LIVRE XLYI
murmures et des oppositions; Court trouva heureusement dans la masse de ses frères un point d'appui; les protestants sentirent que leur Église, que des lois de sang, exécutées par des hommes impitoyables, n'avaient pu anéantir, trouverait sa mort dans l'indiscipline de ses membres. Tous ceux donc qui avaient un sens droit et qui commençaient à rougir des extravagances des inspirés, se groupèrent autour du jeune réformateur, et furent le noyau de la renaissance religieuse du protestantisme, au moment même où le clergé croyait qu'il ne vivait plus que dans l'histoire.
Celui qui était l'âme de cette grande œuvre sortait à peine de l'enfance; mais il appartenait à cette pieuse famille des Timothées, dont saint Paul dit : «qu'il ne faut pas mépriser la jeunesse.» Aussi est-ce avec un sentiment de profonde admiration que nous le suivons dans son difficile apostolat, où il se montre missionnaire infatigable, pasteur prudent, organisateur habile, négociateur droit et adroit ; mais notre admiration s'accroît quand nous le trouvons en face de^prédicants extravagants, de femmes qui usurpent, dans l'Église, une place qui n'appartient qu'aux hommes, et d'un peuple qui, par lâcheté, oscille entre la messe et le prêche, et qu'il force à marcher de droit pied et à se courber devant une discipline commune. Les esprits absolus, ennemis de toute contrainte, seront sans doute sobres de leur admiration à l'égard de Court ; mais que serait devenu le protestantisme, si, au lieu de notre organisateur, il n'avait eu pour réformateurs que des idéologues, qui, respectueux pour les principes qu'ils se sont créés, auraient attendu des conversions individuelles, ce que Court demanda de suite à la vieille discipline des Églises réformées? Aujourd'hui il n'existerait plus; et s'il était encore debout, ce serait comme le jansénisme à l'état d'impuissance. Ne l'oublions pas : la liberté n'est due qu'aux majeurs, c'est leur droit; l'accorder aux mineurs avant l'heure de leur majorité, c'est leur ôter le moyen d'être libres.
Comme la foi traditionnelle de l'Église n'était pas en péril, puisque, à part les inspirés, personne ne la con-
testait, les efforts des assemblées synodales convergeaient tous vers l'affermissement de la discipline. On observera cependant qu'elles ont soin de rappeler que le principe fondamental des Églises réformées est «dans une soumission absolue à la Bible, la seule règle de la foi.» (Art. 7.)
Court était aidé dans son œuvre par Jean Hue et Jean Vesson, qui furent plus tard déposés de leurs charges, par deux futurs martyrs, P. Durand et Étienne Arnaud, et par Jean Crotte; mais de tous ses aides, le plus remarquable était Pierre Carrière, dit Corteis. Ce pasteur du désert n'avait pas l'instruction de Court, mais il le surpassait en activité et en intrépidité; il fut l'un des premiers à l'œuvre pour aider au relèvement des Églises; il n'avait, ainsi que plusieurs de ses collègues, d'autre mission que son zèle; il faisait les fonctions de pasteur sans être consacré, et il l'était plus que ceux qui n'ont d'autre titre pour monter en chaire que le parchemin délivré par une faculté de théologie. Court, qui supportait, à cause des malheurs du temps, la violation de la discipline, tout en sentant vivement la nécessité de la faire observer, pressa Corteis d'aller à Zurich recevoir l'imposition des mains. A son retour (1717), il consacra Court dans un synode, «et ce fut ainsi, dit M. Charles Coquerel, qu'il sauva la filiation de l'ordination, suivant la règle apostolique, pour la France réformée. » 1
Le protestantisme, sous la direction de ministres fidèles, reprenait peu à peu vie et corps, les Églises se reconstituaient en silence, et là où l'on était privé du ministère pastoral, on remplaçait le culte public par le culte privé. Le dimanche, à l'heure où dans les jours de paix on se rendait à la maison de Dieu, le chef de la famille réunissait autour de lui les siens; il commençait le service en invoquant le nom de Dieu, et lisait ensuite la prière suivante, «composée pour les fidèles qui lisent ensemble la parole de Dieu et un sermon, mais qui sont privés de l'exercice public de leur religion» :
«Grand Dieu, que les cieux des cieux ne peuvent comprendre, mais qui as promis de te trouver où deux ou trois