de ses nouveaux amis, Farel entre en ville par cette porte du château qui existait encore il y a peu d'années. Il descend la rue, passe au pied de la demeure des chanoines, arrive â la Croix-du- Marché, prend place sur quelque pierre etpréche au peuple qui accourt des rues avoisinantes. Ce fut le premier sermon de Farel k Neuchâtel. C'était aussi le premier enseignement vraiment chrétien dans notre ville. Jusqu'alors les habitants de Neuchâtel n'avaient jamais entendu que marmotter la messe en latin ; tout ce qu'ils savaient des saints mystères de la religion de Jésus-Christ, ils l'avaient appris en courant dans les rues après les comédiens, â Pâques et k Noël. Mais a cette heure c'était une parole simple, vivante, en bon français, qui frappait â la fois leur oreille, leur esprit et leur cousicÂftxNRft..

Farel ramena avec énergie les cœurs de ses auditeurs des vaines traditions humaines a la Parole du Dieu vivant, à la Bible. Au lieu de toutes les observances matérielles sur lesquelles Rome tente de fonder le salut de l'âme, il présenta la croix sanglante de Jésus-Christ comme la seule œuvre méritoire que rhomme puisse présenter à Dieu pour l'expiation de ses fautes ^ la foi d'un cœur humilié et repentant, comme la seule condition pour avoir part à l'efficace salutaire de ce divin sacrifice-, le salut, non comme une chose qui s'achète k prix d'argent des mains du prêtre , mais comme le don gratuit d'un Dieu de charité au cœur du croyant.

L'apparence du Réformateur était grave ^ sa parole, claire et énergique-, sa voix sonore, pleine d'accent et d'autorité. Ses yeux , sa figure , ses gestes, tout annonçait à la fois l'impétuosité et la candeur de son caractère ^ mais sa puissance résidait surtout dans la force de sa conviction. «Ce « sermon , dit une ancienne chronique, fut d'une si « grande efficace qu'il gagna beaucoup de monde*.»

Mais parmi ces tisseurs de laine, ces agriculteurs et ces vignerons qui entouraient le prédicateur, s'étaient glissés , est-il dit dans une lettre de Farel lui-même, « quelques gens k tête rase, » des moines, qui se mirent a crier avec violence : «C'est « un prédicateur hérétique ! Assommons-le !» D'au-

' Merle, t. IV, p. 479. Sayous, Ecriv, de la Réf., p. 33.

1res : «A Teau ! a Teau! » et déjà une troupe furieuse s'avançait vers le prédicateur pour le plonger dans la fontaine, qui se trouve encore en ce lieu. Mais ce ne fut qu'une bourrasque. Dès la première heure, Farel comptait déjà trop d'amis dans le peuple neuchâtelois, pour qu'il pût lui arriver malheur dans nos rues.

Pendant les jours suivants, il continua a prêcher sur les places, aux portes de la ville et dans les maisons. Les vents froids et les neiges de décembre ne pouvaient retenir les Neuchâtelois dans leurs foyers. A peine voyait-on le petit homme a la barbe rousse et a l'œil étincelant arrêté quelque part, que le peuple s'attroupait et lui demandait de parler. Et ces hommes , attentifs et étonnés, dévoraient avec avidité ce que leur dévoilait Farel de ces mystères d'amour renfermés dans l'Evangile, qu'ils n'avaient jamais vus que profanés sur les tréteaux * .

Farel était émerveillé de ce succès. Il y reconnaissait l'œuvre d'un plus grand que lui. Le 15 décembre, il écrivait les lignes suivantes k son ami Guillaume Dumoulin, pasteur k Noville, dans le bailliage d'Aigle, ainsi qu'aux autres pasteurs de ce district, réformé par lui peu d'années auparavant :

(( Salut, grâce et paix vous soit ! Je ne veux pas « vous laisser ignorer, mes frères bien chers, ce que « Christ a opéré dans les siens. Car, contre toute

^ Merle,' t. IV, p. 479.

« espérance, il a touché ici les cœurs de plusieurs , « et malgré des ordres tyranniques et Topposition « des gens à tète rase, beaucoup sont accourus a la K parole que nous leur avons annoncée aux portes « de la ville, dans les rues, dans les granges et dans « les maisons. Ils l'ont écoutée avec avidité et près- « que tous ont cru ce qu'ils ont entendu, quand «c même cela était contraire aux erreurs les plus « enracinées chez eux. Rendez donc grâces avec (t moi au Père des miséricordes, de ce qu'il a dai- « gné se montrer propice à ceux sur lesquels pesait « le joug de la tyrannie. »

Puis Farel s'excuse de ne pas aller partager leurs travaux et leurs croix dans le pays d'Aigle. Ce n'est pas pour vivre lui-même commodément qu'il reste si longtemps éloignéM'eux :

« La gloire de Jésus -Christ et la soif qu'ont « ses brebis de sa Parole me contraifnaent, dit41, (( d'aller au devant de souffrances que la langue se « refuse k exprimer. Mais Christ me rend toutes <c choses légères. Que sa cause, ô mes amis, vous « soit chère, chère par-dessus toutes choses!* »

Et nous aussi, rendons encore k cette heure grâces pour l'intrépidité de cet homme qui n'a redouté aucune souffrance pour ouvrir à nos pères les riches pâturages de la Parole de Dieu, et accueillons avec la même faim spirituelle que nos pères cette nour-

^ Chroniqueur, p. 80.

riture évangélique qui nous est présentée aussi bien qu'k eux !

Dans ce premier séjour, Farel paraît avoir prêché aussi à Corcelles. C'était près du prieuré. Tout à coup les moines font une sortie , ayant k leur tète le prieur Rodolphe de Benoit, qui a brandissait un « poignard, ^ dit un auteur. Farel n'échappa qu'à grand'peine k cette attaque furieuse \

Peu de jours après avoir écrit les lignes que je viens de citer, Farel quitta Neuchâtel. C'était sa manière. Après qu'il avait jeté la semence, il s'en allait travailler ailleurs. Pendant ce temps, le grain germait, et puis il venait recueillir la moisson.

« Partout où Farel a prêché la Réforme, » dit M. Sayous, p. 22, « il n'a triomphé qu'après deux « combats successifs livrés a la résistance des prê- « très, appuyés d'ordinaire sur la populace.Vaincu « dans le premier, il trouvait, en revenant k la « charge, son parti doublé en nombre et en couce rage. »

A Neuchâtel , il ne fut pas même vaincu dans le premier combat, et le peuple ne put pas être un seul instant ameuté contre lui par les prêtres. Néanmoins il suivit sa méthode et partit, courant où son Dieu l'appelait.

Il se rendit k Morat, où il était le 22 décembre'-,

' Merle, t. IV, p. 482. — * Ibid.

9i TROISIÈME CONFÉRENCB*

puis à Aigle. Pendant qu'il était dans ce dernier endroit , la Réformation fut définitivement votée a Morat a la pluralité des voix, le 7 janvier 1530. Des messagers de Berne vinrent en hâte inviter Farel à se rendre dans ce district pour y organiser TEglise ainsi fondée. Pour revenir d'Aigle à Morat par le plus court chemin, il fallait traverser la Gruyère. Sans le respect qu'inspirèrent les messagers bernois, Farel n'aurait pas traversé sain et sauf les terres du comte Jean de Gruyère, dont le mot d'ordre était qu'il fallait « brûler le Luther français » (c'est ainsi qu'il désignait Farel). Mais craignant LL. EE. de Berne, ce seigneur vit passer Farel du haut de ses tourelles sans oser l'attaquer. A Saint- Martin-de-Yaud, il fut salué à son passage par des injures telles que celles-ci : Hérétique! Diable!.. — C'était le vicaire et deux autres prêtres du lieu qui l'avaient reconnu * .

A Morat et dans les districts environnants, le succès le plus complet couronna cette fois les travaux du Réformateur. La rigueur de la saison ne l'arrêtait point, et déjà le 15 février les députés des villages du Vully vinrent annoncer à Morat qu'ils étaient décidés à embrasser la Réformation.

Mais un autre champ de travail récJamait Farel.

Au-dessus et au delà de la ville de Bienne s'étendent, dans les gorges du Jura, les vallées de la

' Merle, t. IV, p. 483.

Prévôté, comme on les appelait alors -, nous dirions aujourd'hui les vallées de Tavannes et de Mouliers- Grandval. Les habitants , sujets de Févêque de Bâle, étaient, comme ceux de Neuchâtel, combourgeois de Berne. Ils avaient des différends avec leurs prêtres. Voici leur plainte dans leur propre langage : « Tant pour la cire, tant pour la sépul- « ture, tant pour le convoi^ il n'est pas de fin à ce « qu'on exige de nous.)) Chaque année on les assemblait. Le prévôt des chanoines leur ordonnait de confesser leurs désordres. Et celui qui avait confessé quelque faute ou qui, accusé, avait été reconnu coupable , devait racheter son péché pour le prix de «3 livres de la monnoie de Bâle*.))

Ce peuple, lassé et indigné, venait de s'adresser k Berne. « Nous vous enverrons Farel , )» avaient répondu les Bernois *.

C'était ensuite de cette mission , reçue k Morat, qu'arrivait Farel.

On était à la fin d'avril. Farel, après avoir franchi Pierre-Pertuis, descendit dans le paisible vallon de Tavannes. Il arrive dans le village. Le prêtre disait justement la messe. Farel entre dans le temple, et, sans s'inquiéter de ce qui se fait k l'autel, monte en chaire et prêche avec une telle puissance,

^ Chroniqueur, p. 80. — * Andrié, p. 296.

que tout le peuple se tourne vers lui , laissant le prêtre faire seul sps cérémonies.

Au moment où Farel a achevé de prêcher, les autels et les images des saints disparaissent du temple -, la Réforme est votée *, c'en est fait de la papauté à Tavannes. «Le prêtre,» dit la chronique, (( tout ébahi et resté seul, s'enfuit en sa maison, « et cuidait (croyait) être perdu. Car onques n'avait « vu faire un tel ménage *. » Tous les autres villages, Sornetan, Mou tiers, etc., reçurent avec le même empressement l'Evangile.

De Ik Farel descendit à la Bonne — ou. Neuveville. Il y entra en dispute avec le curé, mais sans pouvoir obtenir de résultat décisif. Le Conseil en appela a l'évêque de Lausanne, de qui relevait alors la Neuveville. Farel courut à Lausanne, heureux de trouver l'occasion d'annoncer l'Evangile sous les yeux mêmes de l'évêque. Mais il ne lui fut point permis de prêcher.

C'était au mois de juin. Voyant cette porte fermée, il pensa qu'il était temps de venir de nouveau visiter Neuchâtel.

On était divisé dans la ville -, d'un côté , le gouverneur, les prêtres, et tout ce qui tenait à eux; de l'autre, les bourgeois , tant les principaux que le peuple. Farel recommença k prêcher de maison en

' Chroniqueur, p. 80.

maison , et souvent dans la rue. Des jeunes gens, ses partisans, affichèrent même un jour un placard portant ces mots : « Tous ceux qui disent la messe « sont des larrons, des voleurs et des séducteurs <(du peuple.» Les chanoines arment leurs gens d'épées et de bâtons, descendent en ville, arrachent les placards et traduisent Farel devant la justice comme un diffamateur, en lui demandant dix mille écus de dédommagement. La justice n'avait jamais eu pareille cause k juger. Farel soutint hardiment la vérité des imputations renfermées dans le placard. « Oii y a-t-il, dit-il, des meurtriers et des « voleurs plus redoutables que ceux qui vendent « le paradis et qui anéantissent les mérites de Jésus- « Christ*?»

Les chanoines prétendaient que ce n'était pas Ik la question. Le tribunal renvoya l'affaire au Concile général ou k l'empereur l Farel en appela aux Audiences-Générales-, le Conseil privé consentit k ce renvoi, tout en exhortant les parties k la paix\

Mais avant que ce singulier procès pût suivre son cours, des faits bien autrement graves vinrent changer l'état des choses et faire oublier ces mesquins débats.

Un jour que Farel prêchait en plein iair, la foule demanda pourquoi la Parole de Dieu ne serait pas

' Merle , l. IV, p. 485— * Ibid. — V. de Chambrier, p. 293-294.

annoncée dans un temple -, et, emmenant Farel, elle le conduisit k l'hôpital.

L'hôpital faisait alors partie d'un vaste édifice qui occupait tout l'emplacement en vent du lieu où s'élève actuellement l'hôtel de ville. L'édifice public appelé vulgairement Placard est un reste de cet ancien bâtiment , qui servait à la fois d'abattoir, d'hôpital et de prison bourgeoise, et en indique la position. Yoilk pourquoi cette rue porte encore le nom de Rue de V Hôpital, Dans cet hôpital se trouvait un grand vestibule transformé en chapelle. Farel y entra avec la foule qui l'accompagnait, et, montant en chaire : « Il parait, dit-il , « que , comme jadis Christ est né dans une étable « pauvrement , k Neuchâtel aussi l'Evangile doit « naître parmi les infirmes et les pauvres*. » Les murs de la chapelle étaient ornés d'images et de tableaux. A la suile de sa prédication, tout disparut.

La fermentation augmentait en ville. Le gouverneur écrivit aux Bernois pour les prier de le délivrer de Farel-, mais les bourgeois députèrent aussi des leurs k Berne pour demander qu'on ne les abandonnât point. Les Bernois répondirent que le concordat conclu l'année précédente (en juin 1529, a Bremgarten,) entre les cantons suisses, pour eux et leurs alliés , remettait dans chaque paroisse la dé-

^ ChroniquewTy p. 81.

cision de la question de religion à la pluralité des suffrages; que ce concordat s'appliquait aussi à Neuchâtel, allié des Suisses, et que Berne ne ferait rien dès lors pour empêcher la libre prédication de l'Evangile.

En même temps les bourgeois, qui déjk en grand nombre avaient abandonné la messe, agissaient auprès des chanoines. Us les suppliaient, de vive voix et par écrit, de les imiter et de passer k la réforma* tion, ou sinon, de consentir du moins à discuter publiquement avec Farel, afin que chacun fût éclairé et pût juger avec connaissance de cause de quel côté il voulait se ranger, a De grâce, » leur disait-on, « parlez pour ou contre. » Toutes ces supplications des Neuchâtelois k leurs ecclésiastiques furent inutiles. Les bourgeois adressèrent alors eux-mêmes aux chanoines un écrit dans lequel ils présentaient leurs raisons en faveur de l'abolition de la messe*. On ne les réfuta point , on ne leur répondit même pas. Le papisme s'est toujours mieux entendu à brûler ses adversaires qu'à leur répondre.

Gomment, après cela, s'étonner que le sang commence k bouillonner dans les veines d'un peuple dont on prétend dominer la conscience sans se croire en même temps obligé de l'éclairer? Si quelque catastrophe vient k frapper de pareils pasteurs, devront-ils s'en prendre k d'autres qu'k eux-mêmes?

' Boyve, p. 306.

Le 22 octobre, les partisans de la Réforme commencent k renverser et k mutiler les images dans le bas de la ville, et bientôt, soutenus par cette troupe de gens armés revenus naguères de l'expédition de Savoie, ils montent la rue du Château, décidés k faire parler ces chanoines muets, ou k les expulser de leurs demeures.

Le gouverneur, vopnt les bourgeois prêts k forcer les maisons des chanoines, accourt et parvient k conjurer Forage. Mais ce répit n'est pas long*.

Le lendemain (23 octobre) était un dimanche.

Farel prêchait k l'hôpital. Chacun savait que dans le courant de la semaine précédente le Conseil de la Bourgeoisie avait délibéré sur la convenance de consacrer le temple du Château k la célébration du culte évangélique^ Il était en efiTet évident que le temple du Château, la seule église que Neuchâtel possédât alors, n'avait pas été bâti^par les souverains comme une chapelle privée et pour leur usage domestique , mais que c'était bien un édifice pubUc, destiné dès l'abord au culte de la paroisse tout entière. Or, la petite chapelle de l'hôpital était maintenant tout k fait insuffisante pour contenir la foule qui se pressait autour de Farel. Quoi de plus naturel que la pensée qui avait occupé pendant la semaine les autorités de la Bourgeoisie et qui fermentait maintenant dans tous les esprits?

' F. de Chambrier, p. 295.— « Merle, t. IV, p. 4d5.

En ce moment critique il échappa a Farel de demander k ses auditeurs (c s'il convenait qu'ils fissent « moins d'honneur k l'Evangile que les papistes n'en <( faisaient k la messe, et si , puisqu'on chantait (( celle-ci dans la grande église, l'Evangile ne de- « vait pas aussi y être prêché ' . »

Cette parole, jetée en pareil moment, venait-elle de Dieu ou de l'homme? de l'impulsion de l'Esprit ou de l'impatience de la chair? Qui oserait décider cette question? La situation était exceptionnelle. Un jugement devient presque téméraire.

Quoi qu'il en soit, ce mot fut une étincelle jetée dans un tas de poudre, u A l'église! k l'église! » s'écrie la foule tout d'une voix. On entraîne Farel; on monte la rue du Château. Les chanoines et leurs adhérents, encore nombreux, cherchent k barrer le passage-, rien n'arrête la troupe des réformés. L'église de Notre-Dame est forcée ^ la foule y pénètre. Farel se dirige vers la chaire, mais les chanoines et leurs amis l'entourent, décidés k la défendre. Les bourgeois, de leur côté, forment un bataillon serré autour du Réformateur. Va-t-on se battre, verser le sang peut-être, dans l'asile de la paix? Non! Dieu ne le permet pas. Les adversaires de Farel perdent contenance , et le ministre de Dieu monte en chaire, sans qu'une goutte de sang ait été versée. Alors il parle. A sa voix le tumulte s'apaise. Ses

^ Chroniqueur, p. 81.

adversaires eux-mêmes se taisent. Il y avait six siècles que ce temple existait. Jamais ses voûtes n'avaient retenti de la prédication du pur Evangile ! Mais maintenant, dans la personne de Farel, c'est la Parole de Dieu qui vient d'y faire son entrée ! C'est elle qui parle pour la première fois du haut de cette chaire! Farel prononce, comme dit la chronique , « l'un des plus forts sermons qu'il (( ait jamais faits. » Dans le cœur de chacun de ses auditeurs semble s'opérer en ce moment une illumination semblable k celle dont Farel lui-même avait été l'objet, lorsque Christ et son œuvre lui était apparu pour la première fois dans toute sa grandeur, et qu'aux pieds de Jésus glorifié s'était écroulé dans son cœur tout l'échafaudage de la fausse dévotion sur lequel il s'était appuyé jusqu'alors. Ainsi s'écroule en ce jour, dans la conscience de tous ceux qui l'entendent, l'échafaudage des pratiques papistes , et lorsqu'il achève de parler, son auditoire saisi lui répond de toutes les parties du temple : « Nous voulons suivre la reli-

« GïON ÉVANGÉLIQUE, ET NOUS ET NOS ENFANTS NOUS « VOULONS VIVRE ET MOURIR EN ICELLE * . »

Voilà le souffle de l'Esprit! Mais tout à coup un tourbillon d'une autre nature semble passer sur cette multitude si profondément remuée : « Il faut « ôter les idoles,» s'écrie-t-on, « les ôter sur-le-

^ Merle, t. ÏV. p. A96.— Chroniqueur , p. 81.

d champ! Une fois les idoles brisées, ceux qui « hésitent encore se décideront. » Et voilk que Ton marche contre les images des saints, comme l'on marcherait k l'ennemi. Les trente chapelles qui se trouvaient dans et autour du temple sont fouillées *, pas un autel qui reste debout; les images sont mises en pièces et leurs débris précipités du haut du rocher dans le vallon de l'Ecluse pour être emportés par le Seyon. Les hosties sacrées elles-mêmes sont distribuées et mangées comme du simple pain. A cette vue, les chanoines et les chapelains, qui étaient restés jusqu'ici comme pétrifiés , pressent eniSn George de Rive de rétablir l'ordre. Celui-ci ordonne aux partisans du parti évangélique de paraître devant lui. a Dites au gouverneur,» répondent fièrement les bourgeois, « que pour le fait de « Dieu et concernant les âmes, il n'a point k nous « commander. » George de Rive dut reconnaître qu'il y a un domaine sur le seuil duquel expire l'autorité du pouvoir humain, celui des relations de l'âme avec Dieu. Tout ce qu'il put faire, fut d'enlever quelques images qui restaient entières et de les transporter au château. «Sauvez vos dieux,» dirent les bourgeois a ceux qui les emportaient, «et gardez-les bien sous de fortes cloisons, de peur «qu'un larron ne vous les enlève. »

Au milieu du trouble, un vieillard se glissa sans bruit jusqu'auprès de deux têtes noircies qui sortaient de la muraille fichées à des piques. Elle&

semblaient être de bois. II les mit sous son manteau et les emporta a pour les brûler',» dit-il k ses voisins. Mais ces deux têtes , — notre vieillard ne l'ignorait pas, — étaient d'argent massif-, elles avaient été placées Ik trois siècles auparavant par le comte Rollin, après la défaite de son vassal, le comte de Valangin , qui , soutenu par l'évêque de Bâle, s'était révolté contre lui. Rollin était monté au Yal-de-Ruz avec ses troupes en 1295. Il avait battu ses ennemis dans la plaine de CofiTrane , et , pour punir le sire de Valangin, il lui avait imposé, entre autres conditions , celle de livrer deux têtes d'argent massif qui seraient déposées dans le temple de Neuchâtel , pour montrer k la postérité que le seigneur de Valangin et sa famille auraient mérité d'avoir la tête tranchée pour crime de félonie, et n'avaient dû la vie qu'k la générosité de leur vainqueur, qui avait accepté ces deux têtes pour leur rançon*.

Notre vieillard , qui savait l'histoire de son pays et connaissait la valeur de ces deux têtes, oubliées de tous , réussit habilement en cette occasion , il faut l'avouer, k concilier le service de Dieu et celui de Mammon.

Ainsi se passa cette journée k jamais mémorable pour notre ville. Le souvenir en a été conservé dans cette inscription en lettres d'or, qu'on lit encore

* Boyve, p. 306. — • Ibid, p. 306 et 254.

LÀ Rl^ORBIÀTION DÂlfS LÀ VILLE. 105

aujourd'hui sur le pilier situé à gauche des tables de la communion, lorsqu'on regarde du chœur dans le temple :

L'àn 1530, LE 23 d'octobre,

FUT OSTÉE ET ABOLIE l'iDOLÀTRIE DE GÉÀNS

PAR LES Bourgeois.

Autour du chapiteau de la chaire, et en souvenir de cette prédication, dans laquelle avait retenti pour la première fois dans l'enceinte de ce temple le pur Evangile, furent inscrits deux vers latins* que l'on peut y lire encore aujourd'hui, et dont le sens est :

Lorsque brilla le vingt-troisième soleil d'octobre, luit aussi le Soleil de la vie pour la ville de Neuchâtel.

Il s'en fallait encore de beaucoup, sans doute, que la réformation de Neuchâtel fût consommée. Les adversaires étaient frappés de stupeur, mais non vaincus. Les réformés avaient emporté la place dans un élan d'enthousiasme, mais la question dé- ^ cisive, celle de la majorité numérique, n'était point encort résolue.

Ce qui fut décidé dès ce jour-là, ce fut la question morale , et en définitive c'est toujours celle-là qui prime et emporte toutes les autres. La con-

* Octobrîs quum solî vit ter quintus in octo Lux vitœ castri luxit in urbe novi.

science populaire, dans un accès d'indignation, avait brisé les jouets dont on s'était servi pour l'amuser et l'abuser pendant des siècles. Et quel que pût être, dans les jours qui allaient suivre, le résultat numérique d'une votation régulière, la conscience religieuse du peuple neuchâtelois était désormais affranchie -, elle avait fait acte de majorité, et le règne de la papauté dans notre pays avait atteint son terme.

Sous ce rapport, le jour dont je viens de vous donner le récit est, bien plus encore que celui de la votation définitive dont je vous parlerai dans une prochaine conférence , le vrai jour de naissance de la Réformation dans notre ville et dans notre pays, comme l'expriment a très-bon escient les deux inscriptions que je vous ai citées.

Essayerons-nous après cela de justifier tous les actes dont ce jour a été le témoin? La conscience du peuple neuchâtelois s'est certainement montrée grande et forte dans ce jour. Prétendrons - nous que sa conduite a été exempte de tout écart? Assurément non !

Notre jugement, le voici ; nous ne saurions l'exprimer mieux que par cette parole de M. de Perrot, dans son Catéchisme de la Réformation :

(( La Réformation fut l'œuvre de Dieu, mais exé- « cutée par des instruments imparfaits. »

L'imperfection des instruments, vousla voyez, k ce qu'il me parait, dans cet envahissement du saint lieu

avant qu'une votation régulière ou une autorisation positive du pouvoir ait donné le droit d'y pénétrer, dans ces portes enfoncées, dans ces images impitoyablement brisées sous les yeux de ceux pour qui elles avaient encore une valeur religieuse, dans ces hosties distribuées et mangées au scandale de c«ux qu'il aurait plutôt fallu édifier et gagner k force de charité ! Comment justifier cette manière d'agir en face de saint Paul qui dit : Si ce que je mange scandalise mon frère y je ne mangerai plus jamais de viande pour ne pas donner du scandale à mon frère ! Prenez garde que votre liberté ne soit en quelque manière un scandale à ceux qui sont faibles , Ton frère^ qui est faible et pour qui Jésus-Christ est mort, le feras-tu mourir par ta connaissance ? —

\4CoR. Vm, 9-13.)

Mais, d'autre part , au milieu de ce soulèvement humain , l'œuvre de Dieu est là aussi et bien visible. C'est elle que vous contemplez dans cette victoire, remportée par un homme seul, armé uni-

*quement du glaive de l'Esprit, et contre lequel se conjurent les pouvoirs réunis de l'Etat et de l'Eglise ! Vous la sentez vibrer dans ce souffle de la conscience populaire qui porte cet homme, comme en triomphe, du cimetière de Serrières a la Croix-du- Marché, de la Croix-du-Marché a la chapelle de l'hôpital, de celle-ci enfin a la grande église! Vous l'entendez éclater dans ce cri unanime par lequel l'assemblée des bourgeois, dans le temple du Châ-

teau, répond au discours de son Réformateur : (( Nous voulons suivre la religion évangélique -, nous <( et nos enfants nous-voulons vivre et mourir en « elle. »

Quand un peuple entier, tout d'une voix et comme un seul homme , reconnaît et adore ainsi Jésus comme son Seigneur et se consacre a Lui dans un saint élan avec la postérité la plus reculée — oui ^d'après cette déclaration de saint Paul : Personne ne peut dire: Jésus^ Seigneur! si ce n'est par le Saint-Esprit (1 Cor. XII, 5) , c'est Toeuvre de Dieu! c'est le souffle du Saint-Esprit!

A nous, les enfants de ces pères énergiques, de ne point laisser périr entre nos mains cette œuvre de Dieu qu'ils nous ont léguée ! A nous de la transmettre k nos enfants, enrichie des lumières nouvelles et des forces croissantes que de siècle en siècle Dieu daigne et daignera incessamment y ajouter, s'il nous trouve administrateurs fidèles des grâces anciennes 1

Au 23 octobre fut posé par nos pères , comme fondement de notre vie nationale, l'Evangile de Jésus-Christ. A nous, leurs fils, de bâtir sur cet impérissable fondement l'édifice de notre salut personnel , du bonheur de nos familles et de la prospérité de notre patrie !

Si quelqu'un est en Christ, c'est une nouvelle créature. Les choses vieilles sont passées ; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. Et tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui-même par Jésus-Christ et qui a mis en nous le message de la réconciliation. Car Dieu était eh Christ , réconciliant U monde avec lui et ne leur imputant point leurs péchés ; et il a rois on nous la parole de la réconciliation. 2 Cor. Y, 47-19.

La votatton da 4 novembre à Neoobâtel. — La propagation de la réformation dans le pays. — Leeomplot réactionnaire. — Serrières, Dombresson et 8a?agnier . — ^La grande latte à BondeyiUiers et à Valangin. — Réformation de Valangin. — Fontaine (Jean de Bély). — Saint-Biaise. — Bondevilliers (Christoplie Fabry). — Bondry. — Colombier. — Cortaillod(Iagnes Gravier). — ^Bevaiz. — Coreelles. — POseoz. — Oorgier et Saint-Aubin. — Les Montagnes. — Le Loele (Btienne Beianoenet). — Brenets. — La Clianz-de-Fonds. — LaSagne. — ^Val-de-Travers. — Laibi des chanoines. — lôtiers. — ^Bottes. — ^Verrières. — Landeron et Grossier.-— Lignières. — Coup d'ail général.

La bonne nouvelle de la réconciliation que Dieu a accomplie lui-même pour nous en Jésus-Christ

opéra, partout où la proclamèrent les réformateurs, le même renouvellement des cœurs et de la vie.

Mais nulle part peut-être la puissance inhérente à cette prédication de la grâce ne ressort d'une manière aussi saillante qu'k Neuchâtel. Partout où la Réformation s'est établie, elle Ta £ait avec le concours du gouvernement du pays. En Allemagne, Frédéric de Saxe et Philippe deHesse-, en Suisse, les Grands-Conseils de Zurich, de Berne et de Genève travaillèrent à la répandre et k raffermir chez les peuples qui leur étaient soumis. A Neuchâtel, au contraire, non^seulement le gouvernement ne fit rien pour favoriser la réformation de l'Eglise , il fit tout jusqu'à la fin pour s'y opposer. C'est le peuple qui l'a voulue, qui a persévéré dans sa résolution, et qui a fini par triompher. Nulle part donc la Réformation n'a eu un caractère aussi complètement populaire et national qu'k Neuchâtel. Le pouvoir est resté catholique pendant près de deux siècles encore. La ville et le pays sont malgré lui devenus et restés protestants. «Dans c( tout le pays la nouvelle croyance s'établissait ainsi « sans le souverain , sans les seignetirs , sous leurs « yeux et malgré eux', m Rare et bel exemple d'un peuple qui, même dans ces affaires de la nature la plus relevée, sait nettement ce qu'il veut et veut fermement ce qu'il sait !

' F. de Chambrier, p. 299.

Nous avons va cette ferme volonté des habitants de la ville se manifester avec une noble mais tumultueuse énergie, le 23 octobre. Malgré le triomphe moral obtenu ce jour- là par les principes de la Réforme , la victoire légale n'était point encore remportée. D'après le traité de Bremgarten entre les cantons catholiques et les cantons protestants, traité auquel les Neuchàtelois , comme alliés des Suisses, étaient aussi soumis, la question de religion devait se décider en chaque endroit à la majorité des voix. L'idée de la tolérance complète en matière de foi n'existait pas encore. Il paraissait que tous les habitants d'un même endroit devaient avoir le même culte. Et l'on croyait rendre un hommage suffisant k la liberté de conscience en permettant k ceux qui faisaient minorité d'émigrer dans une autre paroisse où leur conviction avait eu le dessus.

Une votation régulière devait donc tôt ou tard avoir lieu k Neuchâtel. Jusqu'alors tout, même la prise de possession du temple du Château , le 23 octobre, n'avait qu'un caractère momentané et provisoire. Et la question de la réforme de la ville n'était nullement décidée.

Le gouverneur et les chanoines n'étaient pas sans espoir de voir encore les choses tourner dans leur sens. « Ce n'est qu'une minorité de jeunes gens de « guerre ayant le feu k la tête , » écrivait George de Rive, « qui sont entrés au temple le 23 octobre. La

m QUATRIÈME CONFÉRENCE.

« plupart de celte ville, hommes et femmes, tien- « nent fermement à rancienne foi et n'ont jamais « voulu consentir aux outrages qui ont été faits; et (( comme bons sujets ont obéi à mes commande- « ments* .»

Pour prévenir une collision sanglante que réchauffement des deux partis semblait rendre imminente, George de Rive se décida a réclamer Tintervention bernoise.

Un trait , qui nous a été conservé par Boyve , peint les préoccupations des esprits k Neuchàtel durantcesjours d'attente. Deuxbourgeois, l'un nommé Fauche, l'autre Sauge, allaient ensemble à la vigne. Ils montaient le chemin de Saint-Jean, entre le Tertre et le Sablon. Là se trouvait une chapelle dédiée k l'Apôtre dont ce quartier porte le nom, et dans cette chapelle une image de bois représentant le saint. Fauche la regarde en passant et dit : «Voilà « une image dont je chaufTerai demain mon four- « neau.» Le soir, en redescendant à la ville, il ne manque pas de la prendre et la porte jusque devant sa maison. Sauge, son voisin, voulant lui jouer un tour, fait, pendant la nuit, un trou dans la statue , l'emplit de poudre , referme le trou avec une cheville et laisse l'image dans la position où Fauche l'avait mise. Le lendemain matin, celui-ci la vient prendre et la met dans son fourneau. Aussitôt le

^ Chroniqueur, p. 82.

feu fait sauter la poudre et l'image, et Fauche, renversé par l'éclat, ne doute pas que ce ne soit la colère du saint qui se manifeste de la sorte. II courut k la messe expier son crime. En vain Sauge lui déclara avec serment ce qu'il avait fait -, l'effet avait été trop violent. Fauche ne put être détrompé. Soit pour fuir la colère du saint, soit par dépit, il alla s'établir k Morteau, où sa famille existait encore au temps de Boy ve*.

Cette chapelle de Saint-Jean, qui était k deux ou trois cents pas au-dessus de la porte des Chavannes, fut démolie après que la Réformation eut été décidée.

Le 4 novembre les trois commissaires bernois firent leur entrée a Neuchâtel. Ils se rendirent au château. « Nosseigneurs de Berne, » dirent-ils au gouverneur, a sont bien surpris de ce que vous <c vous opposiez k la pure et vraie parole de Dieu. c( Désistez-vous promptement -, autrement l'Etat et « la Seigneurie en pourraient pis valoir*.» Ce langage des députés bernois serait inexcusable si ceux qui le tenaient n'avaient eu la conviction fondée sur les événements du 23 octobre et les rapports des bourgeois, et confirmée plus lard par le fait, que la majorité des habitants de la ville était pour la Réforme, et que l'essai de maintenir le catholicisme a Neuchâtel n'était, au point de vue du traité de

^Boyve, Liv. II, p. 311-312— Merle, t. IV, p. 512.— Ibid., p. 502.

Bremgarten, qu'une tentative oppressive de la part du gouverneur et des chanoines.

George vit qu'au lieu d'aides il s'était donné des maîtres. Afin de sortir de l'impasse où il s'était engagé, il essaya de demander la cointervention des cantons catholiques : Lucerne, Fribourg et Soleure. A cette proposition, les commissaires bernois se levèrent fièrement et répondirent que, s'il en agissait ainsi, il courait risque de faire perdre Neuchâtel à sa souveraine. Les chanoines se mirent alors k entourer les Bernois et s'efforcèrent de leur démontrer que si l'on ne soutenait l'autorité religieuse, le pouvoir civil en souffrirait immanquablement -, que les défenseurs de la Réforme n'étaient qu'une poignée de brouillons, et que si l'on voulait maintenir l'ordre dans l'Etat, il fallait relever l'autel. Un des commissaires bernois, impatienté de ces bons avis trop évidemment intéressés, doit avoir en ce moment jeté ce mot : « Tournez-vous de quel côté « vous voudrez, quand bien même ]e plus (c'est « ainsi que l'on désignait la majorité) serait du vôtre, (( si passerez- vous parlk. Jamais nosseigneurs n'a- « bandonneront les défenseurs de la foi évangé- « lique*.»

C'était assurément proclanier un parti pris d'avance et tout à fait incompatible avec l'impartialité

' F. de Chambrier, p. 295-296.

qui devait être le caractère de Tintervention. Si celte parole a été prononcée, elle est sans excuse.

Dès que Tarrivée des commissaires bernois fut connue en ville, les bourgeois, sentant que Timpartialité du vote était désormais garantie , demandèrent avec empressement le plus. « Impossible de « refuser,» dit le gouverneur dans son rapport a la comtesse. « Il fût demeuré des gens morts. Nous « ne pûmes seulement avoir jour ni heure de re- « lâche , nous fûmes contraints de laisser tenter le «plus*.»

Le peuple alors monte au château pour cette votation qui doit décider de son avenir religieux. Et l'avenir temporel du pays n'était-il pas implicitement renfermé dans son avenir spirituel? On voit les Quatre-Ministraux, suivis du conseil de ville et de tous les bourgeois qui sont pour la Réforme, monter en cortège la rue escarpée qui conduit au château. Ce n'étaient pas seulement quelques têtes jeunes et folles, comme l'avaient prétendu les adhérents du papisme*, c'était une troupe d'hommes graves et sensés qui avaient fort bien pesé ce que dans cette circonstance décisive ils avaient k dire et k faire. — Ils se rangèrent en face de leurs adversaires. Ceuxci se serraient autour du gouverneur. C'étaient le conseil privé de la comtesse, les chanoines, et tout

^ Chroniqueur, p. 82.

ce qu41 y avait en ville de zélés catholiques romains.

George de Rive prit la parole. Il se plaignit de la violence avec laquelle les bourgeois avaient, dans la journée du 23 octobre, détruit les autels et brisé les images dans une église que les prédécesseurs de la comtesse avaient fait bâtir. Il demanda avant tout que le temple fût remis dans l'état ou il était avant, et que la messe y fût de nouveau célébrée.

Assurément cette demande était fondée. Les bourgeois s'étaient arrogé, au 23 octobre, la disposition d'un édifice qui ne leur appartenait point encore légalement, et dont la propriété ne pouvait leur écheoir définitivement qu'à la suite du vote qui allait avoir lieu. Aussi les bourgeois ne plaidèrentils point cette question de forme; ils allèrent droit au fond des choses.

<i L'illumination du Saint-Esprit, » répondirentils, <( et la sainte doctrine de l'Evangile, enseignée « dans la Parole de Dieu , nous ont appris que la « messe est un abus sans aucune utilité, et qui est (( beaucoup plus a la damnation qu'au salut des « âmes. Nous sommes prêts à le prouver et k déw montrer qu'en enlevant les autels nous n'avons a rien fait qui ne fût droit et agréable a Dieu.»

« Eh bien ! » dirent les Bernois, « pour empêcher « tout dommage , que le différend soit décidé k la « majorité des voix! »

« Le plus! le plus!» s'écrièrent les réformés.

LA RÉFORMATION DANS LE PATS. i19

« Monseigneur! » dirent alors à M. de Rive les partisans de Tancienne foi, en portant la main à la garde de leur épée : « Nous tous, qui tenons pour « le parti du Saint-Sacrement, nous voulons mouce rir martyrs pour notre sainte foi. »

Us allaient tirer Tépée. . . la cour du château allait se transformer en un champ de bataille. M. de Rive les arrête :

« Je ne puis le souffrir, » leur dit-il , « ce serait « une entreprise pour faire perdre k Madame son « Etat et sa Seigneurie. Je consens, » dit-il aux Remois, « à faire le plus , sous réserve de la sou- « veraineté et seigneurie de Madame. »

« Et nous, » dirent les bourgeois, « sous réserve « de nos libertés et franchises. »

Avant l'acte décisif de la votation, les catholiques s'avancent encore une fois avec des larmes dans les yeux, et demandent que les noms et prénoms « des bons et des pervers » (c'est ainsi qu'ils appellent les papistes et les réformés,) «soient tous a inscrits dans un registre en perpétuelle mémoire, « et protestent être bons et fidèles bourgeois de « Madame et lui faire service jusqu'à la mort. » Les réformés , se voyant accusés de félonie envers leur souveraine par ces derniers mots , s'écrient : « Nous disons le semblable en toute chose où il « plaira k Madame de nous commander, sauf et ré- « serve la foi évangélique, dans laquelle nous vou- « Ions vivre et mourir. »

Alors on ouvre régKse. Les deux partis s'avancent. Les trois commissaires bernois, Antoine Noll, Sulpice Archer et Jacques Tribolet, prennent place k côté du gouverneur, comme présidents de l'assemblée et arbitres de la votation, et le plm commence. Chaque bourgeois dépose silencieusement son vote sur la question de réforme. La majorité était incertaine-, on se comptait du regard. L'anxiété était égale des deux parts pendant qu'on dépouillait les votes. Enfin on proclame le résultat. Dix-huit voix de majorité viennent de décider la victoire de la Réforme et la chute de la Papauté dans notre ville '.

Messieurs de Berne se lèvent : «Vivez désormais « en bonne paix, » disent-ils aux deux partis dont se compose l'assemblée. « Que la messe ne soit « plus célébrée ^ mais que l'on ne fasse aucun tort « aux moines et aux prêtres. »

Acte fut dressé de cette votation décisive. Les députés de Berne, le gouverneur du pays et le magistrat de la ville y apposèrent leurs sceaux".

« Je fais la promesse, )> déclara alors hautement le gouverneur, «de ne rien entreprendre contre la « votation de ce jour, car je suis moi-même témoin « qu'elle a été honnête, droite, sans danger et sans « contrainte.»

Cependant il ne consentit point k renoncer k la célébration de la messe dans le château, prétendant

' Merle, t. IV, p. 502-509. — • • Jbid., p. 509.

LÀ réformàtion dams le pats. 121

que la demeure de Madame n'était point soumise à la Yotation des bourgeois. II y fit transporter Torgue, et la messe y fut célébrée chaque jour.

Telle fut la journée du 4 novembre 1530. Elle contraste par son calme et sa gravité avec rentrainement impétueux qui fait le caractère de celle du 23 octobre. Mais toutes deux révèlent un peuple chez: lequel une profonde conviction religieuse et morale a réveillé une irrésistible énergie. Les sources de la vie pour les nations comme pour les individus jaillissent des grandes convictions. L'absence de foi frappe de paralysie les peuples aussi bien que les individus les mieux doués.

Les députés bernois quittèrent la ville après avoir fait entendre au gouverneur que la Réforme ayant été librement acceptée', leursseigneurs réprimeraient sévèrement toute tentative qui serait faite pour la renverser*.

Mais l'accord fait sous la médiation des députés bernois stipulait expressément que le changement voté ne s'appliquait qu'à la ville et paroisse de Neuchâtel. Qu'allait -il maintenant advenir du reste du pays ? Pendant que l'Evangile éclairait la capitale, le pays resterait-il dans les ténèbres? Les bourgeois ne l'entendaient pas ainsi. Il est dans la nature de toute vraie foi d'être conque-

^ Chroniqueur, p. 87.

rante. Quiconque attaque en principe le prosélytisme, montre par Ik que toute conviction sérieuse lui est étrangère.

Nos réformés de la ville s'en allaient donc dans les villages voisins, comme autant de missionnaires. Ceux qui travaillaient de leurs mains pendant le jour s'y rendaient le soir. « Je suis averti, » écrivait le gouverneur k la comtesse, « qu'ils sont « nuit et jour sur pied pour faire une réformation.» George de Rive, pour arrêter la contagion, convoqua les membres des diverses cours de justice du comté. Â ses plaintes et k ses avertissements ces bonnes gens répondirent tous d'un commun accord « qu'ils vivraient et mourraient sous la pro- « tection de Madame, sans changer l'ancienne foi, « jusquk ce que par elle en fût ordonné. »

« Ces villageois pensaient sans doute, » dit un historien, «que leur conscience relevait de Ma- « dame de Longueville aussi bien que leur place \»

Il ne faut pas chercher des convictions religieuses fortes, personnelles, indépendantes, Ik où manque la Parole de Dieu. C'était le cas de ces campagnards. Ils n'avaient jamais tenu une Bible.

Cet accord des représentants de toutes les communautés du pays rendit un moment l'espoir au parti catholique k Neuchàtel. La noblesse et le bas peuple restaient au fond attachés k la cause vain-

' Merle, t. IV, p. 513.

eue * . On se rassemblait mystérieusement dans certaines maisons*, un prêtre arrivait et disait la messe autour d'un autel improvisé. Naissait-il un enfant, le prêtre accourait k la sourdine, faisait sur son front le signe de la croix, soufflait sur lui et le baptisait selon le rite catholique. Enfin les choses allèrent si loin qu'à peine deux mois après la votation solennelle du 4 novembre, le parti catholique crut le moment arrivé de tenter un coup de force. Le jour de Noél fut fixé pour le rétablissement de la messe. Au moment où les réformés seraient rassemblés sans crainte dans le temple, les catholiques devaient y pénétrer, frapper et disperser à main armée les évangéliques, renverser la table de communion, relever l'autel, rétablir les images, et célébrer la messe.

Mais ce complot fut éventé. Des députés bernois arrivèrent en hâte k Neuchâlel la veille de Noél. « Mettez ordre k cela, dirent-ils au gouverneur. Si « l'on attaque les réformés , ce sont nos combour- «geois, nous les défendrons.)) Les armes tombèrent des mains des conjurés, et la fête et les cantiques de Noël ne furent point troublés. Dès lors la Réforme ne fut plus remise en question dans la ville de Neuchâter.

Serrières suivit immédiatement l'exemple de la ville. Emer Beynon, curé de ce lieu, qui avait si

* Chroniqueur, p. 87. — • i6id.— Merle, t. IV, p. 515.

bien accueilli Farel Tannée précédente, lors de son premier débarquement sur le sol de notre pays, montant en chaire, fit cette promesse k ses paroissiens : « Si j'ai été bon curé, je veux, par la grâce « de Dieu, être encore meilleur pasteur *. »

Dans Tannée 1530 également, la paroisse de Dombresson et de Savagnier, qui, comme Serrières, dépendait de Sienne pour le spirituel, embrassa la Réformation. Pierre Marmoud, son curé, se prononça en faveur de la Parole de Dieu, la prêcha, et la Réforme fut votée k la majorité des voix, k peu près comme k Neuchâtel*. Chose digne de remarque.

C'est du Val-de-Saint-Imier et par Dombresson que le christianisme s'est introduit dans le Yal-de-Ruz quand cette contrée était encore plongée dans le paganisme. Et c'est en suivant la même route que la Réformation y est arrivée 8 a 9 siècles plus tard. Seulement le Val-de-Ruz fut réformé de deux côtés a la fois, par Dombresson et par Neuchàtel.

Le papisme possédait dans ce vallon une forteresse qui paraissait imprenable : c'était Yalangin, la seconde capitale du pays. Lk, dans le château du lieu, habitait la vieille comtesse Guillemette de Vergy, bonne et pieuse dame , pleine de respect pour la religion de ses pères. Elle avait fait venir cent prêtres lors de la mort de son mari.

' Merle, t. IV, p. 515. — * Andrié, p. 301. — Chroniqueur, p 88.

Là Réformation dans le t»AYS. i25

pour chanter une grand'messe pour le repos de son âme. En réparation de tout le tort que le défunt pouvait avoir fait aux blés de ses sujets en chassant, elle avait, pendant toute une année, donné le dîner le vendredi k cinq lépreux, en y ajoutant cinq deniers d'argent. Elle avait fait, en outre, de larges aumônes aux pauvres de tous les villages de son comté de Valangin. «Elle tenait «à Valangin un état fort honorable, » dit M. de Chambrier S « et quand la comtesse de Gruyères et « d'autres nobles dames venaient la visiter, sa dé- « votion ne l'empêchait point de les faire danser au (c son du fifre et du tambourin.» La haine de cette dame contre la Réformation n'était surpassée que par celle de son intendant et conseiller intime, Claude de Bellegarde.

Il n'était pas aisé de faire pénétrer l'Evangile dans les états d'une telle souveraine. Farel avait fait une tentative dans l'été 1530, pendant son second séjour k Neuchâtel.Le 15 août, jour de la fête de l'Assomption de Notre-Dame, accompagné comme d'ordinaire d'un jeune Dauphinois, son parent et ami, Antoine Boyve, il était monté au Val-de-Ruz, dans l'intention d'y prêcher. Boudevilliers était , pour cette fois , le point de mire des deux missionnaires -, car, depuis la bataille de Coffrane, ce village, quoique situé dans le Val-de-Ruz,

n'appartenait plus k la seigneurie de Yalangin, mais à celle de Neuchâtel. Il y avait donc plus de chance de pouvoir y prêcher librement l'Evangile que dans tout autre villafje du Val-de-Ruz, dépendant de dame GuillemetiC.

De tous côtés l'on se rendait k l'église. Farel et son jeune compagnon y entrent, suivis de quelques habitants du lieu qui déjk l'avaient entendu prêcher à Neuchâtel, et tandis que le curé célèbre la messe, Farel monte en chaire. Une étrange lutte commence. Le prêtre et ses enfants de chœur chantent le missel-, Farel proclame Jésus-Christ et ses promesses. Enfin le moment arrive où, selon la croyance catholique, le prêtre, en prononçant les paroles de consécration, consomme le mystère de la transsubstantiation et où il fait l'élévation de l'hostie. A cet instant le peuple, vaincu par la puissance de l'habitude, tombe a genoux et adore son Dieu dans l'hostie consacrée.... Tout k coup un jeune homme s'élance de la foule, traverse le temple , arrive k l'autel, saisit l'hostie des mains du prêtre, et, la présentant au peuple : « Ce n'est point ce Dieu de « pâte qu'il faut adorer, s'écrie-t-il. Le vrai Dieu « est là-haut, au ciel, en la majesté du Père, et non « dans les mains du prêtre * . » — C'était Antoine Boyve! La foule demeure immobile, muette. Farel

' Andrié, p. 302— Merle, t. IV, p. 491. — Ch/roniqueuT, p. 87-88.

LA RÉFORMÀTION DANS LE PATS. 127

profite de ce moment de calme. II recommence a annoncer ce Christ que le ciel doit contenir jusqu'au rétablissement de toutes choses. Mais le prêtre et ses adhérents s'élancent au clocher et sonnent le tocsin k toute volée. Une foule émue, menaçante, accourt de toutes parts. Les amis des deux prédicateurs étaient désormais impuissants a les défendre. «Dieu les délivra, » dit la chronique. Comment? Nous rignorons. Ils s'évadèrent, franchirent rapidement l'intervalle qui sépare Boudevilliers de Valangin. Mais comment traverser ce bourg, où le tocsin avait aussi porté l'alarme, et où toute la population était sur pied? Un chemin étroit passait au pied des murs du château^ ils s'y glissent. Tout à coup ils sont aperçus. Une grêle de pierres les assaillit^ une vingtaine de personnes, prêtres, hommes et femmes, fondent sur eux armés de bâtons.

« Ces prêtres , dit le Chroniqueur^ n avaient pas « la goutte aux pieds et aux bras. Ils battirent tellece ment les deux fugitifs que peu s'en fallut qu'ils (c n'y périssent. »

Dame Guillemette criait du haut de ses terrasses : «A l'eau! à l'eau! ces chiens de luthériens! qui « ont méprisé le bon Dieu. » Déjà les prêtres traînaient Farel et Boyve vers le pont du Seyon. Jamais la vie du Réformateur n'avait couru un plus grand danger. En ce moment parurent tout a coup « cer- « tains bons personnages » du Val-de-Ruz qui arrivaient de Neuchâtel retournant chez eux. Ils dirent

aux prêtres : « Que faites-vous? Mettez ces gens « en sûreté pour qu'ils aient à répondre de leur (( action. Vous pourrez ainsi découvrir bien plus fa- « cilement tous ceux qui sont infectés d'hérésie. » Ce conseil adroit sauva Farel et son compagnon.

Les prêtres conduisent leurs prisonniers au château. « A genoux, leur disent-ils en passant devant « une chapelle de la Vierge. Prosternez-vous devant « Notre-Dame. » Farel, indomptable, les admoneste en ces termes : « Adorez un seul Dieu , en esprit (( et en vérité, et non des images muettes , sans c( âme ni pouvoir.» Ils lui répondent par des coups, tellement que son sang jaillit sur les murailles de la chapelle, et que longtemps après on en voyait encore les marques.

Arrivés au château, les deux prisonniers furent dévalés dans le cachot appelé le croton. Ils étaient presque morts. Chantèrent-ils durant la nuit suivante les louanges de Dieu, comme Paul et Silas dans la prison de Philippes? Je le pense. Car, quelle qu'eût été la témérité de leur conduite, ils souffraient pour l'amour de Christ, et ils étaient joyeux. Mais les bourgeois de Neuchâtel, ayant appris ce qui était arrivé, ne les laissèrent pas languir longtemps dans ce lieu. Ils montèrent en force â Valangin pour les réclamer. Madame de Valangin n'osa les refuser, sans doute par crainte des Bernois*.

' Merle, t. fV, p. 493.

ToQt cela s'était passé dans le courant de ce même été 1530, pendant lequel se préparait la rëformation de Neuchâtel. Dès que la ville fut décidément gagnée, Farel, dans les derniers jours de décembre, au cœur de Thiver, monta à Yalangin. Il était muni de lettres de Berne et accompagné de quelques amis déterminés. Il entra dans le temple de Yalangin au moment où Guillemelte s'y rendait pour assister k la messe, et se mit k prêcher^. La vieille dame veut imposer silence au Réformateur, mais sans succès. Les Yalanginois se déclarent en masse pour TEvangile -, la vieille douairière s'éloigne précipitamment en disant : » Je ne crois pas « que ce soit selon les vieux évangiles-, mais s'il y « en a de nouveaux qui fassent cela faire, j'en suis «esbahie*. »

Ce ne fut cependant que l'année suivante que se décida la réformation de Yalangin. C'était le 14 décembre 1531 . Un prédicateur de l'Evangile (selon plusieurs, Farel-, selon M. Merle, Antoine Marcourt, premier pasteur de JSeuchâtel après la Réformation) monte k Yalangin. Ne pouvant pénétrer dans le temple, tenu cette fois soigneusement fermé, il prêche sur la place publique. Les Yalanginois, rassemblés en foule, accueillent avec joie la Parole de vie. Bellegarde, qui voyait tout des tourelles du château, veut distraire la foule. Il a recours k un expédient infâme. Un chanoine, aidé du cocher de '

' Merle , l. IV, p. 516. g

la comtesse, s'en fait le vil instrument. On est obligé de tirer le voile sur cette scène, Tune des plus honteuses dont l'histoire fasse mention. Mais jamais aussi la punition ne suivit de plus près le crime. La conscience du peuple entier se soulève. C'est le 23 octobre de Valangin. Le peuple pénètre dans le temple comme un flot vengeur; les antiques vitraux sont brisés, les armoiries seigneuriales mises en pièces, les reliques dispersées, les autels renversés, les images détruites. Après avoir balayé l'église, le flot populaire se porte vers les maisons des chanoines qui l'avoisinent. Ceux-ci n'ont que le temps de prendre le chemin de la forêt-, leurs demeures sont saccagées. Guillemette et Bellegarde contemplent cette scène avec désespoir. Tout à coup ils voient le peuple se diriger vers le château.

terreur! ils montent!... Vont-ils faire subir le même sort à la demeure de leurs seigneurs? Non! Mais ils viennent demander justice de l'outrage fait à la religion et k son ministre. La comtesse est obligée de faire punir les deux malheureux qui n'ont agi que par les ordres de son intendant, et la réformation de Valangin est le prix de cette journée. Jacques Veluzat, Champenois, fut le premier pasteur de cette paroisse. Et le catholicisme n'eut plus pour refuge k Valangin que la chapelle du château, où la vieille dame fit célébrer la messe jusqu'à sa fin*.

^ Merle, t. IV. p. 520— C/ironiçî^tir, p. 89.

LA RÉFORHATION DANS LE PATS. 131

La même année^ Fontaine, au centre du Yal-de- Rùz, fut aussi gagné à TEvangile. Ce fut un compatriote de Farel , Jean de Bély, gentilhomme de Crest, en Dauphiné, qui, pendant que Farel évangélisait les districts du bas, vint, en 1531, prêcher dans cette localité. Pendant qu'il parlait dans le temple où Tavaient conduit les adhérents de la Réforme, arrivent tout k coup le curé et son vicaire, qui excitent les femmes et la jeunesse du lieu « k a battre et k déchasser Tévangéliste. » De Bély redescendit k Neuchâtel hué et accablé de coups. Mais quelques jours après, il revint accompagné de quelques jeunes Neuchâtelois bien armés pour sa défense. Bientôt il eut le bonheur de voir ses auditeurs ouvrir les yeux k la lumière évangélique. La messe ne tarda pas k être abolie k Fontaine. Maître Jean, comme on l'appelait, fut pasteur de cette église pendant vingt-sept ans. On montre encore, entre Fontaine et Cemier, la pierre où se reposait le pieux vieillard quand il se rendait k l'annexe. Tout le monde connaît au Val-de-Ruz la pierre de maître Jean\

Peu de temps après arrivait au Val-de-Ruz, comme évàngélisle et pasteur de Boudevilliers, un autre ami et compatriote de Farel , Christophe Fabry, dit Libertet. Il avait étudié la médecine k Montpellier. En se rendant k Paris, il entendit k Lyon

* Chroniquev/r, p. 88.

raconter Tœuvre extraordinaire que Dieu accomplissait par le ministère de Farel dans la Suisse française. Profondément ému par ce récit , au lieu de continuer son chemin pour Paris, il traverse la Savoie et se rend a Morat, où il espérait trouver Farel. H Vy rencontra en effet ; mais dans quel état? C'était en mai 1531. A la suite d'une course d'évangélisation à Avenches et dans le bailliage d'Orbe, Farel était revenu à Neuchâtel et avait pour la première fois visité Saint-Biaise. Mais le lieutenant et le curé, l'appelant hérétique et criant qu'il fallait le pendre , avaient ameuté le peuple contre lui. Farel avait presque été massacré. Il était revenu à Neuchâtel défait , crachant le sang , méconnaissable. De Ta il s'était fait transportera Morat; le jour où il y rentrait, arrivait Fabry. La vue du Réformateur meurtri, bien loin d'éteindre l'ardeur du jeune homme, ne fit que l'enflammer. Il s'attacha a Farel d'une affection filiale. Il partit pour Neuchâtel. Il y fut nommé pasteur. Marcourt et Fabry ont été les deux premiers pasteurs de notre ville. Farel n'a consenti ^ le devenir que beaucoup plus tard. Puis Fabry trouvant sans doute la vie de pasteur trop facile, s'en alla k Boudevilliers, où les réformés se débattaient contre les persécutions du curé d'Engollon. Il y resta huit mois. Il réunissait k un haut degré la douceur, la fermeté et la science. Son ministère fut béni et contribua puissamment k la victoire définitive de la Réformation dans le Val-

LA RÉFORMATION DAMS LE PAYS. i33

de-Ruz, victoire qui ne fut cependant tout à fait consommée qu'en 1536.

Quant k Saint-Biaise, les mauvais traitements qu*y avait subis Farel furent le signal de la Réforme. Les Neuchâtelois indignés vinrent y abattre les autels et y détruire les images. Us en firent autant k Tabbaye de Fontaine-André. C'était la réponse aux violences du curé et du lieutenant de Saint-Biaise.

En octobre 1532, Fabry, après avoir achevé son œuvre k Boudevilliers et l'avoir remise aux mains de son successeur, Jean Bretoncourt, revenait k Neuchâtel, quand il fut abordé par des députés de Bôle et des Grattes qui venaient k la ville demander un pasteur évangélique. Les villages de Boudry, Bôle, les Grattes et Roehefort ne formaient alors qu'une seule paroisse et n'avaient qu'une seule église, celle de Pontareuse. Ce temple était situé tout près de la fabrique actuelle de Boudry, k l'endroit où l'antique voie romaine, la Via-d'Etra\ traversait l'Arense, sur un pont qui n'est plus aujourd'hui. Beaucoup de gens, surtout de Bôle et des Grattes, avaient embrassé l'Evangile. Mais ils étaient persécutés par le curé et par le châtelain de Boudry. C'étaient eux qui venaient chercher un pasteur pour les défendre. Fabry leur fut accordé. Il résida trois ans dans cette paroisse. Le curé et

* Proprement sans doute Via strata, voie pavée.

le châtelain , nommé Youga , étaient ses ennemis jurés. Quand Fabry passait devant le presbytère, le curé l'accablait d'injures. Fabry l'invitait alors k apporter sa bible, à discuter devant les paroissiens, et k laisser décider ceux-ci. Le curé lui répondait en le maudissant. Plus d'une fois les deux partis furent sur le point d'en venir aux mains. Le gouvernement envoya l'ordre de partager l'usage du temple entre les deux cultes. Le curé et les bourgeois de Boudry n'y voulaient point consentir, et dès le dimanche suivant, pendant que les réformés célébraient leur culte dans le temple, conformément k l'autorisation du pouvoir, les catholiques arrivèrent l'épée k la main, enfoncèrent la porte que les réformés avaient fermée sur eux, et chassèrent hors de l'église la foule désarmée. Alors le Conseil d'Etat assigna le temple de Pontareuse aux protestants, et la chapelle située dans la ville de Boudry, sur l'emplacement du temple actuel , aux catholiques ; car on sentait bien que la majorité dans la campagne était favorable k la Réforme. Mais, encore cette fois, les catholiques ne voulurent pas céder le temple. Le jour de Noël, le curé y vint dire^la messe, et la prolongea tellement que les évangéliques crurent qu'elle n'aurait point de fin. Enfin, quand le ministre voulut s'avancer pour célébrer le culte réformé, les papistes s'élancèrent jouant des poings, quelques-uns même du couteau. Le curé, dans son pourpoint, la tète nue, un grand pieu dans la main.

excitait les siens. II y eut une grande batterie. Les \ignes fournirent les armes à la' plupart des combattants, et c'est merveille que dans un si grand tumulte il n'y eut pas effusion de sang. Enfin les bourgeois de Neuchâtel intervinrent en faveur de leurs coreligionnaires de Pontaréuse. Fabry gagna de plus en plus les cœurs par sa douceur. Le curé se vit abandonné à cause de sa violence même -, et de Bôle , où il demeurait, Fabry put paître en paix la paroisse de Boudry, Le temple de Pontaréuse ne fut démoli qu'en 1647, époque a laquelle il fut remplacé par celui qui a été bâti dans la ville, sur l'emplacement de l'ancienne chapelle*.

En 1532, la paroisse de Colombier se réforma. Elle eut pour premier pasteur Louis Fatton, ami de FareP.

Dès le même temps Cortaillod eut pour premier pasteur, et en même temps pour maître d'école, un jeune Français, nommé Hugues Gravier. En 1551 il voulut aller visiter sa famille, dans la province du Maine . Arrivé à Mâcon , il fut, ainsi que plusieurs autres personnes, accusé d'hérésie. Il engagea ses compagnons de captivité à tout jeter sur lui , confessa hautement ses convictions évangéliques, et fut brûlé vif à Bourg-en-Bresse, en janvier 1552, au milieu de jets d'ordures et de pierres

^ Chroniquev/r, p. SQSd. — Àlm. de Neuchâtel, 1857. — •Andrié, p. 304.

lancées par les moines et par une popnlace fanatisée'.

ABevaix, Farel fut attaqué en chaire pendant qu'il prêchait, par le prieur Jeaq de Livron et ses moines, qui avaient été chercher du secours k Bondry, contre les gens du lieu bien disposés, k ce qu'il parait, en faveur du Réformateur. Celui-ci, accablé de coups et de mauvais traitements, fut chassé du village. Messeigneurs de Berne firent leurs observations sur ces violences. Bevaix ne tarda pas k adopter définitivement la Réformation. L*abbaye fut sécularisée*.

Le prieuré de Gorcelles fut pareillement aboli, et Jean Droz, le dernier curé de ce village, en devint le premier pasteur*.

Peseux s'était bâti un fort beau temple en 1535. Ce village était encore catholique. Le service y était célébré par un chapelain envoyé par les chanoines de Neuchâtel. L'année 1536 Peseux se réforma, et, n'ayant pas de pasteur, il s'associa k l'église de Serrières pour ne composer k l'avenir avec elle qu'une même paroisse*.

A Gorgier et k Saint-Aubin, la Réforme fut accueillie avec faveur, et le seigneur Lancelot de Neuchàtel procura k cette paroisse Claude Clerc pour premier pasteur''.

* Drion, Hist. chron. de l'Eglise protest, de France, 1. 1, p. 46.—^Chroniqtieur, p. 87.—' Ibid.-—* De Perret, t. H, p. 247. — * Chroniquen/r, p. 90.

Là RÉPORMÀTION DANS LE PATS. 137

Pendant que les villages du bas se réformaient ainsi successivement, que faisaient les Montagnes?

Pas plus de deux cents ans avant Tépoque dont nous nous occupons, on n'aurait peut-être pas rencontré une seule habitation dans nos montagne». Au commencement du quatorzième siècle, Jacques Droz, de Corcelles, construisit le Verger, première maison du Locle , et six ans après , une famille du Pays-de-Vaud jeta sur un sol marécageux les premiers fondements du village de la Sagne. Dès lors la Sagne s'accrut et donna naissance aux Ponts, et la population toujours plus nombreuse du Locle commença a se verser dans les vallées contiguës de la Chaux-de-Fonds et de la Brévine*. Le Locle fut érigé en paroisse et la première chapelle construite vers 1351 . Les gens de la Sagne étaient paroissiens, mais non communiers du Locle.

A l'époque de la Réformation, vivait aux Montagnes un homme qui jouissait de la plus haute considération et dont l'influence était un obstacle plus grand k l'Evangile que toutes les colères de dame Guillemelte. C'était Etienne Bezancenet, curé du Locle. Il avait fait, en 1519, le pèlerinage de Jérusalem. Après avoir vendu, pour se défrayer, 50 émines d'orge pour 6 écus, il était parti le 3 mai en société de quatre seigneurs fribourgeois et de Nicolas Cachet , curé de Payerne. Pendant son

^ Chroniquewr, p. 75.

absence, les gens du Locle avaient été fort en peine de leur pasteur. Mais enfin, le 4 décembre, (selon d'autres déjà le 30 octobre,) <( par Taide de Dieu et a de la bénite Vierge» ils avaient revu son visage et lui avaient fait la grand' venue. Dès lors Etienne Bezancenet avait été créé chanoine de Saint-Imier et chevalier du Saint-Sépulcre, et il était en grande vénération dans tout le pays. «C'est la lumière des « Montagnes,» disait-on.

Bezancenet usait de l'autorité dont il jouissait dans sa paroisse et dans les localités environnantes pour en éloigner, autant que possible, la Réformation.

En 1532, le 22 juillet. Madame Guillemette de Vergy monta au Locle pour la foire de la Madelaine. L'un des réformateurs s'y rencontra avec, elle. Etaitce Farel, comme le dit M. Andrié, ou de Bély, comme le racpnte M. de Perrot? Accompagnait-il Guillemette ou était-il venu k son insu? Ces points restent obscurs dans les récits du temps. Quoi qu'il en soit, Guillemette défendit au réformateur de prêcher. Mais elle le mit en présence de Bezancenet pour que celui-ci confondît enfin l'hérétique. La dispute dura deux heures en présence de la comtesse. Bezancenet ne convainquit pas son adversaire-, mais il faut lui rendre cette justice, qu'il se conduisit très-galamment envers lui. Il lui fit servir une collation , et , s'il est vrai qu*il eût été arrêté, procura son élargissement. Malgré son sa-

Là Réformation dans le pays. 139

Yoir, son crédit, ses titres, Bezancenet ne put s'opposer longtemps k la puissance de la Parole de Dieu. Après avoir refusé tous les avantages que lui offraient ses paroissiens s'il voulait embrasser la Réformation et leur prêcher l'Evangile, il célébra au Locle, le 25 mars 1536, jour de l'Annonciation, la dernière messe , et, six semaines après , lorsqu'il vit la Réforme consommée dans sa paroisse, se retira à Morteau, où il mourut en 1539. Son testament, daté de cette même année, est encore au château, dans les archives. Le dimanche qui suivit le 25 mars 1536, Etienne Jacot-Descombes commença ses fonctions comme premier pasteur du Locle*.

Ce fut Bezancenet qui eut l'honneur de défendre le dernier son poste dans nos montagnes. Deux ans avant sa retraite, les habitants des Brenets s'étaient décidés k embrasser la Réforme. Mais plutôt que de brûler leurs images ou de les jeter dans le Doubs, ils les échangèrent contre deux bœufs que leur offrirent de pieux villageois de la Franche- Comté. L'acte qui constate le marché subsiste encore*. c( Et chacune des deux parts, dit le Chroni- « queur, crut avoir fait une bonne affaire. »

^ Chroniqueit/r, p. 79. — Andrié, p. 304. — De Perret, t. II, p. 238. {Je dois en outre une partie de ces renseignements à l'obligeance de M. Ulysse Matthey, du Locle, qui a puisé aux archives communales.) — * Andrié, p. 304.

Dans le même temps, Jacques Droz, cpré de la Chaux-de-Fonds, en devint le pasteur, et Pierre Besson accepta la houlette du troupeau de la Sagne réformée.

Le Val-de-Travers offrit une assez longue résistance k la Réforme.

A Môtiers-Travers se trouvait le prieuré de Saint- Pierre avec un couvent de moines Bénédictins. C*est là que se retirèrent les chanoines de Neuchâtel après que le séjour de la ville leur fut devenu insupportable. Le 6avrill531 , la princesse leur avait ôté leurs sièges aux Audiences-Générales. Elle leur offrit un asile dans la ville de Seurre, en Bourgogne, pour y résider et y faire le service divin. La plupart préférèrent se rendre au prieuré de Métiers, dont leur prévôt, Olivier de Hochberg, frère de la princesse, avait été mis en possession. Lk, de concert avec les moines Bénédictins , leurs hôtes , ils allaient célébrer le service divin dans les églises du pays qui n'avaient pas encore secoué le joug de Rome. Mais ils vivaient en dissension continuelle avec leur prévôt, qu'ils accusaient auprès de la princesse de percevoir pour lui seul les revenus du monastère et de laisser tomber en ruines l'église, la grange, le four et les autres édifices. Les choses allèrent ainsi jusqu'en 1536, où la Réforme étant généralement reçue dans tout le Val-de-Travers, le prieuré fut sécularisé. Les moines se retirèrent pour la plupart au couvent de Montbenoît, en Franche-

LA RÉFORMATION DANS LE PAYS. iil

Comté, OU dans d'autres monastères de leur ordre. Quant aux chanoines, ils reçurent chacun de la princesse une pension viagère de 100 livres, k condition de dire des messes en faveur de son âme et de celle de ses prédécesseurs, et se dispersèrent. Déjà Guillaume de Pury, le dernier entré au chapitre, avait embrassé la Réforme. Il se maria et devint la tige d'une branche de la famille de ce nom qui s'établit à Moral et qui s'y est éteinte au dixseptième siècle. André de la Ruette s'était retiré à Rome*, Sébastien Nsegeli, auprès de l'évêque de Bàle. Jacques de Pontareuse avait été frappé par la mort. Quant h ceux qui s'étaient retirés à Môtiers : Ponthus de Soleillant , comte de Saint-Jean de Lyon, retourna dans cette ville ^ Guy de Bruel entra au chapitre de Besançon -, Jean de Cuève, dit Cothenay, se fit chartreux; Aimé Favier, Jean de Lugney, Jean de Goumoéns, dit de Biolley, Benoit Chambrier et Jacques Baillods finirent par embrasser la Réformation. Baillods employa ses loisirs k écrire l'histoire de notre pays , histoire souvent citée par le chancelier de Montmollin dans ses Mémoires , mais aujourd'hui perdue, sauf un fragment sur les guerres de Bourgogne. Ainsi finit cette corporation jadis si puissante des chanoines deNeuchâtel. Elle se fondit devant la Réformation comme une vieille neige d'hiver aux rayons du soleil de printemps*.

^ Voy. Montmollin, d'après Baillods ; Boyve et Matile f Musée historiquej.

Pendant que le chapitre des chanoines s'affaissait de la sorte, la Réformation s'établissait dans tout le Val-de-Travers. A Métiers le curé Pierre Barrelet se déclarait pour l'Evangile, et devenait le premier pasteur de cette paroisse. Il se maria, et sa fille Guillauma épousa, une trentaine d'années plus tard^ Claude Dyvernois, émigré de France pour cause de religion.

A Buttes nous trouvons pour premier pasteur Thomas Petitpierre. Né en 1478, et admis dans les ordres en 1502, à l'âge de 24 ans, il vécut assez longtemps pour être trente-deux ans pasteur a Buttes , après avoir exercé la prêtrise pendant quarante-trois ans. Il mourut en 1577, k Tâge de 99 ans, après avoir eu pour suffragants Vital Torillon, qui fut envoyé aux églises d'Auvergne, et Bernard Gélieu, qui venait de France. Une inscription k son suj^t existe encore dans le temple de Buttes. Les hommes du troupeau étaient gagnés à la Réforme-, mais les femmes ne voulaient pas entendre parler du culte évangélique et persistaient à se rendre par bandes aux Verrières-de-Joux pour y vaquer a leurs dévotions selon le rite catholique. Thomas Petitpierre les exhortait k ne pas préférer les eaux bourbeuses de la superstition aux sources limpides de l'Evangile qui jaillissaient tout près d'elles. Longtemps elles restèrent sourdes k ses exhortations Qt k celles de leurs maris. Ce ne fut

que depaîs 1544 que maris et femmes vécurent réunis sous la même houlette'.

La messe fut abolie aux Verrières dès Tan 1S34. Une tradition porte que la dernière messe fut célébrée pour cette paroisse, qui comprenait les Bayards et la Côte-aux-Fées, le 30 octobre 1534, juste quatre ans après la réformation de la ville. La même tradition porte qu'une famille Abet, qui existe encore aux Verrières, ayant refusé d'accepter la Réformation, on lui concéda une chapelle dans le temple, où elle célébra son culte selon le rite catholique pendant un grand nombre d'années. Exemple unique peutêtre de tolérance religieuse dans ce temps ! Celte tradition, vraisemblable par son étrangeté même, est pleinement confirmée par un arrêt du gouverneur de Neuchâtel, du V août 1534, qui montre avec évidence que déjà dans Tété qui précéda la réformation de cette paroisse, les deux cultes y furent célébrés simultanément , avec liberté pour chacun de choisir entre le prêche ou la messe. (Voyez en note cette pièce intéressante'.)

^ Perret, t. II, p. 229. — Andrié, p. 305. (Les données ordinaires sur Thomas Petitpierre ne me paraissent pas exemptes d'erreur. J'ai cherché à ne rien avancer sans en avoir la preuve.)

* Arrêt. « Le Lieutenant et Gouverneur général au comté de Neuchâtel, au Maire des Verrières, salut!

« Nous vous ordonnons et expressément commandons que ayez à faire payer et contenter Mcssire An-

144 QUATRIÈME CONFRÉENGE.

Le chanoine André de la Ruette, qui était à cette époque curé des Verrières, causa un grand tort k la communauté et k l'église de ce lieu en emportant avec lui les archives ecclésiastiques. Ces papiers ont probablement été déposés au couvent de Mont-Roland, près de Dole, et ont péri lors de la révolution. Il fit aussi transporter dans l'église de Notre-Dame, k Pontarlier, les statues des douze Apôtres qui ornaient le temple des Verrières. Le

drey de la Ruette, votre curé, de tout ce que lui peut être dû à cause de la cure des dites Verrières, soit tant du reste de tout le passé, comme de ce qui lui

sera dû à l'avenir En outre vous ordonnons, que

tandis qu'on fera le demi office à l'église , vous faites commandement de par Ma Dame, à ceux ou celles qui seront sur le semetière , si ne veulent tenir et être à la dite église, afin qu'ils ne donnent scandale à ceux qui seront oyant la messe. Semblablement vous ordonnons et commandons que faites défense pour et au nom de MaDite Dame , que nul n'ait à faire, ne à donner aucun empêchement à ceux qui seront oyant la messe et autres services en l'église, ne semblablement à ceux qu'il plaira d'ouir la prédication. Et si aucun était à ce désobéissant, les ayez à enquêter en Tesmende de soixante sols, et si pour les esmendes ne voulions être obéissans, les ayez à rendre en la maison de Madame au Vau Travers, et qu'à ce ne soit fait faute, sur peine de désobéissance. — Fait et donné à Neuchâtel le premier jour du mois d'Août l'an mil cinq cent trente quatre^. »

* Nous devons la communication de cette pièce intéressante à Tobligeance de MM. Perroud et Jattet, des Verrières.

LA RÉFORMÀTION DANS LE PATS. i45

premier pasteur des Verrières parait avoir été madtre Ënie.

Mais un phénomène, unique dans l'histoire de la réformation de notre pays , c'est la résistance invincible qu'ont opposée a la doctrine évangélique les églises du Landeron et de Cressier.

L'influence de Soleure , demeuré catholique , et avec lequel le Landeron était uni par les liens d'une antique combourgeoisie , contrebalança, surmonta même ici celle Ae Berne. Par les soins de Jean Hardy, alors châtelain du Landeron et zélé réformé, Farel vint prêcher là en 1538. Les gens du Landeron, bien loin d'être gagnés par sa prédication, en conçurent une grande colère et se plaignirent à Messieurs de Soleure. Le i4 mai 1542, nouvelle tentative de réformer ce district. Le gouverneur lui-même, George de Rive, qui, dans l'intervalle avait embrassé la Réforme, fit tenir une conférence publique au Landeron sur la question de religion. Farel et les quatre ministres de Neuchàtei s'y étaient rendus. Il y eut une longue controverse. Enfin on passa au plus, La tradition porte que les voix se trouvèrent égales et qu'on alla chercher aux champs le berger qui départagea pour la messe '. Il n'avait pas assisté k la conférence. Le sort du Landeron fut ainsi décidé pour des siècles -, il est encore aujourd'hui catholique romain.

F. de Chambrier, p. 309.

A Cressier, la majorité fut poar la Réforme.

Mais les catholiques , soutenus par 900 soldats de Soleure, ne voulurent jamais permettre que le culte réformé y fût introduit. Deux ministres, envoyés k Cressier pour soutenir les réformés, y furent assas* sinés. C'est, si nous oublions les mauvais traitements dont Farel et ses compagnons furent si souvent accablés , le seul sang qu'ait fait couler la grande lutte de religion dans notre pays. Et ce sang, ce sont les catholiques qui ToiA versé. Peu s'en fallut que Farel lui-même n'eût le même sort au Landeron. Il n'échappa qu'avec peine k une lapidation complète de la part des femmes de l'endroit. C'est en commémoration de cet acte de courage, dit-on , que les femmes de ce lieu occupent encore aujourd'hui les places k droite dans le temple'.

Lignières était en grande partie resté attaché k la foi catholique'. En 1553, la peste ravagea ce village ; le desservant catholique , frappé de terreur, déserta son poste, et nul ne vint le remplacer. Les habitants de Lignières s'adressèrent alors k la compagnie des pasteurs de Neuchâtel pour obtenir les soins et les consolations de la religion. Leur demande fut accordée et on leur envoya un ministre. On dit que lorsque le fléau eut cessé, les prêtres voulurent de nouveau venir s'établir au milieu de leurs ouailles, et que Lignières refusa leurs ser-

' Andrié, p. 305. ~* F. de Chambrier, p. 309.

vices*. C'était 22 ans après la réforroation de la ville. Il ne faut que quelques minutes à la lumière du soleil pour franchir les trente-quatre millions de lieues qui séparent cet astre de notre terre. Il avait fallu près d'un quart de siècle à la lumière de l'Evangile pour franchir les quatre lieues qui séparent Neuchâtel de Lignières. C'est que le rayon de lumière n'a que de transparentes couches d'air k traverser , tandis que la lumière de l'Evangile doit vaincre les résistances de nos cœurs, milieu souvent impénétrable aux efforts les plus soutenus ! Mais aussi combien ce résultat, lorsqu'une fois il est obtenu, n'est-il pas plus magnifique! Le rayon dont sont éclairés nos yeux finit toujours par s'éteindre dans l'obscurité de la tombe. L'éclat que Jésus-Christ répand dans nos cœurs est l'aurore d'une splendeur éternelle.

Le trait saillant dans l'histoire que nous venons de raconter, c'est, à ce qu'il me semble, l'énergie morale et la persévérance intrépide dont le peuple neuchâtelois a fait preuve à cette époque de son histoire. On a cherché à expliquer ce trait de différentes manières. On a voulu en faire honneur à notre caractère national. Je crois qu'on se trompe. Le Neuchâtelois ne manque pas entièrement d'élan, je l'accorde -, mais la crainte de se compromettre en faisant mal l'emporte cependant chez lui sur

* Andrié, p 306.

rénergie qui hasarde tout pour bien faire. Le Neuehâtelois est plus méticuleux qu'entreprenant, plus circonspect que hardi.

On a attribué Ténergie de nos pères k certaines velléités révolutionnaires et démagogiques. La meilleure histoire de notre pays que nous possédions paraît dominée parfois par ce point de vue. Au fond , c'était Ik l'explication que les chanoines cherchaient déjà k faire prévaloir dans l'esprit des commissaires bernois. Mais n'entendez- vous donc pas ce mot solennel des bourgeois : a Nous obéi- « rons k Madame en tout ce qu'il lui plaira com- « mander, sauf et réservé la foi évangélique, dans « laquelle nous voulons vivre et mourir.» Est-ce Ik le langage de l'insurrection? Parler ainsi , n'est-ce pas bien plutôt : Rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, selon l'ordre de notre Maître?

On a enfin expliqué ce trait remarquable de notre réformation par le caractère de son principal auteur, Farel. Mais Farel ne paraît point en la journée du 4 novembre, où l'énergie de notre peuple se montre plus grande encore sous la forme du calme que le 23 octobre sous celle de la violence. Et en général, comme on l'a dit , ce n'est pas l'homme qui crée le temps où il vit*, c'est bien plutôt l'époque qui crée ses grands hommes. « Plus une époque « est grande , moins les individualités la domi-

« nent'. » Farela reçu Timpulsion du milieu dans lequel il vivait et agissait, tout autant que ce milieu a subi la sienne.

Reconnaissons plutôt (et les conséquences morales de la réformation de notre pays que je vous développerai dans une conférence suivante, achèveront, j*espère, de vous le prouver) qu'à ce moment de son histoire le peuple neuchâtelois a été comme soulevé au-dessus du niveau de son caractère ordinaire, et que le levier qui a produit ce miracle, rare sans doute mais non sans exemple dans la vie des peuples, c'est sa conscience morale puissamment remuée par la sainte prédication de Farel. Yoilk la seule explication possible de la réformation neuchâteloise. Dieu veuille opérer aujourd'hui une semblable secousse dans notre conscience nationale, avant que nous soyons tout à fait enfoncés dans la fange du matérialisme !

' Merle, t. IV, p. 521.

n leur proposa une autre similitude, et il dit : Le Royaume des cieux est semblable à un grain de moutarde , que quelqu'un prend et sème dans son chan^). Ce grain est la plus petite de toutes les semences ; mais quand il est crû, il est plus grand que les autres légumes , et il devient un arbre , tellement que les oiseaux du ciel y viennent, et font leurs nids dans ses branches. Il leur dit une autre similitude : Le Royaume des cieux est semblable à du levain, qu'une femme prend, et qu'elle met parmi trois mesures de farine, jusqu'à ce que la pâte soit toute levée. Matth. XIV, 31-33.

L*état mntveaii après la Réformation. — Cfdte et doctrine. — Enseignement religienz de la jeunesse (Catéohaménat). — Instruction littéraire (collège de Kenehfttel).—* Première traduction de la Bible en langue française (Bible de Serrières). — Décrets de l'Etat contre les désordres et contre la profanation du dimanche. — ^Règlements ecclésiastiques. — Consistoires. — Lutte de Farelà KeucbAtel.— Assemblées pastorales régulières. — La classe. — ^Visites d'église.—- Union intime entre les églises protestantes. — ^Amitié de leurs che&. -^Désintéressement des réformateurs. — Mort de Farel. — Conclusion.

L'Evangile est doué d'une double puissance. Il a une force d'expansion -, du lieu où il a une fois pris

loi CINQUIÈME CONFÉRENCE.

pied, il se propage de proche en proche-, il envahit sans cesse de nouveaux domaines. Il ressemble sous ce premier rapport au grain de semence, qui, une fois qu'il a jeté racine, grandit, s'étale, devient un arbre et ombrage le sol environnant. C'est là l'espèce de puissance que nous avons vu la Parole de Dieu déployer chez nous pendant les quelques années dont nous avons retracé l'histoire. Dans ce court espace de temps , la semence de la Vérité divine, déposée d'abord par la main du Réformateur à Serrières , s'accrut , envahit paroisse après paroisse, et finit par couvrir le sol de notre pays presque tout entier.

Mais l'Evangile possède une autre vertu , plus merveilleuse encore, celle de transformer intérieurement tout ce qui lui donne accès. Sous ce second rapport, c'est au levain qu'il doit être comparé. Vous connaissez la puissance mystérieuse que le levain déploie dans la pâte. A son contact silencieux, cette masse lourde, inerte, sans saveur, entre en fermentation , s'agite , s'anime en quelque sorte, devient plus légère et acquiert la saveur qui lui manquait : c'est une transformation. La vie humaine, dans son état naturel , ressemble k la pâte avant qu'elle soit levée. Malgré les belles facultés, les douces affections et les nobles aspirations dont elle est douée, elle n'en est pas moins dénuée de toute énergie vraiment sainte^ de tout amour entièrement désintéressé, de toute joie cx>mplétement

pure, en un mot, de toute saveur spirituelle. Ce qui est né de la chair ^ est chair, a dit Jésus. Il faut le contact d'un élément supérieur pour lui communiquer ces qualités qui lui manquent, mais qu'elle est apte k recevoir. Ce levain, c'est Christ, sa personne, son œuvre, sa parole, son Esprit. Au contact de ce levain céleste , tout dans l'homme entre en une sainte fermentation ^ la conscience s'éveille, le cœur s'épure^ une direction plus élevée s'empare de la volonté et de l'intelligence \ les affections naturelles reçoivent une consécration nouvelle^ tout reçoit une valeur inconnue jusqu'alors -, tout concourt à un divin but. Individu, famille, nation, tout est régénéré, transformé. Ce qui est né de l'Esprit, est Esprit, a dit Jésus. Eh bien! mes ehers auditeurs, l'Evangile apporté à nos pères par Farel a-t-il aussi déployé chez nous cette vertu transformatrice du levain? Oui , certes , et c'est la ce dont nous nous convaincrons aujourd'hui en contemplant le tableau de l'état sorti chez nous de la Réformation. Sans ce tableau, l'histoire de notre réformation ressemblerait a un drame sans dénouement. D'ailleurs, Jésus a dit : Vous reconnaîtrez Varbre à ses fruits. Or encore aujourd'hui la Réformation a ses détracteurs. Montrons-leur donc par la bonté des fruits celle de l'arbre qui les a portés. C'est le meilleur, c'est l'unique moyen de leur fermer la bouche !

Révéler Jésus-Christ, le glorifier dans les cœurs, c'est Ik Tœuvre de l'Esprit saint. // me glori/içra, a dit Jésus lui-même, en promettant sa venue (St-Jean XVI, 14). Et saint Paul dit : Tout esprit qui dit : Jésus, Seigneur ! est de Dieu, D'autre part, diminuer Jésus-Christ, glorifier quelque autre à sa place, telle est l'œuvre de l'esprit opposé k l'Esprit divin. Le point extrême dans cette direction perverse , le voici : Tout esprit qui dit : Jésus , anathème! n'est point de Dieu. (1 Cor. XII, 3.) Voila la pierre de touche donnée par Dieu lui-même. Appliquons-la !

Nous savons déjk ce qu'était le culte avant la Réformation. Il ne glorifiait pas Jésus-Christ, mais le prêtre. La messe n'est certes point k l'honneur d'un Seigneur que le prêtre crée, pour ainsi dire, au moyen des éléments matériels ^ elle est bien plutôt k l'honneur du prêtre qui a reçu un si prodigieux pouvoir et qui possède la vertu de renouveler ainsi le miracle de l'incarnation en même temps que celui de la croix ! Dans la messe, la gloire du Maître n'est que le piédestal de celle du serviteur.

La Réformation ramena cette cérémonie faussée k sa vérité biblique. On célébra de nouveau la Sainte-Cène, comme un repas d'actions de grâces, tout k la gloire de Celui dont l'Eglise annonce la mort (1 Cor. XI , 26). En même temps la Réformation rendit sa place dans le culte k l'acte qui dès les premiers temps de l'Eglise en avait été la partie

centrale : la lecture et la prédication de la Parole de Dieu. A la vague et obscure exaltation du sentiment succéda la pleine lumière de la connaissance.

Une transformation profonde s'opéra également dans la doctrine. Rome enseignait aux hommes à faire des œuvres pour mériter le ciel, comme si Dieu était un marchand , le ciel un objet vénal, et nos bonnes œuvres le prix d'achat. La Réformation ne reconnut d'œuvre méritoire , s'il peut être ici question de mérite, que celle que Dieu luiHoaéme dans son amour infini a accomplie pour nous en la personne de son Fils. Accepter cette œuvre parfaite, s'en prévaloir avec foi , la présenter k Dieu comme si c'était la nôtre propre, croire, enfin, redevint, selon l'enseignement de l'Ecriture, l'unique et sufiBsant moyen de grâce. Et les bonnes œuvres furent réclamées non plus comme moyen de mériter le ciel, mais comme fruits de la vie céleste déjk habitante et agissante dans le cœur du croyant.

A l'esprit mercenaire succéda ainsi l'esprit filial, ou, selon l'expression de saint Paul, à V esprit de servitude celui d'adoption.

Là, dans ce renouvellement du culte et de la doctrine, se trouve le principe fécond de toutes les autres transformations dues k la Réformation.

Passons en revue les principaux et les plus salutaires de ces changements.

L'enseignement religieux de la jeunesse, tel que

158 aNQUlÈME CONFÉRENCE.

nous le possédons aujourd'hui dans toutes nos paroisses , n'existait point a Tépoque qui précéda la Réformation. «Depuis plusieurs siècles l'usage de « catéchiser la jeunesse n'existait plus dans l'élise (( romaine*. » On enseignait aux enfants a réciter le Pater noster^ le Credo et VAve Maria, et on les recevait, ainsi machinalement dressés, à la communion du Saint-Sacrement. Mais la Réformation ne fut pas plutôt introduite dans notre pays que les pasteurs sentirent le devoir de donner une instruction religieuse soignée et approfondie à la jeunesse. Ils y furent encouragés par une lettre adressée le 26 décembre io41 M la classe des pasteurs de Neuchàtel par le fameux Mélanchton , l'ami et le compagnon d'œuvre de Luther, et par les frères qui étaient avec lui k Worms. Dans cette lettre, Mélanchton donne a Farel et k ses collègues, entre autres recommandations, celle de ne laisser approcher de la Table du Seigneur que des fidèles instruits et bien examinés*, et pour cet effet il les engage à rédiger un formulaire de catéchisme' pour servir k l'instruction de la jeunesse*.

«En octobre 1546, raconte Boyve, on établit une « prière le mardi, un sermon le mercredi au temple « du haut, un autre le vendredi au temple de l'hô- (( pital, et le dimanche suivant on commença de « faire répondre les enfants au catéchisme*. »

' Andrié, p. 323. -^ » Boyve, Liv. II, p. 421.— «Annales à ran 1546, p. 462.

APRÈS LÀ RÉFORMÀTION. 159

On vbit par ]a comment TEglise réformée, dès son berceau, aspira au plein jour derinstruciion. Le catéchuménat est né avec notre réformation.

Ce besoin de lumière, excité par la Réforme, ne se fit pas sentir seulement dans le domaine religieux ^ il s'étendit aussi au domaine des lettres. On ne sait pas assez , et il importe peut-être de le rappeler à cette heure, que ce fut l'Eglise, que ce furent spécialement les pasteurs qui furent les fondateurs de l'instruction publique dans notre patrie, a Dès i 532, « la classe de Neuchâtel pourvut à l'instruction de « la jeunesse par le moyen d'écoles dans le pays et « y envoya des instituteurs*.» Dès 1532! Et la réformation de la ville ne datait que de la fin de 1530 ! Lk où l'on manquait de régents, les pasteurs mettaient la main à l'œuvre et remplissaient les fonctions de maîtres d'école. Ce jeune Français dont je vous parlais récemment, Hugues Gravier, qui périt en France comme martyr de la foi évangélique, fut longtemps le régent de Cortaillod, en même temps qu'il en fut le premier pasteur, a L'instruction de la « jeunesse, dit M. de Chambrier% était alors l'affaire

« des ministres de l'Evangile Avant de devenir

« les pasteurs des hommes faits, les ministres de- « vaient avoir été les instituteurs des enfants. C'é- (c tait la classe qui présentait les régents d'école à « la confirmation du conseil d'état. »

' Andrié, p. 324 — » P. 385-383.

L'Eglise, fille de la lumière divine, a été chez nous la mère et la nourrice de Técole , ce véhicule des lumières terrestres. Cela est naturel*, comme une vertu appelle une autre vertu, une connaissance fait sentir le besoin de toutes les autres. II y a solidarité entre les lumières. L'intelligence s'éveille ou s'endort pour tous les objets à la fois. Farel sentait si bien la relation entre l'ignorance et le papisme d'une part, entre l'instruction et la Réforme de l'autre, qu'il disait k Genève : <( Si nous ne pour- « voyons aux écoles, les têtes rondes s'empareront « de la jeunesse*.» Et M. Sayous* déclare que « dans « toutes ses missions il travailla autant k instruire « le peuple qu'à le convertir. »

La sollicitude des réformateurs pour l'instruction s'étendit jusqu'aux hautes études, et cela par un motif encore plus particulier. La Réforme repose sur l'intelligence de la Bible. Enlevez la Bible, elle croule comme un édifice auquel on aurait ôté son fondement. Replacez la Bible, la Réforme reparait inébranlable, comme un château fort assis sur le roc. Or, comment comprendre sûrement la Bible sans la connaissance des langues dans lesquelles elle fut écrite? Le peuple Juif, Jésus, les Apôtres parlaient hébreu et grec. Nos livres saints sont écrits dans ces langues, dont la connaissance est ainsi nécessaire à leur interprétation. Ce n'est pas

^ Charoniquewr, p. 282. — * P. 48.

tout : d'autres temps, d'autres mœurs. Nos livres saints font à tout instant allusion k des usages, k des circonstances, a des faits historiques et géographiques qu'il faut connaître pour les comprendre. A l'intelligence des langues anciennes doit donc se joindre, chez un vrai interprète des Ecritures, la connaissance scientifique des peuples de l'antiquité, de leurs institutions, de leur histoire et des pays qu'ils habitaient.

Voilà la raison pour laquelle la Réformation évoqua nécessairement l'étude de l'antiquité. Auparavant la connaissance du grec et de l'hébreu était tellement négligée qu'elle rendait même suspect d'hérésie". La Réformation fit, au contraire, de cette connaissance une condition indispensable de l'admission au ministère évangélique. Pourvoir l'Eglise de conducteurs instruits fut l'un de ses premiers efforts. « Les Réformateurs , dit M. Sayous*, n'a- « vaient point oublié que la rénovation religieuse « procédait en ligne directe de la renaissance des « lettres. Et comme ils étaient arrivés k leur foi par « le chemin des études, ils conservèrent k celles-ci « une vive reconnaissance, un sincère respect. »

Voici comment Farel lui-même, dans son livre : Le Glaive de la Parole véritable , démontre et développe l'utilité des études littéraires et scientifiques :

^ Voy. les exemples dans Rachat , t. 1 , p. vin-x. — 'P. 48.

1 62 CINQUIÈM E CONFÉRENCE .

« Il faut, dit-il, que selon la puissance des pa- ( rents ou par Taide de TEglise , par ses membres principaux et par les pasteurs et le magistrat, les enfants, selon leur esprit ou leur capacité, apprennent les langues principafes , comme grec , latin, hébreu, afin que si Dieu leur donne la grâce de pouvoir enseigner et porter sa Parole, ils puissent boire en la fontaine et lire TEcriture en son propre langage auquel elle a été écrite, comme en hébreu rAncien-Testament, et en grec le Nou- ( veau. Et aussi pour voir comment Dieu est mert( veilleux en ses œuvres et comment les hommes sont muables, ils devront voir et apprendre ce qui a été écrit de la nature des bêtes , arbres et w herbes , et autres choses que Dieu a créées pour ( servir k Thomme^ s'instruire des diversités des gens et des pays, lisant les histoires qui montrent les mutations des villes et des royaumes Certainement ces sciences sont dons de Dieu. »

La fondation de l'académie de Lausanne et du collège de Neuchâtel fut l'œuvre de la Réformation et spécialement de Farel. Ce sont là les monuments des besoins scientifiques dont étaient pénétrés ceux qui dirigeaient alors l'Eglise.

II en fut de même k Genève. « A côté de son « église, dit M. Sayous, Calvin éleva un collège et « une académie. » Ces institutions étaient comme les succursales nécessaires de l'Eglise protestante. Ce fut Farel personnellement qui, par les soins de

APRÈS LA RÉFORxMATlON. 163

son ami Wolfhard , de Strasbourg, procura a nôtre collège latin son premier maître. Un jeune savant, nommé Louis, que recommandaient également sa pureté de mœurs, sa piété et son amour de la science, fut appelé à Neuchâtel, et toute notre jeunesse studieuse confiée k ses soins*. Au nombre (les premiers maîtres de notre collège figure Tun des savants distingués de l'époque, Mathurin Cordier, dont plusieurs d'entre nous se rappellent bien les Colloques^ qui fut aussi professeur à Lausanne et à Genève, et qui eut Thonneur d'enseigner le latin à l'homme qui, depuis les temps anciens, a peut-être le mieux manié cette langue, Calvin.

Ceci nous conduit à vous parler d'un fait remarquable dans l'histoire de notre réformation. C'est la publication dans notre pays de la première traduction de la Bible en langue française.

Lefèvre d'Etaples, le maître et l'ami de Farel, avait publié a Mêaux, en 1524, comme nous l'avons vu, la première traduction du Nouveau-Testament. Mais ce premier essai était défectueux a plusieurs égards-, et puis restait à traduire l'Ancien- Testament, la partie de beaucoup la plus considérable et la plus difficile de l'Ecriture-Sainte. Les églises de langue française sentaient un besoin pressant de posséder ce trésor, qui jusqu'ici n'avait été accessible qu'aux érudits capables de lire

* Chroniqueur y p. 87.

l'original hébreu ou la traduction latine. Mais comment exécuter cet important et immense travail? II fallait avant tout un homme capable, puis des sommes considérables , enfin un lieu sûr et indépendant du pouvoir des prêtres. L'homme se trouva dans la personne d'Olivétan, Picard de naissance, proche parent du grand Calvin. L'argent fut fourni, ainsi que nous le verrons, par des mains auxquelles nul n'eût jamais songé. Et le lieu d'impression se trouva être Serrières, ce village qui avait été le berceau de la Réformation dans notre pays.

Olivétan, ou d'Olivet, était précepteur dans la famille de Jean Chautemps, à Genève. Il savait assez bien le grec et passablement l'hébreu -, il connaissait l'italien et l'allemand et pouvait ainsi profiter des traductions de la Bible qui venaient de paraître dans ces langues. Tous les frères qui entouraient Olivétan se tournèrent vers lui et lui imposèrent la charge de ce grand travail. Il y employa deux ans et demi, pendant lesquels la persécution et des affaires domestiques le jetèrent fréquemment d'un lieu dans un autre. Malgré cela il se mit à l'œuvre-, il entra en correspondance avec tous les hommes savants de la Réforme, car dans ce moment si beau, la science de chacun était celle de tous. Il fut spécialement aidé par Calvin'. Pendant qu'il travaillait avec ces nombreux secours,

' Chromqvmr, p. 36 et 103-104.

les parties déjk traduites s'imprimaient a Serrières. La s'était établi un imprimeur, Pierre Devingle, Picard d'origine, comme Olivétan. L'indépendance religieuse dont jouissait notre pays favorisait cet établissement qui, en France, eût certainement succombé aux persécutions du clergé. L'ouvrage parut en 1535. On possède encore aujourd'hui des exemplaires de cette remarquable édition. Le titre est : La Bible qui est toute la Sainte-Ecriture. A la dernière page il est écrit : « Achevé d'imprimer en « la ville et comté de Neuchâtel , par Pierre De- «vingle, ditPirot, picard, l'an 1535, le quatrième «jour de juin.» Le format est in-folio, et l'impression fort belle. Le texte est sur deux colonnes-, la traduction est fidèle, quoique non sans faute. On peut dire qu'elle a servi de base aux nombreuses traductions de la Bible en langue française qui l'ont suivie. Pierre Devingle reçut , en récompense, la bourgeoisie de Neuchâtel, tant l'Eglise entière s'associait de cœur à cette œuvre et en appréciait l'importance. La préface est remarquable-, elle renferme dans sa naïveté des paroles d'une beauté sublime. Olivétan dédie son œuvre au peuple chrétien -, voici comment il s'annonce :

« C'est Pierre-Robert Olivetanus, l'humble et « petit translateur, qui s'adresse k l'Eglise de Jésus- « Christ. La bonne coutume est de toute ancienneté « que ceux qui publient quelque livre le viennent « dédier k quelque prince , roi ou empereur. La-

« quelle coutume n'est certes pas maintenue sans (( cause. Car outre qu'on est affriandé par l'expec- « tation d'un royal remerciement, il en est beaucoup c( qui ne recevraient point un écrit s'il ne portait « la livrée de quelque très-illustre, très-haut, très- « victorieux, très-béatissime et sanctissime nom. » Olivétan continue en disant que pour lui il n'est « point entré dans cette coutume des gentils , » vu que son livre n'a que faire « de faveur ni de pater- ({ nité quelconque, autre que la tienne, ô pauvre « petite église de Jésus-Christ, qui est tant mince « et tant amaigrie qu'il ne te reste que la peau. « Vraiment cette offre t'était due comme contenant « ton patrimoine, par lequel en pauvreté tu es rét( putée très-riche-, en solitude, bien accompagnée-, ft en péril , assurée -, en adversité , prospère -, saine « en la maladie, et vivifiée en la mort. Pauvre pe- « tite Eglise, qui es encore en état de chambrière «et de servante, va donc , décrotte tes haillons « tout souillés de traditions vaines-, lave tes mains « toutes sales de faire l'iniquité ! Veux-tu toujours « appartenir a Maître? N'est-il pas temps que tu « écoutes ton époux? Christ t'aurait-il aimée en « vain? Lui veux-tu point donner ta foi? N'y a-t-il « pas assez de biens en la maison de son Père? As- « tu doute? As-tu peur? Pauvrette, n'est-ce pas lui «qui donne la vie immortelle? N'aie égard à ta « petitesse , puisqu'il te considère en sa hautesse (( et qu'il lui plait d'élire les choses basses pour

APRÈS LA RÉFORMATiON. 167

« faire honte aux choses altières. Il est vrai que de « ta part tu ne pourrais apporter a ton époux chose « qui vaille, pauvrette! Mais qu'y ferais-tu? Viens « donc hardiment! Viens avec ta cour, tes injuriés, « tes emprisonnés, tes bannis. Viens avec tes te- <t naillés, tes flétris, tes démembrés. Il les veut^ Cl car lui-même il a été ainsi en ce monde, et il les « appelle amiablement , et n'est-ce pas pour les « soulager, les enrichir et les faire triompher avec « lui en sa cour célestielle? noble Eglise, heu- « reuse épouse du Fils du Roi, accepte donc cette <( Parole où tu pourras voir la volonté de Christ, le « tien époux. »

Telles sont les paroles dont Olivétan accompagnait le présent nuptial qu'il offrait à cette Eglise récemment tirée de la poudre et désormais assise sur le trône, k côté de son céleste époux.

Mais où Olivétan, pauvre, persécuté, malade, avait-il trouvé les sommes nécessaires pour une entreprise si considérable? Chez le peuple le plus pauvre et le plus persécuté de l'Europe , mais le plus riche et le plus béni quant aux biens spirituels. Il est en Europe un peuple relégué dans ses montagnes, souvent dépouillé et décimé par les plus aff'reuses persécutions pour le crime d'avoir conservé la foi apostolique des premiers temps au milieu des égarements de tout le reste de l'Eglise. Ce sont les Vaudois des vallées italiennes des Alpes et de la Calabre. Us avaient salué avec un inexpri-

168 CmQUIÈME CONFÉRENCE.

mable bonheur l'apparition des réformateurs. Dans leur étonnement ils avaient député quelques-uns de leurs pasteurs pour visiter ces hommes dont le nom était parvenu jusque dans leurs montagnes, et étudier de plus près leur œuvre. Les envoyés vaudois s'étaient entretenus avec Zwingle, Œcolampade, Bucer. Ils avaient entendu le pur Evangile proclamé, tel qu'ils le prêchaient eux-mêmes, dans toutes les églises protestantes. Ils avaient vu de lieu en lieu le souffle de l'Eternel se mouvant sur la terre et ranimant les os secs , et , de retour dans leurs vallées, ils avaient raconté les merveilles dont ils avaient été les témoins, et s'étaient écriés : « Nous avons vu le règne de Dieu venir avec « force ! » Leurs églises alors avaient voulu jouir aussi de ce spectacle glorieux , et des vallées d'Angrogne, de Freissinières, de Mérindol et de la Calabre étaient arrivées en Suisse, en France et en Allemagne des lettres de ces Vaudois demandant une visite de leurs nouveaux frères. Cette demande avait été accordée. Et le 12 septembre 1532, les trois amis, Farel, Olivétan et Saulnier avaient paru au milieu d'une grande assemblée de toute l'Eglise vaudoise convoquée k Angrogne , et avaient salué cette sœur aînée, au front sanglant et vénérable, de la part de ses plus jeunes sœurs , les Eglises de la Suisse romande. C'est dans cette assemblée que la grande œuvre de la traduction de la Bible en langue française avait été décidée et confiée U

Olivétan. Une collecte avait été faîte, et, chose inouïe, ce peuple, le plus pauvre du monde, avait trouvé 500 écus d'or k consacrer k cet emploi ! Voilk le fonds dans lequel avait puisé Olivétan. Il le faisait lui-même comprendre a TEglise dans cette préface dédicatoire dont je vous ai déjk cité un fragment :

« Mais ne voudrais-tu point t'enquérir, ô Eglise, « quel est cet ami inconnu et cet étrange bien- « faiteur qui se mêle ainsi de te donner le tien? « Ecoute! le pauvre peuple qui te fait ce présent a « été plus de trois cents ans banni de ta compa- « gnie-, il est épars aux quatre coins de la Gaule; « toutefois, c'est le vrai peuple de patience. Ne le « connais-tu point? C'est ton frère, ton Joseph, qui « ne se peut plus tenir qu'il ne se donne k connaître « k toi. Il attendait toujours que tu vinsses k recon- « naître ton droit qui t'est commun avec lui.... et (( maintenant que tu es un petit revenu k toi et que « tu commences a reconnaître de quelle race tu es, « ce peuple, ton frère, s'avance et t'offre amiable - «ment son tout*. »

Ne peut-on pas appliquer k ce don, comparé k ceux que nous faisons quelquefois pour le règne de Dieu, la parole de Jésus-Christ touchant la pite de la veuve et les offrandes des riches en Israël : Tous

^ Voy. cette préface complète Chroniquewr, p. 104-

ceux-là ont mis dans les offrandes de Dieu de leur superflu; mais celle-ci y a mis de sa disette tout ce qu'elle avait pour vivre ? Et le temps ne serait-il point venu pour les églises de langue française de chercher à acquitter de quelque manière cette vieille dette envers l'Eglise vaudoise d'Italie?

Quant au rôle de Neuchâtel dans cette publication, il a été fort petit sans doute -, néanmoins il est permis aux Neuchàtelois de s'en réjouir et même d'j voir quelque chose de providentiel. C'est a Neuchâtel qu'a paru, il y a trois siècles, la première traduction française de la Bible. C'est denotre Eglise qu'est sortie, deux siècles plus tard, la traduction de la Bible la plus répandue en France, celle d'Osterwald. C'est à Neuchâtel enfin que l'on doit la traduction moderne la plus remarquable de r Ancien-Testament, celle de M. Perret- Gentil. Ne serait-ce point là l'indice d'une vocation spéciale dont il aurait plu k Dieu d'honorer notre petite Eglise neuchâteloise?

Mais que serait la connaissance la plus pure des Ecritures et de la doctrine qu'elles renferment, et l'exercice du culte le plus spirituel dans ses formes, sans la pratique de la vie chrétienne? Ce ne serait autre chose que cette foi morte dont parle saint Jacques, et qu'il compare k la foi des démons, qui croient en Dieu, mais qui en tremblent, La connaissance répandue chez nos pères par la Ré-

formation n'aurait-elle point été une croyance de cette nature? Non -, ce fut une puissance qui régénéra la vie nationale et qxii purifia chez nous les mœurs publiques.

Je vous ai tracé le tableau de la dégradation morale du peuple et de tout le clergé au moment de la Réformation. Tous les péchés, tous les vices, tous les crimes, nous l'avons vu, s'abritaient k l'envi sous les bulles d'indulgence papales. Un peu d'or lavait de tout-, et chacun usait, avec une licence effrénée, de ces faciles moyens de justification.

Transportons-nous à vingt ans plus tard. On reste stupéfait à la vue du changement qui, en si peu de temps, s'est opéré dans les institutions , dans les hommes et dans les mœurs.

Déjà en 1540 fut publié par le conseil de la ville de Neuchâtel un décret interdisant les danses dans la ville et banlieue*. Un an plus tard, le gouvernement confirme ce décret et le fait publier dans toutes les églises du comté. Des mesures sont prises pour que les sacrements ne soient plus profanés, et que le dimanche soit sanctifié comme doit l'être le Jour du Seigneur. Les jureurs et les blasphémateurs sont condamnés à baiser la terre en présence de celui qui les aura admonestés ^ les adultères, punis par la prison-, ceux qui sont surpris en état d'ivresse, mis k la javiole, au pain et à l'eau,

* Boyve, an 1540.

pour vingt-quatre heures-, ceux qui restent oiseux dans les rues le jour du dimanche , et ceux qui se livrent à d'autres divertissements que les jeux militaires, utiles pour la défense de la patrie^ sont frappés d'amendes-, Faction de grâces avant et après le repas est recommandée, «afin, dit Force donnance , que nous ne demeurions ingrats en- « vers notre Père éternel de ses grâces et bénéfices « qu'il nous fait journellement*. » Nous trouvons dans le comté de Yalangin des ordonnances complètement semblables*.

Pendant que le pouvoir civil travaillait par ces règlements a la réforme des mœurs, l'Eglise ne s'endormait pas. Elle aussi allait chercher des armes dans son arsenal, pour combattre la corruption régnante. Elle y trouvait le glaive spirituel appelé : Discipline ecclésiastique. C'était d'abord l'avertissement privé adressé au pécheur par quelque frère-, puis l'admonestation officielle par le pasteur ; après cela, la dénonciation publique , en pleine assemblée de l'église-, enfin, l'excommunication. Mais pour exercer cette discipline, il fallait dans chaque paroisse un organe spécial, un conseil représentant l'Eglise. Déjà en 1538, nous trouvons un pareil corps fonctionnant à Neuchâtel. Ce fut en 1562 que ces conseils d'église furent définitivement

^ Boyve, an 1542.—* Voy. rexcellent résumé Andrié, p. 219.

et généralement établis dans tout le comté de Neuchàtel par un synode tenu le 14 janvier^ ils furent institués la même année dans le comté de Valangin. Les membres de ces corps se nommaient anciens. C'étaient les hommes de la paroisse qui se distinguaient par leur piété et la pureté de leurs mœurs. Les conseils d'anciens se nommaient cmsistoires monitifs\

Et ne pensez pas que ces règlements et ces institutions n'existassent que sur le papier. Les réformateurs mettaient le plus grand zèle à élever la vie des membres de leurs églises au niveau de la sainteté des institutions qu'ils leur donnaient. Nous en trouvons la preuve dans l'un des faits les plus saillants du ministère de Farel a Neuchâtel.

Cet intrépide serviteur de Dieu avait été plus d'une fois sollicité d'accepter le pastorat dans la ville de Neuchâtel. Il avait refusé cette offre pour pouvoir continuer son ministère ambulant et périlleux d'évangéliste. Ce fut en 1543 seulement que, cédant enfin aux sollicitations de la classe, il accepta , comme poste fixe , le pastorat dans notre ville. Mais longtemps avant cette époque Neuchâtel n'en était pas moins le théâtre habituel de son activité. En 1541, il arriva qu'une dame de haut rang, qui vivait en désunion avec son mari, le quitta, et^ malgré tous les avertissements, refusa de le re-

^ Boyve, 1562.

joindre. Ni les exhortations particulières de Farel, ni les remontrances solennelles du Consistoire ne réussirent k vaincre son obstination. Elle était soutenue par sa famille. Farel alors eut recours k un moyen plus énergique, celui dont il est fait mention dans les épîtres de saint Paul : Si quelqu'un n'o-béit pas à ce que nous vous disons^ signalez-le f (2Thess., III, 14.) Le dimanche malin, 31 juillet 1S41, il dénonça publiquement cette dame du haut de la chaire et parla avec force contre elle et contre tous ceux qui osaient la soutenir. Cette démarche vigoureuse souleva contre lui tout le parti de la dame, et, de plus, cette masse indécise qui veut le bien, mais jusqu'à la limite de la politesse humaine. Et dès le jour même, à deux heures après midi, une assemblée tenue sur la terrasse du château vota k la majorité des voix le renvoi de Farel dans Tespace de deux mois. C'était la répétition de ce qui s'était fait envers lui et son ami Calvin , à Genève, quelques années auparavant. C'était Taccomplissement du mot prophétique cle Bonnivard , quand il répondait spirituellement aux Genevois qui venaient le consulter sur une tentative de réformation : <( Vous avez haï les prêtres pour être à « vous trop semblables-, vous haïrez les prédicants « pour être à vous trop dissemblables'.»

Ce moment était décisif pour Neuchâtel. Il s'a-

^ Sayous, p. 27.

APRÈS LA RÉFORMATION. i 73

gissait de savoir si la conscience publique s'élèverait au niveau des institutions nouvelles ou se laisserait dépasser par elles. Grâce a Dieu, la Réforme sortit victorieuse de cette épreuve. Le conseil de ville se déclara hautement pour Farel. La classe en fit autant et écrivit aux églises de Bienne, de Constance et de Strasbourg pour leur demander leur avis. Enfin, après six mois de lutte, deux députés de Berne vinrent k Neuchâtel. L'Eglise fut assemblée pour voter k la pluralité des suffrages si Ton conserverait ou si Ton expulserait le Réformateur et sa discipline. Le 29 janvier 1542, la majorité des habitants de la ville se déclara pour Farel et approuva sa sévérité.

Quand on compare cette sainte fermeté avec la corruption sans bornes dont nous avons retracé le hideux tableau , et que Ton se rappelle que douze ans seulement s'étaient écoulés entre la première arrivée de Farel à Neuchâtel et cette votation solennelle , n'est-on pas saisi de la grandeur de la révolution morale qui s'est opérée dans ce court espace de temps? Ne sent-on pas qu'un courant d'air pur a pénétré dans notre ville et commencé à dissiper l'infection qui la remplissait?

Mais, demanderez-vous peut-être , ces réforma-, téurs et ces pasteurs qui appliquaient ainsi la discipline aux autres, l'exerçaient-ils aussi envers euxmêmes? Le nouveau clergé donnait-il à l'Eglise le

modèle de la pureté des mœurs et de la consécration de toute la vie au Seigneur?

J'ose répondre : oui.

Jésus, auquel regardaient uniquement ces serviteurs de Dieu, les attirait et les élevait à lui, et se servait d'eux comme de leviers pour attirer et élever tout le troupeau.

Dans les années qui suivirent immédiatement la réformation de Neuchâtel , Farel résidait fréquemment encore à Morat. Malgré son zèle dévorant, cet homme de Dieu connaissait la puissance de l'isolement pour abattre l'âme et la replonger dans la langueur. Il établit donc dès 1532 des assemblées régulières de pasteurs qui se tenaient tous les jeudis, soit k Morat, soit k Neuchâtel, soit quelquefois aussi k Grandson , spécialement dans le but « d'ordonner de l'emploi des frères selon l'exercice « et la nécessité des cas*. » Ils commençaient par s'édifier mutuellement par la méditation des Ecritures et par la prière. Puis on traitait des intérêts de l'Eglise et du ministère. On cherchait à pourvoir de conducteurs spirituels les églises vacantes -, c'était l'une des plus grandes difficultés de l'époque. L'on examinait les nouveaux ouvriers qui se présentaient -, on les recommandait à Dieu et on leur assignait leur champ de travail. On s'entretenait aussi des usages des différentes communautés pour

^ Sayous, p. 18.

leur emprunter ce qu'elles avaient d'applicable. Quelle différence entre ces serviteurs de Dieu qui se réunissaient ainsi spontanément pour travailler k l'avancement du règne de Jésus-Christ dans leur cœur et dans leurs troupeaux^ et la vie molle et licencieuse de Tancien clergé, ces repas somptueux, ces conversations obscènes , ces rixes scandaleuses jusques dans le temple ! Ici encore, comment méconnaître qu'un souffle purifiant a traversé le sanctuaire?

C'est de ces réunions libres que se forma le corps des Pasteurs de Neuchàtel, appelé la Classe ou la Compagnie.

Après de telles réunions, les pasieurs se séparaient d'ordinaire l'esprit relevé, le cœur rafraîchi, et regagnaient leur paroisse comme on retourne au combat. Tel était alors tout le gouvernement de TEglise *, la vie chrétienne faisait le reste. L'Esprit de Dieu était là. La piété individuelle suppléait à tout*.

A tout instant des pasteurs du dehors, tels que Yiret, Saulnier et d'autres, venaient prendre part aux réunions de ce corps, les vivifier et s'y réchauffer eux-mêmes. La Compagnie correspondait avec des hommes célèbres dans le monde entier, tels que Calvin et Mélanchton, dont les lettres sont encore dans nos archives.

^ ChToniquewr, p. 97.

i 78 CINQUIÈME CONFÉRENCE.

Kentôt furent établies des prédications a tour de rôle, après lesquelles le prédicateur entendait les observations de ses collègues aussi bien sur le fond que sur la forme de son discours. Ce fut Torigine des Sermons de Générale qui se tenaient tout ré* cemment encore chaque premier mercredi du mois dans le temple du château et qui, comme au temps de la Réformation, étaient suivis d'une critique fraternelle. C'est ainsi que pendant trois siècles la classe a pourvu a la perpétuation régulière et pure du saint ministère dans les églises de notre pays. La préoccupation du bien des troupeaux et de leur propre salut poussa même les membres du clergé neuchâtelois ^ une institution qui montre tout le sérieux dont ils étaient animés. La grande prédication d'un pasteur, ce n'est pas sa parole, c'est sa vie. Désireux de mettre toute leur conduite en harmcmie avec la sainteté de leur mission, Farel et ses collègues voulurent exercer les uns à l'égard des autres cette discipline que l'Eglise exerçait sur tous ses membres par l'intermédiaire des consistoires, et parer ainsi au relâchement de cette discipline intérieure que chaque pasteur doit exercer sur luimême par la méditation, la vigilance et la prière. Ils en écrivirent à Mélanchton pour lui demander son avis. Celui-ci, dans la lettre dont j'ai déjà parlé, répondit en son nom et en celui des frères qui étaient avec lui, qu'ils recommandaient l'établissement de la mesure projetée. La compagnie suivit ce

conseil. Elle établit la censure fraternelle, appelée graheaiAx, Cette institution a subsisté aussi longtemps que la classe elle-même, c'est-a-dire jusqu'en 1849. Chaque année à l'assemblée générale de mai, une journée entière était consacrée k cet acte solennel. Chaque pasteur, sortant à son tour de la salle où étaient rassemblés ses collègues, était jugé par eux avec la liberté et la franchise la plus entière quant aux diverses fonctions de son ministère et quant k ses actes personnels saillants pendant Tannée écoulée. A sa rentrée au sein de rassemblée, le doyen lui faisait entendre le jugement d'approbation ou de blâme porté par ses frères. C'était c^mme le jour de jeune et de pénitence du pastorat dans notre église. La classe, transformée en grand consistoire admonitif, exerçait la discipline envers chacun de ses membres. Le doyen seul était excepté. Le jugement de la compagnie sur son ministère ne ressortait-il pas suffisamment de sa nomination au décanat? Quiconque a assisté a l'une de ces imposantes journées, et a subi luimême ce solennel jugement de ses frères, n'oubliera pas l'impression qu'il en a reçue et ne pourra que bénir l'austérité des premiers pasteurs de notre Eglise qui fonda cette institution, la fidélité de leurs successeurs qui la maintint intacte et yivante jusqu'à nos jours. Un seul pasteur, au temps de la Réforme , Chaponneau , l'adversaire de Calvin , essaya de s'opposer k Texercice de la censure fra-

i 80 CINQUIÈME CONFÉRENCE .

ternelle. Son opposition, longue et passionnée, échoua devant la décision arrêtée et la fermeté inflexible de Farel et de ses collègues.

Dites maintenant si la Réformation fut une osavre de gj^ns sans loi qui ne voulaient que secouer le frein qui les gênait, ou si ce ne fut pas plutôt Tœuvre de Jésus-Christ tenant son van k la main et purifiant son aire?

En mars i535, il se tint successivement dans toutes les paroisses de notre pays des assemblées présidées par une délégation de la classe et auxquelles prirent part trois pasteurs du dehors : Sonnery, Saulnier et Froment*. Chaque paroisse fut interrogée sur le compte de son pasteur *, chaque pasteur sur le compte de sa paroisse. Une admonition solennelle, adressée au berger et au troupeau par la députation , mit le sceau à chacune de ces visites d'églises.

Je cite ce fait non pas seulement pour constater le sérieux moral et Tesprit de sainteté qui animait TEglise et le clergé, mais aussi pour vous faire remarquer un nouveau trait de Tœuvre de la Réformation, qui atteste bien aussi sa céleste origine. C'est Tunion intime et fraternelle qui régnait entre toutes ces églises naissantes , aussi bien qu'entre leurs conducteurs spirituels. Alors se réalisait dans l'Eglise, comme aux temps apos-

' Andrié, p. 321

toliques, cette belle parole de saint Paul : Lorsqu'un des membres souffre, tous les autres souffrent avec lui. Quand Vun des membres est honoré^ tous les autres en ont de la joie. Une lutte, un scandale venaient-ils à désoler l'Eglise de notre pays, aussitôt les mains amies des églises de Berne , Zurich, Constance, Strasbourg, celle d'un Mélanchton lui-même et de ses frères du nord de l'Allemagne, s'étendaient jusqu'à nous pour bander la plaie. Notre Eglise n'était pas moins secourable envers ses sœurs du dehors. Elle accordait généreusement Farel aux troupeaux qui lui demandaient ses services. C'est ainsi qu'en 1562 elle le concéda pour un temps a l'église de Gap, sa patrie, afin de pourvoir k son organisation*. Elle lui permit deux fois de se rendre à Metz, où la Réformation était menacée par la persécution -, la seconde fois, en 1565 , lorsque Farel était déjà infirme et plus que septuagénaire. La classe le fit accompagner dans ce voyage périlleux et pénible par l'un de ses membres, Jonas Favargier, chargé de veiller sur le père de l'église neuchâteloise au nom de tous ses membres*.

Il existait comme une relation de famille et un sentiment de solidarité entre toutes les églises nées de la sainte révolution qui venait de s'opérer-, elles se sentaient filles du même Esprit, et cet Esprit

' Boyve, an 1562, p. 111. — ' Ihid., an 1565, p. 146.

était bien , dans ces heureux commencements , celui qui unit, et non celui qui divise. Que n'a-t-il continué, cet esprit d'union, à dominer jusqu'au bout ce puissant mouvement, comme il Tavait fait à Torigine? Mais il en est des grandes journées de l'Esprit comme si souvent des mouvements divins dans notre propre cœur. Au commencement V\mpulsion divine l'emporte et domine^ bientôt l'homme reparaît et prend le dessus.

Cette relation entre les églises n'était qu'un reflet de l'amitié qui existait entre leurs fondateurs. Je ne pense pas que l'histoire offre l'exemple d'une affection plus fidèle, plus profonde, plus inaltérable que celle qui unit les trois réformateurs de la Suisse française : Calvin, Farel et Viret. Doués de dons très-différents, mais vivant d'une même foi, ils se complétaient admirablement. Jamais un refroidissement, un mouvement d'humeur ou de jalousie ne troubla cette relation qui dura jusqu'à leur mort. Farel tombe malade à Neuchâtel : Calvin accourt de Genève, et prêche pour lui le jour de Pâques dans notre temple du haut. Calvin, k son tour, peu de temps après, en 1364, est atteint de la maladie qui mit fin à sa courte mais riche carrière. Le 2 mai, il écrit k Farel dans les termes les plus touchants :

« Mon bien>aimé Farel, puisqu'il plaît à Dieu que «tu me survives, songe toujours k l'amitié qui « nous a unis et dont nous retirerons les fruits dans « le ciel, puisqu'elle n'a pas été inutile k l'Eglise de

« Dieu -, je ne respire plus qu'avec peine, et je « m'attends d'heure en heure a cesser de vivre -, « mais Christ est mon gain k la vie et k la mort. «' Adieu ! Je te recommande toi et tous les frères « k sa divine protection. » A la voix de son ami mourant, Farel court k Genève. Ils passent quelques heures d'une sainte intimité. Une seule pensée occupe ces deux amis : le soin de l'Eglise pour laquelle ils ont vécu, souffert, travaillé ensemble. « Ils s'entretinrent longtemps. Ce vieillard « ridé (Farel avait 7S ans) et le mourant étaient « encore tout pleins de jeunesse et de verdeur pour « la pensée qui avait rempli leur vie laborieuse. « Elle n'avait pas été pour eux un de ces rêves qui a s'évanouissent devant les inflexibles réalités. S'il « leur avait fallu livrer de continuelles batailles, ils « les avaient gagnées, et le désespoir du novateur « déçu n'entourait pas d'amertume l'heure du dé- « part. En repassant leurs années de combat, ils « purent s'exalter dans l'espoir d'une récompense « céleste et fortifier leurs âmes pour l'instant qui « s'approchait*.» Après ces heures solennelles, ils s'embrassèrent et se séparèrent sans qu'il leur fût possible de prononcer une parole. Farel revint k son ministère-, Calvin alla l'attendre dans la gloire. Calvin , dans la préface dédicatoire de son Commentaire de Vépître à Tite, a élevé un beau mo-

'Sayous, p. 32.

184 CCIQL'IBME C05FÉEE!ICE.

omiieat à cette amitié : il se compare, ea bce de nés deux amis auxquels il dédie cet ooTr^e, a Tite dans sa relaticm avec l'apôtre Paul, et il ajoute : « Je ne pense point qa'il y ait jamais en « an couple d'amis qui ait vécu ensemble en si « grande amitié en la conversation commune de ce « monde, que nous avons Cadt en notre ministère. » J*ai fait ici office de pasteur avec vous deux ^ tant « s'en faut qu'il y eût aucune apparence d'envie, « qu'il me semble que vous et moi n'étions qu'un* .»

Est-ce là ce Calvin sec et dur, dont les écrivains catholiques français se sont plu si souvent à nous tracer le portrait? Ah ! sans doute quand il s'agissait de combattre le mensonge, Calvin se revêtait d'une cuirasse de fer. Mais quand il se trouvait avec les amis de la vérité, qui étaient aussi les siens, on sentait battre chez ce grand homme un cœur d'agneau. Toute sa correspondance en fait foi. On ne connaît pas Calvin quand on ne le connaît pas de ce côté-là.

Ces hommes, qu'unissait une amitié si étroite, étaient rapprochés par plusieurs traits de caractère, qu'il importe de rappeler ici, et qui montrent bien de quel esprit procédait leur œuvre.

Le premier de ces traits, qui leur est commun avec tout le clergé du temps de la Réformation, c'est le désintéressement. Tandis que les moines et les

* Goguel, Vie de Farel, p. 78.

chanoines , semblables au sépulcre , ne disaient jamais : C'est assez ! et gorgés de richesses, disputaient encore k de malheureux lépreux les dons déposés par la main de la pitié dans le tronc d'un hôpital, les pasteurs des nouvelles églises avaient peine à pourvoir à leurs besoins. Il fallut Tintervention de Berne pour faire payer à Farel ses frais d'entretien pendant un de ses séjours à Neuchâtel, et pour obtenir qu'on fixât un émolument pour les pasteurs qu'il avait établis dans cette ville. On lit dans les registres du Conseil deGenève en l'an 1543 : a M. Guillaume Farel étant venu en ville avec de « méchants habits , on lui en a fait donner de « neufs. )) — « Il fallait,)) dit M. Sayous', à qui nous empruntons ces détails, « que le troupeau songeât « aux besoins de ces hommes désintéressés et oc- « cupés uniquement de leur tâche.»

Aussi quand Farel écrivait en France pour demander des pasteurs, ne manquait-il pas d'annoncer qu'il faudrait vivre sur le pied des Apôtres et non sur celui des prélats. Calvin moment ne laissa que 125 écus de fortune à ses héritiers. Le petit trésor de Farel trouvé après sa mort se montait à 120 livres du pays".

Mais il est un désintéressement d'une autre nature et plus noble encore, c'est celui qui se rapporte ï notre personne, et qui se nomme l'humilité.

^P. 30.— •Andrîé,p.341.

Ce Irait aussi nous le retrouvons chez tous nos réformateurs, mais il est particulièrement frappant chez Farel dans ses rapports avec Calvin. Quand on voit la soumission de cet homme véhément envers cet ami, nouveau venu et plus jeune que lui de vingt années^ la naïveté touchante avec laquelle il réclame en toute occasion ses conseils et accepte, quand il le faut , ses reproches, le dépouillement de lui-même et le joyeux élan avec lesquels il s'empresse, en face de ce collègue mieux doué que lui, d'échanger la première place contre la seconde, comment ne pas reconnaître à de tels signes la présence de cette sagesse d'en Haut dont parle saint Jacques , qui est premièrement pure^ puis par la même modérée^ traitable? (Jacques IV, 17.)

Le désintéressement et l'humilité de ces hommes de Dieu ne furent surpassés, je crois, que par leur étonnante activité. Calvin prêchait tous les jours k Genève, de midi k une heure. On possède encore, dit-on, 2,025 sermons de lui dans la bibliothèque de cette ville. Et c'était là la moindre partie de ses travaux ordinaires et journaliers. Quant à Farel, il écrivait moins-, mais la liste de ses voyages est quelque chose de fabuleux , a une époque où Ton ne voyageait pas aussi promptement et aussi commodément qu'aujourd'hui. Il semble être partout k la fois. Â tout instant, en lisant l'histoire de la Réformation, vous le rencontrez k Aigle, a Morat, k Genève, k Neuchàtel, k Lausanne, k Berne, au

APBÊS LA RÉFORMATION. 187

Monlbéliard, à Bâie, k Porenlruy, à Metz. Le repos, celui même de Télude, semble inconnu à ce serviteur infatigable. A 64 ans, en arrivant d'un voyage, il est appelé à Genève. A l'instant, ce vieillard à cheveux blancs part seul h pied, de Neuchâtel, par une forte pluie el un froid de novembre. Il arrive ainsi k Genève, et a son entrée dans cette ville il est menacé d'être jeté dans le Rliône * !

Farel quitta ce monde le 13 septembre 1565, un an environ après son ami , peu de mois après son second voyage a Metz. Il avait 76 ans. Il était depuis vingt-deux ans pasteur en titre de la ville de Neuchâtel. Il fut malade pendant quelques semaines. Des personnes de toute condition et de tout âge le visitèrent sur son lit de mort. Il pria ardemment pour l'Eglise universelle, tout spécialement pour l'église de Neuchâtel, k laquelle il avait consacré la fleur de sa force. Le jour de son ensevelissement fut un jour de deuil public. Il avait dit

dans son testament : « Quant k mon corps, je

« demande et ordonne qu'il soit enterré au cime- « tière de l'église de Neuchâtel, jusqu'k ce que « Dieu au dernier jour le tirant de la pourriture « de la terre, le ressuscite en la gloire du Ciel*.» La tradition montre encore sur la terrasse du temple du château, où était alors le cimetière, le lieu

^ Sayous, p. 28^29.— * Voy. ce testament tout entier dans Andrlé, p. 336-339.

OÙ le père de Téglise neuchâteloise doit avoir été inhumé.

Que conclure des faits que nous venons de rappeler? En voyant surgir tout à coup, du milieu de la société dissolue que nous vous avons dépeinte, une génération d'hommes et un ensemble d'institutions d'une pareille trempe , à quelle puissance attribuer cette apparition? Oserons-nous dire encore : Chair née de chair ? Ne reconnaîtrons-nous pas plutôt l'influence du levain céleste jeté par une invisible main dans la pâte de la chrétienté déchue? Et ne nous écrierons-nous pas, comme en présence d'un miracle : Esprit né d'Esprit ?

L'action de l'Esprit ne se constate que par ses effets. Tu ne sais d'où il vient m où il va, a dit Jésus-, mais tu en entends le bruit, Jésus révélé et adoré , l'homme sanctifié , voila les signes décisifs de sa présence Ces signes, je le demande, ont-ils fait défaut au temps de la Réforme? A celui qui oserait le soutenir, je dirais comme Jésus à ses adversaires , quand ils attribuaient ses guérisons au Prince des démons : Craignez de blasphémer l'Esprit.

Sans doute le résultat de la Réformalion est resté défectueux -, mais celui de l'œuvre apostolique a-t-il donc été parfait? Que de fois les Apôtres ne sont-ils pas contraints d'adresser aux membres des églises qu'ils ont fondées , des avertissements tels que celui-ci : Ne vous abusez pas; ni les impurs^ ni

les idolâtres , ni les adultères , ni les efféminés^ ni les larrons^ ni les avares^ ni les ivrognes, ni les médisants, ni les ravisseurs — fissent-ils même profession de la foi, — n'hériteront point le royaume de Dieu! (1 CoR.VI, 10^ XV, 34-, 2 Cor. XII, 20-21 -, Gal. VI, 8, etc.)

C'est que Tœuvre de Dieu ne prétend point se produire tout d'un coup ici-bas comme un parfait chef-d'œuvre. Comme celle d'un simple ouvrier humain, elle apparaît plutôt sous la forme d'ébauches successives. La création spirituelle a, comme les a eus la création physique, ses jours et ses nuits, ses soirs et ses matins, à travers lesquels elle marche de progrès en progrès vers son terme glorieux. Soyons donc, si l'on veut, mécontents du résultat de la Réformation! Seulement que ce soit, non pour le dénigrer, mais pour le surpasser ! Peutêtre répoque d'un nouveau matin esl-elle arrivée? Peut-être va-t-il surgir une génération d'ouvriers qui, par leur désintéressement, leur humilité, leur activité, leur zèle, leur prudence, leur charité, laisseront bien loin derrière eux ceux que nous venons de contempler et dont le travail produira des fruits plus magnifiques et plus saints encore ! Peut-être un levain plus énergique va-l-il faire rentrer la pâte en fermentation! Dieu le veuille! En attendant, efforçons- nous seulement de mériter réellement le nom de réformés , et ne permettons pas que notre vie donne un démenti à ce titre que

nous devons aux souffrances et aux vertus des pères de nos Eglises! Si la racine fut sainte^ les branches doivent Vétre aussi. Si les prémices furent saintes, la masse doit l'être aussi. (Rom. XÏ, 16.)

Page 1